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CNRS Unité
Mixte Internationale Laboratoire Environnements - Santé
- Sociétés
Yannick Jaffré
Yveline
Diallo - Patricia Vasseur Chrystelle Grenier-Torres
LA
BATAILLE
DES
FEMMES
Analyse
anthropologique de la mortalité maternelle dans
quelques services d'obstétrique d'Afrique de l'Ouest
Éditions
Faustroll Descartes 2009
Ce
travail a été effectué dans le cadre
du programme AQUASOU (Amélioration de la Qualité
des Soins Obstétricaux d'Urgence) financé par
le Ministère Français des Affaires Étrangères
et Européennes
Publié avec le concours du
WHEP (Women Health Education Programme)
http://whep.info
ISBN 2-915436-17-7
Edition
originale
©2009
Editions Faustroll Descartes Dépôt
légal : janvier 2009
« Je vous avais mandé le plus heureux et le plus singulier accouchement ; une mort affreuse l'a suivi ! »
Voltaire, Correspondance, 10/9/1749, à la mort d'Émilie du Châtelet
AVANT-PROPOS
Pr.
Christiane
Welffens-Ekra
Ce
livre est issu du « volet anthropologique »
du programme d’amélioration de la qualité des
soins obstétricaux d’urgence (AQUASOU) réalisé
sous l’autorité de la Société
Africaine de Gynéco-Obstétrique (SAGO) et financé
par le Ministère français des Affaires Étrangères.
L’une
des originalités de ce programme de « recherche-action »
fut d’avoir été réellement
pluridisciplinaire. Pas uniquement « sur le papier »
comme cela est trop souvent le cas. Mais « en acte »,
en articulant des améliorations techniques, le recueil de
données quantitatives et des approches qualitatives.
Comment d’ailleurs parler de « qualité
des soins » sans lier la clinique, l’éthique
et le social ?
Cet
ouvrage, concernant un des volets de ce vaste programme, témoigne
de l’importance des sciences sociales à la fois pour
décrire le réel des accouchements et la manière
dont, diverses pratiques sociales et professionnelles
construisent le risque obstétrical et partant néo-natal.
En cela il voudrait être un utile instrument de travail
pour ceux qui souhaitent analyser leur propre service ou former
des personnels de santé.
Cet
ouvrage, ne condamne pas. Il respecte aussi l’anonymat de
ceux qui ont courageusement accueilli ces étranges
fureteurs que sont les anthropologues. Ce livre renvoie
simplement à nous tous qui travaillons dans le domaine de
la santé maternelle et néo-natale, une image
précise des lieux où nous évoluons.
Il
ouvre ainsi les yeux et cette réflexivité est
essentielle. En « surlignant » ce que sont
nos routines l’enquête anthropologique nous incite à
transformer nos pratiques.
Certes,
rien n’est simple. De vastes englobements politiques, une
gestion des carrières, des salaires souvent insuffisants
expliquent une certaine lassitude et un découragement des
personnels. Par ailleurs, ce qui s’observe dans le domaine
de la santé se retrouve dans bien d’autres secteurs.
Mais à l’hôpital, et c’est ce que montre
cruellement cet ouvrage, on meurt de ce qui, ailleurs, ne
représente qu’un tracas supplémentaire.
Cet
ouvrage souligne que l’on peut mourir de peu :
l’absence d’un agent d’entretien, la
défaillance d’une machine, un geste médical
oublié ou négligé. Il souligne ainsi la
complexité et la diversité des enchaînements
causals construisant le risque.
Cependant,
si les variables sont multiples elles ne relèvent pas du
domaine du hasard ou de l’imprévisible.
Cette
diversité des causes renvoie à divers ensembles
comme l’organisation des soins, la coordination entre les
services hospitaliers, le respect d’une éthique
professionnelle.
Ces
domaines sont connus. Mais la description anthropologique leur
donne un sens et une réalité concrète. Elle
donne un contenu précis à nos études
statistiques. Ceci permet, non seulement de mieux comprendre,
mais aussi de définir des actions « en prise
directe » avec le réel des situations que nous
souhaitons améliorer.
Et
c’est pour cela, que la collaboration entre les disciplines
médicales, l’épidémiologie et
l’anthropologie est essentielle.
Enfin,
ce livre donne, « au-delà des nombres »
un visage aux morts maternelles. Comment lire cet ouvrage sans
imaginer des situations, ressentir l’inquiétude,
entendre des cris, imaginer des douleurs ?
Cet
ouvrage est accessible à tous. En phrases simples, il
évoque les actes mais aussi les difficultés et les
contradictions des personnels de santé, leur difficile
rencontre avec les parturientes et leurs familles.
Et
parfois on se dit qu’il suffirait de peu pour que des vies
soient sauvées…
INTRODUCTION
Alain
Prual
Où
est le M dans Santé maternelle et infantile ?
C’est par cet article resté célèbre
que le monde scientifique, puis rapidement le « monde
du développement » prennent conscience que la
mort d’une femme qui donne la vie est encore une réalité
quotidienne dans les pays en voie de développement.
Jusqu’à
cette période, les programmes dits de « santé
maternelle et infantile » (SMI) n’avaient pour
seul objectif que la survie de l’enfant, la femme enceinte
n’étant alors prise en compte qu’en tant que
mère « porteuse d’un fœtus »
puis femme responsable de la survie de son enfant.
Par
une ironie de l’histoire, le « recentrage »
sur la question de la mort maternelle peut être considéré
comme le résultat d’un combat féministe de la
décennie 1970-1980 valorisant la femme autrement que par
son seul statut de mère. Femme, elle est aussi à
prendre en compte spécifiquement dans l’acte
d’enfantement. C’est ainsi que paradoxalement - et
bien que les options idéologiques soient différentes
- le combat féministe a incité la communauté
internationale à s’intéresser aux femmes sous
l’angle de ce qui reste encore aux yeux de beaucoup
d’hommes et même de femmes leur principale fonction :
la reproduction.
La
« santé de la reproduction » devient
un des thèmes majeurs des programmes de développement
après la « Conférence internationale sur
la Population et le Développement », au Caire
en 1994, qui marque un tournant majeur entre autres dans
l’approche de la santé et du développement.
L’accès pour les femmes à des « services
de santé qui leur permettent de traverser en toute
sécurité la grossesse et l’accouchement »
est reconnu comme un droit. Pourtant ce droit est encore bafoué
chaque jour.
Mais,
où en est-on 20 ans après la première
« Conférence mondiale sur la Maternité
sans Risque » (Nairobi, 1987) qui marque le
véritable début du combat contre la mort
maternelle ? De façon synthétique, on pourrait
dire qu’on sait maintenant combien meurent, de quelles
pathologies elles meurent, pourquoi elles meurent mais…elles
meurent toujours en aussi grand nombre, du moins en Afrique
sub-saharienne ! Ces progrès indiscutables dans la
connaissance scientifique n’ont donc pas encore eu de
conséquences positives, à ce jour, pour les femmes
africaines. Ou si peu.
Sur
cent femmes africaines enceintes, une meurt de sa grossesse ou de
ses suites (jusqu’à un an après
l’accouchement) (1/100). Une femme africaine sur sept (1/7)
de causes liées à une grossesse alors que ce
chiffre n’est heureusement qu’un sur deux mille cinq
cents (1/2500) pour une femme européenne. La probabilité
de mourir est donc 70 fois plus élevée pour une
femme d’Afrique que pour une femme d’un pays
industrialisé. Vastes données, et bien entendu, il
ne s’agit ici que de chiffres moyens qui masquent d’énormes
disparités, en particulier, entre riches et pauvres,
urbains et ruraux, éduquées ou non, pays stables et
pays en crise.
Trois
facteurs principaux expliquent cette énorme différence :
le nombre de grossesses, l’âge à l’entrée
dans la vie reproductive et l’accès à des
services de santé reproductive de qualité.
Quand
une femme européenne a, en moyenne, 1,6 enfants, une femme
africaine en a 5,2 multipliant évidemment le risque de
mourir d’une grossesse. Cette fécondité
élevée est largement la conséquence de la
pauvreté. Les enfants sont une sécurité pour
les parents. Dans un contexte où il n’existe ni
assurance sociale, ni assurance chômage, ni retraite, ils
sont la garantie de ne pas mourir de faim à l’âge
où on ne peut plus travailler. Par ailleurs, la forte
mortalité infanto-juvénile et des jeunes adultes
dans des pays à haute prévalence du VIH, « oblige »
les femmes à mettre au monde de nombreux enfants pour
espérer que quelques uns survivent à l’âge
adulte.
La
demande pour les méthodes modernes d’espacement des
naissances reste donc faible en Afrique subsaharienne. À
cette faible demande s’ajoute les difficultés des
services de santé pour offrir un choix permanent de
méthodes modernes et fournir les prestations adéquates,
garantissant sécurité et confidentialité.
En
2008, ce sont seulement environ 9% des femmes (mariées)
d’Afrique de l’Ouest qui utilisent une méthode
contraceptive moderne quand ce sont de 50% à 60% dans la
pourtant très catholique Amérique latine, et 30 à
40% en Asie. Et pourtant, il semblerait que lorsque les femmes
sont bien informées et que les services de qualité
existent, l’utilisation de la contraception moderne puisse
progresser en Afrique sub-saharienne. Ainsi, 60% des
zimbabwéennes, 24% des rwandaises, 20% des ghanéennes
utilisent ces méthodes. Par ailleurs, les Enquêtes
Démographie et Santé, réalisées
périodiquement (5 ans) dans tous les pays africains sur
des échantillons représentatifs de population,
révèlent que les « besoins non
satisfaits » en matière de planification
familiale avoisinent les 30%.
De
plus, les femmes africaines entrent très jeunes dans la
vie reproductive - en moyenne à 19 ans - mais, malgré
les lois et les efforts de plus en plus significatifs des
gouvernements, diverses normes incitent les familles à
marier des filles à peine pubères, parfois à
12 ans. Or le mariage est associé à la grossesse…
L’urbanisation
se développant rapidement en Afrique, la pression
familiale et le contrôle social diminuent tandis que
l’accès des jeunes aux medias augmente. La situation
est alors caractérisée par d’autres
complexités.
L’entrée
dans la vie sexuelle, y compris hors mariage, le manque
d’information des jeunes et la difficulté d’accès
à des méthodes modernes de contraception et de
protection aboutissent à de nombreuses grossesses non
désirées. Les conséquences sont évidentes.
L’interruption volontaire de grossesse étant
interdit dans la grande majorité des pays africains les
jeunes filles recourent à des avortements clandestins
réalisés dans des conditions d’hygiène
déplorables, conduisant bien souvent à la
septicémie et à la mort. On estime que 14% des
décès maternels en Afrique sub-saharienne sont la
conséquence directe des avortements provoqués.
Médicalement,
la principale cause de décès maternel (21%) est
l’hémorragie de la délivrance et du
post-partum. Pourtant, cette pathologie pourrait être
évitée, dans la plupart des cas, par une prise en
charge correcte de la troisième phase du travail et,
lorsqu’elle survient, par des soins appropriés. Le
manque de sang et de ses dérivés aggrave cette
situation. L’éclampsie, plus difficile à
prévenir, mais relativement facile à prendre en
charge et en plus avec un coût faible, continue à
être responsable de 13% des décès maternels.
La dystocie peut être facilement dépistée
grâce au suivi du travail par un outil simple et quasiment
gratuit, le partographe (diagramme de suivi de la progression du
travail). Son dépistage doit entraîner des actions
bien standardisées allant jusqu’à
l’extraction instrumentale (forceps, ventouse) ou
chirurgicale (césarienne). On estime que 5% des grossesses
au moins nécessitent une césarienne si on veut
seulement sauver la vie de la mère et jusqu’à
15% pour sauver aussi celle de son fœtus. Or, le taux de
césarienne varie de 2% en moyenne en milieu urbain
africain à …0% en milieu rural. L’infection,
autre cause majeure de décès maternel (8%),
pourrait être facilement évitée par des
mesures d’hygiène simples et peu coûteuses, y
compris lorsque l’accouchement se fait à domicile.
Or, 50 à 70% des femmes continuent à accoucher à
domicile, même dans certains milieux urbains.
Pour
expliquer ce « monstrueux échec »
que représente cette surmortalité de femmes (et
celle de leurs nouveau-nés), la santé publique,
appuyée par le discours des personnels de santé, a
recours à des explications « techniques » :
manque de moyens, manque de formation, manque de personnel
qualifié, pauvreté et, le pire de tout,
l’ignorance ! Car, bien entendu, on part du principe
qu’une femme analphabète ou peu scolarisée
est ignorante ! Et c’est tellement plus facile, et
surtout confortable, d’expliquer cet échec des États
et de leurs services de santé par l’ignorance des
« populations » et la pauvreté !
Pourtant,
depuis une quinzaine d’années, le travail en
profondeur entrepris par certains anthropologues francophones,
dont certains co-auteurs de cet ouvrage, en collaboration avec
des « experts » d’autres disciplines
(épidémiologie et santé publique en
particulier), a ouvert une voie nouvelle pour l’analyse de
cette situation dramatique.
En
effet, pour qui veut ouvrir les yeux et les oreilles, la réalité
est toute autre. Bien sûr, on ne saurait ignorer que la
pauvreté joue un rôle majeur et que l’analphabétisme
contribue de façon importante à la surmortalité
en Afrique sub-saharienne. Toutes les statistiques le prouvent.
Mais,
justement, « au-delà de ces nombres »,
pour reprendre le titre de l’ouvrage de l’OMS sur les
techniques de l’audit en santé maternelle, il existe
une série de facteurs humains qui pavent le chemin vers la
mort maternelle.
Fruit
d’un travail pluridisciplinaire de longue haleine, c’est
ce que décrit ce remarquable ouvrage qui devrait devenir
le livre de chevet de tout acteur de la santé maternelle
dans les pays en voie de développement. Car, si
l’expérience relatée et analysée ici
est basée sur des études menées en Afrique
sub-saharienne, dans le cadre du Programme pluridisciplinaire
AQUASOU, financé par le ministère français
des Affaires étrangères, elle est probablement tout
aussi valable pour d’autres continents. Partout la mort
maternelle résulte certes de pathologies mais aussi d’un
agencement entre une certaine organisation du travail, un rapport
inter-humain, et la volonté – ou pas - d’agir
pour l’autre.
ANTHROPOLOGIE,
ESPACES TECHNIQUES DE SOINS ET RÉDUCTION DE LA
MORTALITÉ MATERNELLE
Yannick
Jaffré
C
haque année, 200 millions de femmes sont enceintes et, parmi
celles-ci, plus de 500 000 décèdent. L’Afrique
subsaharienne représente 47,2% de ces décès
ce qui signifie que globalement – et bien qu’il
existe d’importantes variations selon les pays, les milieux
urbains ou ruraux et les statuts socioculturels des familles –
le risque pour une femme de décéder de causes liées
à grossesse est de l’ordre de 1 000 pour 100 000
naissances vivantes. Plus concrètement encore, pour ne
prendre que deux exemples, dans certains pays comme le Mali ou le
Niger, plus de 3000 décès maternels sont attendus
par an, et si en Europe de l’Ouest une femme court 1 risque
sur 3200 de décéder pour des raisons liées à
la grossesse ou à l’accouchement, ce risque est
globalement de 1 pour 12 en Afrique (Ouédraogo & al.
2002, Des Forts 1996).
Pour
répondre à cette situation, certaines actions,
comme les programmes de planification familiale, se situent « en
amont » et tentent d’éroder la terrible
« règle des trop » - trop d’enfants,
trop tôt, trop tard et trop rapprochés – où
la mortalité trouve largement son origine. À
l’évidence ce travail est indispensable. Mais il est
toujours difficile d’agir sur des conduites sociales, comme
la fécondité, la nuptialité ou les pratiques
d’avortement, la sexualité correspondant toujours
aux agencements divers, complexes et changeants de multiples
dimensions juridiques, sociales, religieuses et affectives. En ce
domaine, comme cela fut le cas en Europe, de larges dimensions
économiques, politiques et culturelles constituent, sans
aucun doute, des leviers indispensables pour transformer des
relations de genre et induire une baisse de la fécondité
(Perrot 1998).
D’autres
approches, complémentaires des précédentes,
ont préféré se focaliser sur l’accès
et la qualité des soins et sur les « facteurs
modifiables » que sont – ou seraient (?) - les
pratiques des personnels de santé.
Espérant
ainsi être plus directement utiles, ces programmes portent
l’action au cœur même des services obstétricaux
et se proposent d’en comprendre les dysfonctionnements afin
d’en améliorer l’efficacité .
Les
larges approches « en population »
notamment par la planification familiale ou, de manière
plus « ciblée », dans les services
sont certes complémentaires. Mais, parce qu’elle
limite le domaine d’intervention, une recherche et une
action sur la qualité des soins peuvent - à priori
tout au moins - sembler plus simples. En effet, les causes
médicales des décès sont connues -
hémorragies 27%, infections 14%, HTA 13%, dystocies 9%,
avortement 16% - et l’on sait aussi ce qu’il faudrait
faire pour les éviter : césariennes de
qualité, usage de sulfate de magnésie, hygiène
de l’accouchement, dépistage, transfusion.
Autrement, et fort simplement dit un grand nombre des décès
maternels pourrait être évité par une
amélioration du fonctionnement des services de santé
qu’ils soient de base ou « de référence »
(Prual 2004 & 2008).
Mais,
force est malheureusement de constater que ces actions -
impliquant une continuité dans les décisions et
leur mise en œuvre concrète (gardes assurées,
cohérence des références, disponibilités
des produits, etc.) -, ne sont que trop rarement effectuées.
Il
faut évoquer, bien sûr, le poids de vastes
concomitances comme les dysfonctionnements de l’État
ou l’importance de déterminations « lourdes »
comme le manque de crédits et l’absence de cohérence
des politiques locales. Mais il s’agit aussi de la façon
dont ces dimensions s’incorporent dans des conduites et
prennent sens dans des contextes spécifiques. Comprendre
implique de se garder de limiter le raisonnement à une
trop simple consécution : « les moyens ne
permettent pas un travail cohérent »…
Il
faut porter plus loin le questionnement et expliquer, depuis les
pratiques quotidiennes, l’écart entre ce qui devrait
être fait - et que, la plupart du temps, les personnels
savent faire - et ce qui malheureusement est réalisé .
Concrètement, il faut aller plus avant dans la
compréhension des conduites des acteurs et l’analyse
des dysfonctionnements des services.
Quelques
études de sciences sociales (Jaffré & Prual
1994 ; Jewques 1998, Jaffré & Olivier de Sardan
2003) ont permis de dresser un premier état des lieux.
Elles soulignent notamment l’importance de pratiques de
corruption liées aux contraintes sociales des personnels
des services de santé.
Tout
ceci est indispensable pour que les mots désignent le réel
des pratiques. Mais ces études sont encore trop générales
pour qui souhaite comprendre les raisons de faire – ou de
ne pas faire – certains gestes de soins et les multiples
façons dont ces décisions conjuguent des dimensions
médicales et sociales. Bref, il faut bien, prudemment et
« en dernière instance »,
s’interroger sur la place d’une certaine forme
d’intentionnalité dans ces pratiques mêlant
variablement diverses catégories morales (se sentir
responsable, compatir, négliger, vouloir bien faire…)
aux effets discordants de multiples agencements administratifs et
techniques.
Nous
espérons ainsi passer comme nous y invite Howard S. Becker
du « pourquoi (qui) semble appeler une “bonne”
réponse qui ne souffre d’aucune faille ou
incohérence logique (…) au comment qui invitait les
gens à inclure dans leur réponse ce qu’ils
estimaient être important pour l’histoire, que j’y
eusse pensé de mon côté ou non »
(2002 : 106).
Cette
posture soutient cet ouvrage qui a pour but de documenter
empiriquement comment
se construit, au jour le jour, la mort maternelle dans quelques
services obstétricaux de référence en
Afrique de l’Ouest .
Autrement
dit, et parce que l’horreur impose la lucidité, nous
avons décidé d’analyser selon une approche
qualitative, scientifiquement rigoureuse, comment un ensemble de
pratiques, une certaine organisation du travail et une manière
spécifique d’être au monde social construisent
la mortalité maternelle dans les services de santé
obstétricaux de référence.
Matériel
et méthode
Ce
livre est construit autour d’enquêtes. Elles en sont
« le cœur et la raison », mais aussi
le « garde-fou ». « L’enquête
c’est le nom que porte dans une science historique le droit
des constats empiriques à s’opposer, quel que soit
le principe théorique qui lui permette de s’exercer,
à une théorie qui dispose de moyens exorbitants ou,
en tout cas, plus insidieux [que] dans une science expérimentale,
de réduire les « faits » à
des faits de langage » (Passeron, 1996, 123). Mais
précisons, plus encore, ce que contient notre ouvrage.
Il
regroupe tout d’abord (chapitres 2, 3 & 4), des
résultats d’enquêtes collectives qui se sont
déroulées sur trois sites. Ce qui représente
une période de travail de quatre mois, tous les jours et,
de manière à observer une grande diversité
de situations de soins, dans des circonstances et contextes
variables (jour versus nuit, semaine versus
week-end, dans différentes équipes de soin, en
présence versus absence du chef de service, etc.).
Concrètement,
nous avons utilisé un système d’observation
complexe permettant de suivre « en continu »
et en « parallèle » les conduites de
l’ensemble des acteurs construisant le drame :
parturiente, famille accompagnatrice, l’ensemble des
personnels de santé concerné, et éventuellement
d’autres intervenants apparemment plus « périphériques »,
comme des personnels administratifs, des vendeurs de produits
pharmaceutiques ou des chauffeurs de taxis.
Pour
cela, nous nous tenions en permanence dans les salles de travail
et d’accouchement. Nous pouvions ainsi suivre, enregistrer
et parfois chronométrer les conduites médicales qui
s’y déroulaient. D’autres enquêteurs
restaient à la porte de manière à respecter
la pudeur des parturientes mais aussi à observer leur
arrivée dans le service et les interactions qui se
jouaient entre soignants et leurs accompagnants.
À
cette équipe revenait aussi la charge d’interroger
les familles et les « proches » des femmes
sur leur perception des soins ou leurs difficultés au
décours de cette situation.
La
mise en relation de ces diverses scènes d’un même
drame a constitué un ensemble d’études de cas
« en acte ».
Enfin,
nous avons participé aux réunions de service, et
les avons enregistrées, ce qui nous a mis en situation
d’observer comment ces évènements humains et
médicaux étaient « commentés
scientifiquement ». Ceci nous a permis d’étudier
comment ce que nous avions observé était
« traduit » dans un langage médical,
ce qui aux yeux des soignants était important, mais aussi
ce qu’ils dissimulaient à leurs responsables et à
leurs collègues. Autrement dit, à quelles règles
et finalités obéissait cette mise en narration
particulière qu’est l’histoire médicale
d’un cas.
Le
travail présenté ensuite par Patricia Vasseur
correspond, quant à lui, au suivi durant une période
de quatre années d’une « cohorte »
de jeunes sages-femmes. Disons-le simplement, il s’agissait
ainsi de comprendre quels « facteurs » ou
situations socioprofessionnelles transformaient, en très
peu de temps, une étudiante motivée en une
sage-femme « découragée ».
Ici
encore les observations se sont déroulées au plus
près du « banal » et dans le maximum
de circonstances. Par ailleurs, l’appartenance de Patricia
Vasseur à la profession de sage-femme lui a permis
d’observer très finement un ensemble de gestes
techniques et de développer une certaine connivence
professionnelle avec « ses collègues »
par ailleurs sujets de ses observations.
Cette
conjugaison d’une proximité professionnelle, d’un
regard technique et d’un partage d’expériences
confère à ce texte une grande finesse descriptive
et ouvre à des dimensions peu accessibles à un
anthropologue non formé à l’art obstétrical.
Globalement,
la posture, partagée par l’ensemble des auteurs, a
permis d’observer in situ des interactions entre les
parturientes, leurs familles et les personnels de santé et
de comprendre ainsi le « cours ordinaire des choses »
(Farge 1994) des conduites des acteurs. Autrement dit nous avons
observé « le quotidien ». Ce qui se
passe quand justement il semble ne rien « se passer »
d’extraordinaire du point de vue des soignants : la
vie dans ses routines et ses « régimes de basse
intensité » (Veyne 1996).
Cette
approche qualitative correspond à plusieurs modèles
théoriques liant « le raisonnement
sociologique » à son contexte (Passeron 2006).
Qu’il suffise ici de citer la « description
dense » visant à décrire et analyser
l’enchevêtrement des actions et les significations
que leur accordent leurs auteurs (Geertz 1998) ou celui de la
micro-histoire s’attachant à repérer les
structures invisibles selon lesquelles les vécus des
acteurs sont articulés (Levi 1989).
Bien
sûr, sur tous ces « terrains »,
l’ensemble des propos prononcés lors des
accouchements, des réunions techniques ou des entretiens
avec les divers acteurs a été enregistré,
traduit et transcrit in extenso. Ces « terrains »
sont donc « revisitables ». Leurs
évolutions pourront éventuellement être
analysées et nos actions qualitativement et
quantitativement évaluées.
Enfin,
en guise de conclusion, Chrystelle Grenier-Torres s’attache
à faire un état des lieux et à ouvrir sur
des pistes de recherche.
Les dimensions
sociales et organisationnelles de la mortalité
maternelle
Nous
allons maintenant présenter, de manière thématique,
les principaux résultats de ces travaux de terrain. Mais,
avant de le faire, il nous faut, tout d’abord de manière
globale, évoquer ce que les programmes - qu’ils
soient de recherche ou de développement - évoquent
souvent comme étant le « contexte ».
Terme « paresseux », puisque loin de ne
rappeler qu’un vague environnement, ce terme désigne,
en fait, un ensemble de variables qui, fautes d’être
intégrées et travaillées dans le champ de
l’analyse, n’apparaissent qu’en périphérie
de l’étude. Bref, le « contexte »,
c’est simplement ce que nous n’avons pas encore pris
le temps d’étudier.
Et
pourtant, ce qui est ainsi forclos des réflexions et
calculs détermine, souvent bien plus que nos fugaces et
fragiles projets, les conduites des acteurs. Disons-le ici
uniquement « pour mémoire ». Il est
impossible de parler de « mort maternelle »
sans évoquer de vastes concomitances comme un certain
rapport à une vie que l’on sait âpre et
fragile ou un univers religieux offrant une espérance et
l’impression d’un ordre stable face au désordre
du monde social.
Mais,
une nouvelle fois, abordons les choses concrètement. Dans
une des capitales où nous avons travaillé, pour ne
prendre qu’un exemple, les entours de l’hôpital
sont occupés par des fabricants de cercueils dont les
formes, couleurs, dorures et décorations évoquent
ce que furent les goûts, ou la profession du défunt :
guitares, poissons, ou bateaux rutilants pour l’éternité…
Ces
boutiques funéraires diffusent en permanence des chants
religieux qui résonnent dans les services ; et dans
certaines maternités, les sages-femmes chantent ces mêmes
cantiques pendant les accouchements. En terre d’Islam, les
cadavres enveloppés de blanc sont portés par les
proches au travers des salles de soin.
Certes,
tout ceci est difficilement mesurable. Mais cette présence
d’une mort théâtralisée – faut-il
dire « amadouée » ? - et cette
compénétration des univers techniques et religieux
ne peuvent être sans effets. Prières et soins
partout se mêlent, et loin de n’être qu’une
« ambiance locale », ces dimensions
culturelles des espaces techniques de soins orientent les actions
selon une « sensibilité »
partagée .
C’est
ce mouvement des vies, échappant aux études
statistiques préconstruites, qu’il faut saisir si
l’on souhaite comprendre les enchevêtrements sociaux
et professionnels qui conduisent trop de femmes à la mort.
Et finalement d’études en études nous ne
faisons rien d’autre que d’ouvrir les multiples pans
de ces contextes où l’histoire longue des cultures
est incrustée dans les plus modestes des gestes.
Certes,
on ne peut aisément saisir ce legato des conduites sous le
staccato qu’imposent toujours les concepts et les temps
discontinus de l’observation. Par ailleurs, rien n’est
simple ni linéaire et les consécutions liant des
comportements et des « déterminations »
sont toujours « ouvertes » et complexes.
Partout le culturel, le politique et le technique se mêlent.
Mais rien n’est « en vrac », et nos
enquêtes délinéent des régularités
heuristiques constituant les dimensions en acte de la mortalité
maternelle « intra-hospitalière ».
Ce sont ces quelques lignes de force que nous présentons
maintenant.
(1)
La démesure des détails
Dans
le contexte bien plus cruel des camps d’extermination - et
qui ne peut, bien évidemment, être comparé à
celui que nous évoquons -, Primo Lévi (1989)
raconte combien la vie d’un homme pouvait dépendre
du geste du cuisinier qui distribuait la soupe. À quelques
centimètres près, selon que la louche ramenait le
liquide en surface ou atteignait quelques aliments plus lourds et
nutritifs, le prisonnier pouvait survivre ou s’affaiblir
jusqu’à mourir.
La
valeur des gestes n’est donc pas « en soi »,
mais dépend des contextes où ils s’exercent.
Et, dans ces mondes de précarité ce qui pourrait
ailleurs apparaître comme un « détail »
se révèle, dans ces contextes d’urgence,
déterminant.
Un
seul exemple, prélevé dans notre corpus, peut
illustrer notre propos. Une femme se présente à
l’hôpital. Le personnel lui dit qu’elle ne va
pas accoucher tout de suite et que ses contractions sont
symptomatiques d’un « faux travail ».
On lui conseille donc de rentrer chez elle pour attendre. Ce
qu’elle fait. Mais, elle « n’avait pas
le prix pour un autre taxi ». Elle accouchera donc
près de chez elle, chez une couturière. Elle
arrivera en saignant, dans la nuit, à l’hôpital
et ne sera sauvée qu’in extremis, grossissant
le groupe de celles qui ont eu de la chance : near miss
ou « échappée belle » comme
les désigne la santé publique.
Médicalement,
aucune « erreur » n’a été
commise. Simplement, la précarité transforme une
vérité livresque en un risque pratique. La
prescription n’est « juste » qu’en
fonction du « contexte » .
(2)
Les causes « évoquées »
En
médecine, le terme de « douleur évoquée »
désigne des symptômes dont la caractéristique
consiste à se manifester loin de leur source causale.
Ainsi tel problème cardiaque s’exprimera par des
douleurs au bras et aux mains…
L’hôpital
offre de tels enchaînements où le plus lointain
d’une cause s’exprime au plus proche de l’acte
clinique. Une nouvelle fois, un exemple, pris sur l’un de
nos terrains, suffit à l’illustrer.
Absence
du manœuvre et il n’y a pas d’oxygène.
Le circuit d’oxygène est défaillant. Les
personnels ne savent pas comment brancher la bouteille…
Tout cela traîne et à la fin, la césarienne
est faite, mais comme la mère n’a pu être
ventilée, l’enfant est mort.
Le
lendemain, au staff, il est déclaré :
« Hypoxie fœtale chez une éclamptique »
: décès périnatal.
Mais
nos observations montrent que la césarienne n’a été
faite que trois heures après la prise de décision
et qu’il n’y avait pas d’oxygène.
La
vie souvent ne tient qu’à un fil. Ainsi cette autre
femme, décédée parce que les gardiens de la
banque de sang étaient partis « en pause »
en emportant les clefs ; ou des césariennes
dangereusement différées parce que la machine à
laver le linge – blouses et champs opératoires –
était en panne …
Il
ne s’agit pas ici de dépeindre une sorte de tableau
des erreurs et des regrets. Cela serait sans intérêt.
En revanche, ces descriptions soulignent combien les
« variables » explicatives des décès
sont « ouvertes » et difficilement
codifiables. Elles ne sont pas « codées »
dans des questionnaires quantitatifs. De ce fait, elles ne sont
pas identifiées par les enquêtes épidémiologiques
et n’entrent pas dans la réflexion sur
l’amélioration des prises en charge. Et pourtant…
Il
faut ouvrir le regard et étudier les dysfonctionnements
des services de santé en appliquant un principe
d’équivalence dans l’étude des facteurs
constitutifs des décès. Dans bien des cas, le plus
humble et éloigné des maillons techniques peut être
le point de rupture d’une vie. Réduire la mortalité
maternelle passe éventuellement par une meilleure gestion
du travail des manœuvres ou des gardiens…
(3)
La banalisation des signaux essentiels
De
nombreux textes, consacrés aux entreprises et à la
sociologie des organisations, soulignent que ce qui fait signal
pour des ouvriers affectés à un travail répétitif
est ce qui est inhabituel (Bagla-Gökalp, 1998). Alors, une
nouvelle fois, disons-le simplement. Dans ces services
obstétricaux de référence où l’on
peut compter 5 décès pour 100 naissances vivantes
(Ouédraogo & Colle, 2002) qu’est ce qui est
inhabituel et quel « événement »
fait encore signal ?
Paradoxalement,
la répétition des drames rend aveugle aux drames
qui se déroulent et à leur prévention. Mais,
une nouvelle fois, revenons au terrain.
Nous
sommes entrés en salle d'accouchement à 9h 20.
Nous
y trouvons deux parturientes gardées en observation. L’une
d’elle, Madame X, a accouché à environ
9 heures. La délivrance s’est faîte à
9h 15.
Mise
en place d’une couche traditionnelle (pagne enroulé)
à 9h 25.
Je
demande à la sage-femme, combien de temps elles gardent
les femmes en observation :
« Ça
dépend des cas » répond la sage-femme
titulaire.
Une
des élèves sage-femme ajoute : « en
moyenne deux heures ».
Madame
X est en observation pour suspicion de déchirure du col
d'environ 2 cm.
11h
25, Madame X est toujours sur la table d'examen, dans une
position très inconfortable puisque la table est repliée
et que ses jambes pendent dans le vide.
Je
m’approche de la patiente et lui demande comment elle se
sent : « J’ai des vertiges » (lit.
J’ai le visage qui tourne).
Je
le signale à la sage-femme qui promet de vérifier
sa tension artérielle, mais ne le fait pas.
12h
15, le chef de service entre dans la salle fait remarquer la
position inconfortable de la patiente et demande qu’on la
conduise dans un lit.
La
sage-femme titulaire réplique qu’elle était
en observation pour déchirure du col, et donne à
son tour des consignes aux élèves sages-femmes pour
déplacer la parturiente.
En
la déplaçant, on se rend compte qu’elle
saigne abondamment.
Je
demande à nouveau à la sage-femme la tension
artérielle : « On attend qu’un médecin
vienne l'examiner ! »
13
h, Madame X n’est toujours pas examinée.
Je
demande à nouveau la tension artérielle.
Sans
me répondre, elle dit à une élève de
confectionner un tampon vaginal pour réduire l’hémorragie.
Entre-temps,
pour nettoyer le sang qui a coulé par terre, il a fallu
regrouper les élèves sages-femmes débutantes,
pour retrouver celle qui a lavé le bébé et
lui demander de nettoyer le sol.
13h
10, je demande qu’on puisse au moins lui apporter une
bouillie ou du sérum glucosé, puisqu’elle
paraissait très faible.
13h
15, le médecin de garde arrive et la sage-femme lui parle
de Madame X.
Le
médecin affirme qu’elle saignait avant
l’accouchement, mais dit ne pouvoir l’examiner, car
il est lui-même très fatigué et a passé
la matinée au bloc opératoire. Il ordonne cependant
d'enlever le tampon vaginal.
En
revanche, il va examiner une patiente externe qu’une
aide-soignante lui a recommandée et qui présente
des symptômes gynécologiques.
Il
s’intéresse ensuite au nouveau-né d’une
protégée. Pour ne pas se tromper d’enfant, il
vient demander des précisions sur le nourrisson
recommandé. Il y trois enfants, il n’examine que
celui qui est recommandé même s’il n’est
pas le « plus mal en point ».
Nous
quittons la salle d’accouchement vers 13h 30, Madame X
n’est toujours pas examinée.
Implacablement,
« l’indifférence » altère
le signal et gomme la perception de la situation d’alerte.
Et cette mise à distance « routinière »,
morale et affective bride le geste technique construisant ainsi
le risque obstétrical .
Ces
comportements médicaux relèvent donc, d’une
pluralité de dimensions. Il ne s’agit pas uniquement
de gestes en suspens ou de connaissances laissées en
jachère. Cette conduite des acteurs n’est que la
partie visible - ou la résultante multifactorielle -
d’une tectonique complexe liant des dimensions
institutionnelles, professionnelles et d’économie
morale. Ces attitudes mêlent indissociablement des valeurs
éthiques – les formes sociales de la reconnaissance
de l’autre - avec le plus technique, et rassemblent en une
seule conduite observable des dimensions plurielles d’inégalité
sociale, d’accablement professionnel (burn out) et
d’érosion de la vigilance par les habitudes .
De
ce fait, il y a peu de chance que l’on puisse améliorer
ces pratiques en tirant un seul fil de cet écheveau
complexe comme le préconisent parfois des approches de
type « psychologique » insistant sur une
« sensibilisation » ou « conscientisation »
des professionnels.
(4)
Le Code switching des gestes
Dans
le domaine de la sociolinguistique, ces « commutations
de termes » peuvent être « considérées
comme des différences d’usage liées aux
contextes et comme des marqueurs de choix stylistiques »
(Gumperz 1989, 111). Transférée au domaine des
soins, cette notion nous permet de désigner cette
constante intrication des normes sociales et techniques et la
compénétration des habitus et des comportements
professionnels que l’on observe dans tous les services.
Mais,
une fois de plus, allons au plus concret. Lorsqu’une
sage-femme dispute une parturiente qui gémit, elle obéit
plus à ses codes culturels, préconisant qu’une
femme doit réussir à maîtriser les douleurs
de l’enfantement qu’elle n’agit en
professionnelle attentive à ce qu’une telle plainte
peut évoquer comme problème obstétrical
(Jaffré & Prual 1993).
Certes,
il en est partout ainsi et les conduites des personnels de santé
mêlent toujours des normes techniques et des us et coutumes
locaux. Mais, dans les contextes que nous décrivons, le
débordement des conduites professionnelles par les
attitudes les plus « naturellement populaires »
est particulièrement important. Hors une situation
« d’urgence déclarée »
incitant à agir ponctuellement de façon médicale
et standardisée, les gestes et la prise en charge restent
largement liés à une évaluation par la
routine et à la sphère du quotidien. En accentuant
le trait, on pourrait dire que seule l’urgence joue comme
un « rappel à l’ordre technique »
et vient construire des conduites professionnelles.
Disons-le
cruellement. Dans les maternités, l’organisation du
travail est quasiment la même que dans les petits
restaurants informels des quartiers avoisinants. Même
temporalité : dans l’un on ne s’active
que face à une commande ; dans l’autre on
n’anticipe pas sur les urgences. Même organisation :
dans l’un on ne range pas les couverts ; dans l’autre
on empile les dossiers. Enfin, dans les deux cas, les lieux comme
les objets sont polythétiques : « la même
chose à des emplois et des propriétés qui
varient selon les combinaisons où elle entre »
(de Certeau 1980, 115).
12h
45 La femme arrive sur un chariot.
Médecin
spécialiste demande achat de kit de césarienne et
de loxen® et de valium®.
Primigeste
admise pour 35 semaines d’aménorrhée et crise
éclamptique. Elle est, de plus drépanocytaire.
14h
30 Une sage-femme place une sonde à la parturiente.
Médecin
spécialiste : « il faut demander aux parents
s’ils n'ont pas trouvé le loxen®
14h
40 On prend la tension
14h
45, le Médecin spécialiste part manger
15h
10, les médicaments arrivent, mais le médecin
spécialiste est absent
15h
12, retour du médecin spécialiste
15h
20, arrivée du tube pour faire le groupage sanguin (la
prise de sang coûte 3 500 Cfa).
Le
tube pour le groupage est emmené par le manœuvre.
Mais
le manœuvre n’est pas reparti le chercher.
16h
20, nous demandons après le groupage, mais il n’est
toujours pas venu.
16h
40, arrivée d’un groupage de sang. Médecin
spécialiste : « c’est rhésus
négatif ! », il croit le noter dans le dossier
de S., mais en fait c’est celui de A.
DES
: « Il faut dire au manœuvre d’emmener au
bloc ».
16h
45, un autre médecin : « son groupage est fait
? »
Médecin
spécialiste : « on va prescrire aussi du
“syntho” pour après l’opération ».
Le
médecin spécialiste cherche le dossier de S. pour y
reporter son groupe sanguin. Il ne le trouve pas. Le dossier a
disparu.
Dispute
entre le DES et la sage-femme à propos du dossier.
Médecin
spécialiste : Où est le dossier de S. ?
S.
F. : Tu viens de le prendre !
Médecin
spécialiste : Oui, j’ai noté des observations
là-dedans et je l’ai déposé. Cherchez
le bien dans vos dossiers ! (la S.-F. cherche de manière
confuse et agacée).
Je
ne l’ai pas trouvé, docteur, va chercher chez toi !
tu l’as déposé quelque part !
(Le
médecin spécialiste sort, puis revient et demande
qu’on le recherche plus calmement)
S.
F. : Je l’ai cherché. J’ai fouillé tout
ce qui est chez moi. (Elle fouille tout en parlant et trouve le
dossier).
Comment
peut-on mettre un dossier dans un autre dossier. C’est
inadmissible. Cela relève d'une mauvaise organisation !
17
h, le dossier est retrouvé, il était dans un autre
!
17h
05, retour du groupage avec le manœuvre
17h
10, DES : « il faut emmener ! »
Manœuvre:
« il n’y a pas de brancard ! »
Médecin
spécialiste au manœuvre : « va chercher
un brancard pour emmener A. au bloc »
S.
F. au manœuvre : « Va chercher l’autre
résultat du groupage »
Manœuvre
; sort dans le couloir et rouspétant : « tout
le monde donne son commandement. Que dois-je suivre maintenant
? »
Il
revient avec le résultat et dit ne pas avoir trouvé
de brancard…
Médecin
spécialiste: « Va à la chirurgie ou aux
urgences ! »
Manœuvre
: « je suis allé aux
deux endroits et je n’ai rien trouvé »
(il sort).
Médecin
spécialiste : « tout le monde utilise ce qu’il
trouve. Si nous trouvons un brancard chez nous, nous faisons tout
pour le cacher. Si le personnel de la chirurgie aussi le trouve,
il le bloque… »
Tout
le monde se dispute et finalement le manœuvre prend un lit
dans la salle pour l’utiliser comme brancard. La sage-femme
se rend compte que le groupage n’était pas celui de
A. mais de S.
Manœuvre
vient pour emmener A. au bloc, mais on lui dit maintenant
d’attendre parce que le groupage n'est
pas là.
17h
20, départ vers la salle d’opération.
Certes,
il faut se méfier d’une sorte d’explication
hâtive et « homogénéisante »
par « le » culturel. Mais cette observation
souligne combien les espaces professionnels ne sont pas régis
par un « ordre professionnel ».
L’hôpital
ne circonscrit pas un espace comportemental, cognitif et normatif
spécifique. On s’y conduit largement comme à
l’extérieur ce qui entraîne des brouillages
hiérarchiques, des inconséquences techniques, et
explique, une nouvelle fois, l’importance « des
maillons faibles » : manœuvre fatigué,
absence du brancard … La conjugaison de ces erreurs
apparemment modestes, et pour cela peu considérées,
conduit au décès des femmes.
(5)
Le « caviardage », ou la rupture des
données cliniques
Dans
le jargon de la presse, « caviarder » un
article consiste à en supprimer des passages, le plus
souvent pour des raisons de censure. Dans notre propos, il ne
s’agit, bien évidemment, que d’une métaphore.
Mais acceptons cette image et ce qu’elle permet de voir.
Dans bien des cas, les maternités où nous
travaillons ressemblent à ces textes défaits. « Il
y a des blancs ». Il manque des mots pour que les
récits soient compréhensibles ; des objets
pour que ces services puissent se présenter comme des
ensembles techniques cohérents.
Par
exemple, certains « guidages souples »
(Dodier, 1993) aidant à la décision comme les
partogrammes (fiches de suivi qui doivent avertir des risques et
accompagner la délivrance des parturientes) ne sont pas
remplis. Bien sûr parce qu’une certaine routine et
une « mémoire organisationnelle orale »
ou le manque de temps détournent de l’usage de
l’écrit. Aussi parce qu’on n’évalue
pas ses compétences selon des normes épidémiologiques
soulignant ce qui était évitable mais en rapportant
les échecs aux nombreux accouchements réussis. Ce
biais de raisonnement empêche de considérer ce qu’il
fallait anticiper comme gestes préventifs et disculpe bien
trop aisément ceux qui ne firent pas ce qu’ils
devaient faire. Pour défaire ce raisonnement la notion de
« mortalité maternelle évitable »
est utile (Brouwere & Van Lerberghe 1998).
Les
partogrammes sont aussi volontairement négligés,
parce que souligner une anomalie ou une erreur au décours
d’un accouchement fait courir le risque de révéler
une faute dont on pourrait être tenu pour « responsable ».
L’écriture est mémoire et dévoilement.
Mais,
d’autres raisons, plus « matérielles »,
expliquent aussi certains de ces déficits informatifs.
Remarquons, en effet, que les décisions et les processus
cognitifs qui les sous-tendent – et singulièrement
dans le monde médical – sont très largement
liés à des artefacts : à des données
– température, tension artérielle, etc. -
construites grâce à l’usage d’un
instrument. Le corps ne se dit médicalement que dans les
mesures des constantes ou dans les discriminations que permettent
les tableaux cliniques et les « arbres »
diagnostics.
« Penser »
et prévenir : ces deux actions nécessitent des
inscriptions matérielles. Très simplement, un
thermomètre qui casse signifie qu’on ne surveille
plus les infections ; un tensiomètre disparaît
et les femmes présentant des risques d’éclampsie
ne sont plus identifiées… Dans bien des cas, le
manque d’un seul « outil » conduit à
ne plus effectuer un indispensable geste technique et réduit
la démarche clinique à un suivi « au
jugé » comme cette femme présentant une
infection, et dont la température n’était
prise très approximativement que du revers de la main.
Pour
diverses raisons, dans ces maternités, manque la plupart
des « objets cognitifs » ou « objets
intermédiaires » (Vink & Jeantet, 1995)
pourtant indispensables pour construire une vigilance médicale.
Chaque
malade a son thermomètre. Pour l’appareil à
tension, il y a l’appareil du service, il y a un appareil
pour les quatre salles (…).
Quand
un finit dans une salle, elle passe à l'autre. S’il
y a un cas très grave et si notre appareil se gâte,
on va chercher l’appareil du service de garde. Mais, des
fois, la garde aussi se retrouve sans appareil [rires]…
Parce que quand c’est gâté, on emmène
au service de maintenance, ça prend du temps. (…)
Avant le problème du SIDA, on pouvait prêter à
une autre malade, mais depuis le SIDA, il faut que tous les
malades achètent leur thermomètre…
(Sages-femmes, suites de couches)
Outre
cet outillage proprement cognitif, d’autres objets dont la
fonction consiste à construire du lien, font aussi défaut.
Et cette seconde caractéristique n’est pas moins
essentielle.
En
effet - plus qu’à une sorte de juxtaposition
discontinue de talents individuels - dans toute entreprise
industrielle ou sanitaire la production des connaissances
correspond à un processus collectif et à des
réseaux de coopération : à une « pensée
distribuée » (Vinck 1999). Partout, la
consistance des faits tient aux réseaux socio-techniques
qui leur correspondent (Latour 1994).
Concrètement,
ce collectif se construit et se maintient grâce à la
circulation d’un ensemble « d’objets
intermédiaires » ou « commissionnaires »,
de « scripts déposés dans les objets »
(Akrich, 1990) qui, comme les dossiers, les carnets de soins ou
les registres de garde, « passent des uns aux
autres ». Modestes mobiles mémoriels, ils sont
coextensifs aux actes réalisés, orientent la
réflexion et soutiennent l’ensemble du processus
cognitif. Malheureusement, dans nos espaces sanitaires, il n’en
est rien. Et, de ce fait, il n’y a pas de « suivi »
ni de pensée « du tout » de la
structure.
En
fait, toutes les patientes ne sont pas surveillées, il n’y
a pas de fiches de surveillance. Plein de dossiers ne sont pas
remplis. Il manque plein d’information dans les dossiers.
Les tensions ne sont pas prises régulièrement.
Quand il y a un changement de garde aucune transmission n’est
faite entre l’équipe sortante et celle qui entre. Il
n’y a pas de rôle défini finalement.
Il
n’y a pas de brassard pour prendre la tension, les
étudiants n’ont pas de gants. On n’a pas
d’aiguilles de prise de sang… (Internes)
(6)
Les logiques divergentes des segments administratifs
Mais
ces maternités ne sont pas séparées d’autres
structures comme les banques de sang ou les unités de
néonatologie. Au contraire, que ce soit en amont pour des
raisons d’approvisionnement ou en aval pour des
orientations, elles en dépendent étroitement. De ce
fait, outre les mécanismes internes aux services
obstétricaux, d’autres dysfonctionnements,
s’actualisant, elles aussi dans les pratiques les plus
courantes et ordinaires, correspondent à ces flux courant
entre ces diverses spécialités médicales.
Par
exemple, et nous nous référons une nouvelle fois à
notre corpus, il peut s’agir de demander à une femme
d’aller en ville, pour confirmer une hypothèse
diagnostique. Mais avec quel risque hémorragique…
L’échographie
pour un placenta prævia ?
Non,
12 h est passé, le service est fermé. Il faudrait
faire une échographie pour confirmer le diagnostic, mais
ce n’est plus possible. Il faut donc envoyer la femme dans
une clinique privée.
13h
45, retour de la femme qui présentait effectivement un
placenta prævia. Elle est sous perfusion (réglée
par l’aide soignante).
On
cherche son dossier, il a disparu, il est finalement retrouvé
sous le cahier noir.
Tout
ici s’est bien terminé. Mais, en revanche, cette
rupture des prises en charge est particulièrement cruelle
et cruciale dans le domaine des urgences transfusionnelles.
C’était
un jeudi que ma belle sœur a commencé son travail.
Elle m’a fait appel et je suis allée la voir.
Habituellement, c’est au dispensaire d’A. qu’elle
accouche, elle en est à son quatrième accouchement.
Je
l’ai amenée au dispensaire, nous avons passé
plus de 6 heures là. Rien ne fut fait. Il paraît que
toutes les conditions sont réunies pour qu’elle
accouche. Alors la sage-femme a décidé de nous
évacuer sur le CHU.
J’ai
appelé son mari qui nous y a amené avec sa voiture.
Le temps d’aller au CHU ma belle-sœur a perdu
connaissance.
À
l’admission il était 21h. Quelque temps après,
on nous a fait savoir qu’elle a repris connaissance. Mais
avant cela mon frère a eu à payer au moins 3
ordonnances prescrites par deux sages-femmes différentes.
On retrouve les mêmes produits sur les ordonnances (…).
À
2h. du matin, ils nous ont dit qu’ils ont décidé
de faire une césarienne. On s’apprêtait à
réunir les produits quand une sage-femme revient pour dire
que l’enfant est entrain de sortir. Au lieu des produits de
la césarienne, elles nous ont fait acheter d’autres
produits. Nous ignorons ce que sont ces médicaments.
Visiblement,
quand on voyait les sages-femmes qui étaient de garde ce
jour-là, on devinait que l’accouchement était
difficile et compliqué.
Au
petit matin, à 5h 30, par là, on nous annonce la
naissance d’un garçon. Quand nous étions
joyeux (…) après quelques minutes on nous annonce
que la femme saigne abondamment.
Une
sage-femme sort avec une ordonnance et nous demande d'aller
chercher rapidement du sang. La panique gagnait notre cœur.
Le
mari court, pour aller chercher le sang qu’il trouve
difficilement.
Il
revient à 7 h. du matin, mais c'était trop tard, la
femme était déjà décédée.
Les
médecins ont eu de la peine à nous annoncer le
décès car ils savaient que l’affaire provient
d’eux…(Madame A. A)
Bien
sûr, chaque service organise son travail selon ses propres
contraintes. Et, par exemple, disposer de sang implique une bonne
gestion et le « remboursement » des poches
par les nombreux services « demandeurs ».
Cette démarche est légitime. Parallèlement,
vouloir du sang en urgence n’est pas moins légitime
lorsqu’une femme est en train de mourir d’une
hémorragie de la délivrance. Les services sont
liés, mais leurs contraintes sont adverses.
Dans
bien des cas, faute d’avoir pensé l’ensemble
des chaînes socio-techniques dans leur transversalité,
l’administration sanitaire se trouve prise dans ces
multiples « double bind » opposant
diverses contraintes médicales et gestionnaires. Et bien
des parturientes comme des nouveaux-nés meurent dans ces
entre-deux où la responsabilité plus qu’être
partagée devient, au contraire, incertaine.
La
mort se construit « entre ». Entre des
segments d’actions réciproques comme la banque et le
service d’obstétrique, ou entre l’obstétrique
et la néonatologie…
Une
nouvelle fois manque ce qui permettrait de passer d’une
sorte de transaction contradictoire à un « interfaçage »
harmonieux : une « pensée du tout »
élaborée selon les contraintes pratiques des soins.
(7)
Des réponses fragmentaires accroissent la désorganisation
L’organisation
du travail correspond toujours à une sorte de négociation
entre une organisation formelle des tâches et un ensemble
d’expériences construites au fil des jours. Il
s’agit toujours d’une sorte « d’intertextualité »
entre divers segments professionnels et d’une conjugaison
instable de contraintes techniques et de vouloirs d’acteurs .
Mais, dans les services où nous travaillons, l’usage
et l’invention précédent toujours une
certaine réflexivité, et partout, pour le dire
simplement, « on se débrouille comme on
peut ».
Certes,
tout cela correspond à un certain style de gestion du
travail, à des sortes de « traditions
nationales » (d’Iribarne 1989). Mais, ici
encore, il importe de souligner fortement combien ces « socles
techniques » et ces situations économiques
déterminent - comme la mélodie son contre-chant -
une certaine économie morale. En effet, en l’absence
d’un État qui pourrait garantir des moyens et des
ressources, les solutions ne sont qu’individuelles, et ce
déficit politique engendre, au moins, deux types de
conséquences.
Tout
d’abord, face aux difficultés concrètement
affrontées et à une réelle précarité,
les acteurs se retrouvent dans l’obligation de mettre en
acte une sorte « d’éthique du moindre
mal » dont la devise pourrait être : « on
fait ce que l’on peut pour certains. Mais on ne peut pas
faire pour tous » .
Et comment en serait-il autrement ? Mais, ici comme
ailleurs, les limites sont toujours fragiles entre
d’indispensables compromis et diverses dangereuses
compromissions…
Par
ailleurs, n’engageant pas un collectif organisé,
chaque initiative, quelle que soit sa « valeur »
intrinsèque, ne peut qu’accroître une certaine
désorganisation. Mais, une fois de plus, revenons « au
terrain ».
Au
plus utile et au plus courageux, une surveillante d’un des
services, souligne que
Pour
les kits, j’achète sur le marché [au
« marché noir » officiellement
interdit, mais économiquement en plein développement].
Je dois acheter moi-même parce que si j’achète
à la pharmacie centrale ce sera trop cher et je ne pourrai
pas vendre à 10, 7 euros.
Actuellement
j’ai des difficultés parce que je ne trouve pas de
fils. Certains CES ou médecins s’en moquent. Ils
prennent des produits dans les kits et ils ne les remettent pas
en place. Ils s’en fichent, c’est pour leurs
protégées et après ils laissent…(Mme
D.., Surveillante).
C’est
donc le secteur privé illicite – les « pharmacies
par terre » - qui permet de faire fonctionner le
public. Paradoxalement, usant de la concurrence et du système
informel, le dévouement des soignants permet à des
malades, en toute illégalité, de disposer de
produits à un coût relativement abordable. Une
solution éthique à l’urgence mais qui accroît
la désorganisation technique du service et de l’hôpital.
Mais,
comme nous le soulignons dans un de nos textes, de ce fait la vie
« ne tient qu’à un fil » et à
une seule personne ayant le courage et la volonté malgré
le découragement et les règlements. Travail positif
donc… Mais ce processus non « standardisable »
peut aussi « jouer » dans l’autre
sens : recruter des demandes dans le public pour faire
fonctionner un secteur « privé ».
S’agit-il alors, de l’autre versant d’une même
situation, son « négatif » ?
Tout
au moins s’agit-il de la mise en application de cette
éthique du moindre mal que nous évoquions
précédemment. De la recherche de la solution « la
moins pire » puisque l’usage collectif d’un
simple objet technique impliquerait un espace public régit
par des règles respectées par tous et profitant à
tous de manière équivalente…
En
fait, le quotidien et pratiquement toutes les activités
sont régis par ce système de « triple
contrainte » : il faut œuvrer correctement
selon les normes du service mais aussi pallier les insuffisances
de l’institution publique et, de plus, trouver les moyens
de survivre personnellement dans un environnement social
difficile.
(8)
L’oubli du significatif
Dans
ces services, les réunions de service devraient occuper
une fonction réflexive. En fait, ils se présentent
effectivement comme des moments de discussions autour de « cas »,
mais, ici encore, l’usage en est devenu routinier et
automatique. Par ailleurs, plus qu’analyser des situations
avec leurs variables complexes, on y recherche des sortes de
« données purifiées »
permettant de confirmer et illustrer des connaissances cliniques.
Et il faut souligner combien le savoir médical peut être
parfois « cognitivement iatrogène »
en permettant de clore tautologiquement les questions ouvertes
par un décès : « madame X est morte
d’éclampsie, sa tension était élevée »
ou « madame Y est morte d’hémorragie par
manque de sang »…
Le
« reste » - le temps d’attente, le
manque d’organisation, l’absence d’un manœuvre…
- est oublié. Et les processus que nous venons de décrire
sont scotomisés puisque supposés ne pas relever pas
du domaine médical.
Variation
d’échelles : pratiques d’acteurs,
organisation du travail et dimensions culturelles englobantes
Si
l’on s’accorde sur ces constats, parler de la
construction de la mort maternelle oblige à articuler
plusieurs niveaux de réflexion.
Il
faut, tout d’abord, interroger cette forme spécifique
de fonctionnement des services que caractérisent un
impossible contrôle du temps de travail, des dossiers
incomplets, une gestion aléatoire du matériel…
D’une certaine manière l’acteur est pris dans
les rets d’une forme spécifique d’organisation
du travail où la mort maternelle trouve largement son
origine.
Certes,
de manière singulière, partager des significations
ne signifie, bien sûr, aucunement être
« conditionné » par ces
significations. L’analyse de ces pratiques ne peut donc se
limiter à une sorte de consécution simple des
conduites par « un milieu », pas plus
qu’implicitement supposer une « homogénéité »
des acteurs. S’il existe un socle commun de valeurs
morales, de goûts et de sensorialités, et si « le
sujet n’est pas constituant (mais) constitué (…),
il n’en est pas moins libre de réagir grâce à
sa liberté et [peut] prendre du recul grâce à
la pensée » (Veyne, 2008 :144). Les
professionnels peuvent toujours exercer une certaine part de
liberté. Certains refusent ce que d’autres
acceptent. Certains réforment des structures que d’autres
exploitent.
Mais
il faut aussi souligner combien tous les humbles gestes que nous
venons de décrire sont liés à de plus vastes
soubassements culturels ; et combien loin d’être
un « donné naturel » l’organisation
des espaces professionnels correspond à une construction
historique articulant diverses dimensions. Regardons quelques
unes de ces « structures profondes » .
Au
plus court, et puisque nos exemples témoignent de
constantes erreurs de dossiers, soulignons combien, en Europe,
« une révolution de papier a transformé
les sociétés contemporaines » (Gardey,
2008) et combien aussi sont étroits les liens entre la
question du classement et une certaine organisation de l’espace.
La façon dont « c’est par un travail
d’organisation hygiénique et rationnel de l’espace
(la mise en ordre des bureaux) que les capacités de
traitement systématique de l’information opèrent »
(Gardey, 2008, 14). Et comment cette standardisation des
procédures produit une nouvelle économie morale où
« la confiance généralement déléguée
aux humains et, en particulier, aux travailleurs qualifiés,
est de plus en plus déposée dans les artefacts et
les dispositifs et rendue « mécanique »
(Gardey, 2008, 16) .
Outre
ce que nous venons d’évoquer de l’importance
de l’écriture ,
il faut aussi qu’existe un certain mode de rangement plus
ordonné que celui du simple empilement et de
l’entassement. Ce dont témoigne, par exemple, la
« révolution » cognitive que fût
pour l’Europe, le passage du coffre à l’armoire,
du XVIe
au XVIIe
siècle (Milliot 1996 ,83).
Enfin
l’organisation « moderne » du travail
consiste très fondamentalement en une appropriation du
temps de l’employé par l’usine et sa direction
(Thompson 1979) et corrélativement en une « invention
de la vitesse » (Studeny, 1995) qui transforma
globalement les sociétés du Nord, et fût à
l’origine de la définition d’un temps rapide
et compté qui généra ensuite la notion
d’urgence…
Pour
parler comme les pédagogues, ces indispensables « pré
requis » - ces socles constitutifs des espaces
techniques de soins que sont les usages techniques du temps ,
la gestion des corps liée aux traces écrites et
l’habitude d’un rangement efficace -, sont-ils
atteints ?
Bien
sûr, ces catégories fluides sont difficiles à
appréhender, diversement partagées et
spécifiquement transformées par chaque institution.
Par ailleurs, comme l’illustrent nos observations de
terrain, la vitesse d’intervention est souvent corrélée
au statut social de la parturiente plus qu’à la
gravité du cas. La façon dont l’acteur
envisage l’action est donc centrale.
Mais
sur ce fond d’inégalités sociales et
d’interactions spécifiques, comment ne pas évoquer
aussi des « sensibilités » partagées
et une certaine manière « d’être au
monde » ? La mort des femmes trouve aussi son
origine dans ce « façonnement conjoint de la
personne et de son environnement » (Thévenot,
2006).
Quelques repères
pour l’action
Cet
ouvrage expose volontairement son matériau
empirique en quelques chapitres correspondant à quatre
« terrains » différents. Mais, en
filigrane, cinq points assurent la cohérence de cette
diversité et correspondent sans doute à une sorte
de parcours constitutif de l’analyse anthropologique des
structures sanitaires. (1) Analyser le cours ordinaire des
choses. (2) Produire cette analyse du point de vue du tout
organisationnel et de son éventuel dysfonctionnement. (3)
Reconstruire les points de vue et choix en valeur des divers
acteurs de la structure. (4) Penser les liens entre les
soubassements matériels et les suivis thérapeutiques.
(5) S’interroger sur les diverses manières
d’articuler des normes techniques, un ensemble de valeurs
culturelles et des conduites éthiques (Jaffré
2003).
Ce
faisant, nos enquêtes démontrent que les femmes ne
meurent pas, tout au moins pas uniquement, d’une seule
pathologie obstétricale, mais d’une configuration,
d’un agencement complexe articulant ce vaste ensemble de
variables discontinues – médicales, sociales,
organisationnelles - dont certaines sont récurrentes mais
qu’il est impossible de strictement limiter a priori. Et,
sans doute, est-ce pourquoi l’enquête qualitative est
indispensable ; non seulement pour analyser comment meurent
les femmes, mais surtout pour définir des actions idoines
et localement applicables pour améliorer cette
insupportable situation.
L’enquête
anthropologique est ici fort proche des « revues des
décès maternels » consistant à
analyser l’enchaînement des causes conduisant la
parturiente à une issue fatale .
Mais, notre approche qualitative complète cet outil de
santé publique de plusieurs manières.
Il
s’agit, tout d’abord, d’une autre façon
de prendre en compte ce « contexte » que
nous évoquions précédemment. Précisons
sur un seul point. Dans bien des cas, les « revues »
classiquement entreprises doivent, pour être documentées,
s’appuyer sur des données précises
construites notamment par des traces écrites. Or, comme
nous l’avons partout observé, les partogrammes ou
les dossiers sont soit absents soit peu fiables.
Certes
il faut pallier cela. Mais il s’agit aussi d’une plus
vaste question et loin de n’être qu’un obstacle
technique au recueil des données, cette absence est au
contraire une des dimensions socio-historique constitutives du
risque obstétrical.
En
dévoilant ces pratiques de l’écrit,
l’anthropologie permet de décrire combien certains
des mondes hospitaliers investigués sont, non seulement
d’une certaine manière en deçà des
conditions nécessaires à la réalisation
autonome d’audits avant tout basés sur des analyses
fines de données précises, mais surtout combien ce
rapport à l’écrit, loin de n’être
qu’un obstacle technique, est une des dimensions
structurantes de l’organisation du travail.
Cette
remarque n’est pas dépréciative, ni
inutilement critique. De plus, à l’évidence,
il faut cependant tenter de réaliser ces audits pour
introduire une certaine réflexivité dans les
services. Mais sans doute faut-il les adapter – par exemple
grâce à un accompagnement externe ou un travail sur
des sources venant d’autres lieux – et s’interroger
sur la place de l’écrit pour ne pas travailler
inutilement.
Plus
globalement, l’approche holiste (par le « tout »
des services et de leurs liens externes) permet d’inclure
dans le raisonnement un ensemble de variables discontinues -
absences des manœuvres, pannes des machines, clefs
oubliées… - dont l’assemblage hétérogène
constitue les agencements de la mort maternelle. Différemment
du raisonnement épidémiologique construisant son
raisonnement sur une présupposition des causes, cette
large et souple ouverture permet d’englober dans
l’observation un ensemble de facteurs déterminants
et oubliés, et, en aval, d’inclure dans l’action
des segments professionnels souvent négligés
(manœuvres, hygiénistes, bénévoles).
Méthodologiquement,
pour saisir ces dimensions plurivoques et pour progresser dans la
compréhension de ces questions « fluides »,
il faut changer d’échelle. Réduire plus
encore la focale de nos études de manière à
« développer une stratégie de recherche
qui ne se fonde plus prioritairement sur la mesure de propriétés
abstraites de la réalité historique, mais (…),
à l’inverse, procède en se donnant pour règle
d’intégrer et d’articuler entre elles le plus
grand nombre de ces propriétés »
(Revel,2006 :63). Cette posture permet de donner un sens
concret aux vastes notions souvent utilisées par la santé
publique : « défaillance du système »,
« retard de prise en charge », « ignorance
des populations », « surveillance
inadaptée », « communauté »…
Bien sûr, d’une certaine manière, il s’agit
bien de cela. Mais quelles actions concrètes construisent
ces « défaillances », quels pouvoirs
traversent ces collectivités, quels « ratés »
induisent les « retards », etc. Des
descriptions précises sont indispensables pour donner
corps à ces vastes agrégats et définir des
actions qui puissent être ancrées dans le cours des
vies réelles.
Enfin,
les raisons d’agir ne sont jamais uniquement cognitives.
Encore faut-il être « touché »
par les plaintes, « vouloir aider », se
sentir « concerné » ou
« responsable », « craindre »
un échec, « souffrir d’un décès »…
Bref l’acteur est mu par un ensemble de dimensions morales
et émotives.
Bien
que discrètes ces formes spécifiques du vouloir
sont essentielles. Aucun audit ne peut ni les négliger ni
penser que ces catégories du rapport à soi et à
l’autre sont partout semblables .
L’acteur est modelé par les discours du lieu et du
moment ainsi que par les contradictions qui contraignent ses
expériences. Plus théoriquement dit, les raisons
d’agir correspondent à divers « régimes
de subjectivité »
organisant les conduites des acteurs.
Nous
ne poursuivrons pas plus loin cette comparaison entre les revues
des décès et les enquêtes qualitatives. Une
nouvelle fois il faut aller à l’essentiel. L’étude
anthropologique, les audits réalisés par les
personnels dans leurs propres services (Jaffré 2003), les
revues des décès maternels… toutes ces
approches ont en commun d’introduire dans les services une
indispensable dimension réflexive. C’est pourquoi il
faut travailler à leur enrichissement réciproque si
l’on veut, localement et modestement, améliorer la
qualité des soins obstétricaux dans des contextes
sociopolitiques difficiles. Ce livre n’a pas d’autre
but.
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LA RÉFORME
« SUR UN FIL »
Le Service
Obstétrical d’Urgence du CHU de A.
Yannick
Jaffré
Les
premiers jours nous ne comprenions pas. Tout allait trop vite.
Nous voyions passer des brancards, entendions des gémissements,
parfois observions une certaine lassitude, confondions les
visages et les statuts. Nous restions sur les seuils, hésitants
à franchir la porte d’une salle d’accouchement
ou de post-partum. Sans doute étions-nous comme des
patients ordinaires : un peu étrangers à ce
monde d’un service de soins obstétricaux d’urgence
(SOU).
Après
la mise en place d’un dispositif d’enquête
adapté au fonctionnement du service et surtout un mois de
travail et d’observation, nous avons eu l’impression
que cette opacité dissimulait une certaine logique.
L’objet de ce texte est de tenter d’en rendre compte.
L’enquête
s’est déroulée durant un mois complet. Durant
cette période, nous avons, autant que possible, adopté
le rythme de l’institution, observant son fonctionnement en
toutes périodes (semaine et week-end, jour et nuit).
Outre
une présence qui nous permettait d’observer in
situ un grand nombre de situations et d’interactions
entre soignants et soignés, nous avons effectué une
cinquantaine d’entretiens et réalisé un
ensemble d’observations structurées et chronométrées
selon un dispositif précis : observations « centrées »
sur un geste, sur une parturiente ; observations sur la
multiplicité des gestes effectués en même
temps et en un seul lieu…
La
totalité des entretiens a été enregistrée,
et traduite lorsque cela était nécessaire et
transcrite in extenso. Par ailleurs, nous avons réalisé
une dizaine d’études de cas, à partir
d’observations « croisées » et
de plusieurs entretiens correspondant aux différents
protagonistes d’une « seule action » :
parturiente, soignants, accompagnants, etc. L’ensemble de
ces études a été transcrit et les
observations rédigées.
Enfin,
nous avons reconstitué une dizaine de parcours de
parturientes à partir d’entretiens réalisés
aux domiciles de femmes « échappées
belles » à la mort proche, ou dans les familles
des femmes malheureusement décédées.
Les raisons du
choix de ce service
Une
des raisons du choix de ce service, outre un ensemble de critère
médicaux comme le nombre d’accouchements réalisés
et, tout simplement que ses responsables nous demandèrent
d’y mener une étude, est son dynamisme et au plus
proche de nos préoccupations d’amélioration
de l’offre de santé, les courageuses tentatives de
réformes qui s’y déroulèrent. La
présence, l’effort continu et l’opiniâtreté
de ses « patrons » ainsi que de certains
des personnels en témoignent.
Pour
nous en tenir à des « traces graphiques »,
outre des initiatives quotidiennes prises de manière
informelle, deux « propositions » de
réformes ont été faites par les responsables
de ces services.
Tout
d’abord, des normes de conduites ont été
définies « au cours de la réunion des
médecins » et officiellement promulguées.
Une note en est résultée qui fixe les horaires de
garde des médecins, les modalités de passation de
service ainsi que l’obligation d’assister au staff.
Une
deuxième note, plus récente, née d’une
négociation entre les responsables du service et
l’ensemble des personnels, a eu pour but de préciser
les horaires et les tâches de chacun.
Cette
dernière insiste de manière précise sur les
activités à accomplir pour améliorer la
qualité des soins. Ainsi, concernant les « tâches
de la sage-femme et de l’infirmière de pavillon »,
il est souligné qu’elles doivent « rassurer
les malades sur leur état en leur donnant les informations
utiles de façon gentille, se rapprocher des malades pour
prendre leurs nouvelles (…), prendre correctement et
transcrire correctement sur la feuille de température 2
fois par jour les constantes : température, tension
artérielle, pouls, fréquence respiratoire, etc. ».
Ces
deux « notes » sont à la fois
nécessaires, légitimes et courageuses. Cependant,
aucune de ces deux tentatives de réforme ne fut réellement
suivie des résultats escomptés. Ces « papiers »
furent affichés sans qu’ils modifient véritablement
les conduites des personnels de santé ; et lorsque
nous demandâmes où ils se trouvaient, personne ne pu
nous répondre. Ils restèrent papiers au vent
accrochés sur un panneau…
Cette
observation peut paraître anecdotique. Elle est pourtant au
cœur des questions que se pose la plupart des actions de
développement : pourquoi un ensemble de réformes
reste-t-il sans produire d’effets réels sur le
fonctionnement des services de santé et comment initier
des réformes dans les conditions actuelles des systèmes
de santé africains ?
Quelques
hypothèses
Pour
tenter de comprendre cette sorte d’inertie de la structure
par rapport aux tentatives de réformes, nos questions et
nos hypothèses étaient simples. En effet, outre de
vastes raisons politiques détruisant même jusqu’à
l’espérance ,
ces dysfonctionnements correspondent à des conduites des
acteurs. Pour le dire simplement, et de manière
interrogative, la simple question que nous nous posions était :
pourquoi agissent-ils de cette manière ?
Pour
espérer répondre à cette interrogation, à
l’évidence trop massive, il fallait la décliner
de différentes façons.
Une
première question porte sur ces acteurs : qui sont
les personnels de santé et comment comprendre leurs
conduites ? Il fallait ici, différemment de la santé
publique qui, globalement identifie les professionnels à
leurs fonctions, s’interroger sur les identités
sociales des personnels de santé et comprendre en quoi
celles-ci peuvent éventuellement expliquer certains
comportements et une relative inertie des conduites face à
des propositions de transformation.
Une
seconde interrogation concerne les relations entre ces différents
personnels de santé - ou « segments de la
profession médicale » - dans cette structure de
soin. Comment les spécificités de ces interactions
permettent - ou ne permettent pas – la co-production de
conduites utiles et efficaces.
Une
troisième interrogation concerne les normes
comportementales régissant réellement les attitudes
sociales et les conduites de soins des personnels de santé.
Enfin,
deux dernières interrogations correspondent aux manières
– tant pour les personnels que pour les populations –
de raisonner sur le risque et sa prévention.
Ce
sont ces différents points correspondant à des
sortes « d’hypothèses »
volontairement trop vastes et fragiles que nous allons maintenant
aborder.
Les acteurs
Banalité,
bien sûr… Pour comprendre les raisons des conduites
des personnels de santé, il faut d’abord les
« connaître » et donc s’interroger
sur leurs identités.
Comme
nous l’évoquions précédemment, cette
identité ne se limite aucunement à la place et à
la fonction qu’ils occupent dans l’organigramme du
service de santé. Nul n’est uniquement médecin
ou infirmier. L’identité des personnels « déborde »
largement ces rôles techniques. Elle inclut notamment leurs
« mémoriaux », leurs origines et
motivations initiales, leur présent et ses obligations.
Bref, la personne correspond au rassemblement, parfois
contradictoire, de plusieurs composantes ou sphères
d’appartenances et seule l’analyse des synthèses
complexes et parfois conflictuelles effectuées par chacun
des acteurs peut permettre de comprendre la logique de leurs
conduites. Mais documentons et précisons.
Pour
la plupart, ces soignants évoquent leur début dans
la profession comme une « vocation » et de
nombreux acteurs pourraient faire leurs ces propos : « La
première fois qu’on m’a posé la
question de ce que je ferai plus tard, j’étais en
CE1. J’ai dit que je voulais être sage-femme. Donc
c’est une vocation précoce » (Dr. C.).
Nous
ne pouvons tout citer, mais ce vouloir précoce est souvent
lié à des évènements personnels comme
la lutte contre une maladie particulière, une affection
personnellement ressentie, ou l’inscription familiale dans
une profession. « Soignant de père en fille »
et de « mère en fille » comme dans
cet exemple :
(…)
ma deuxième fille a 26 ans. Elle étudie encore,
elle fait des études de médecine. (…) Mon
père était un ancien combattant de l’armée
française. Il était infirmier dans l’armée.
Mais ce n’est que dans ces papiers que je l’ai
découvert…. (Dr. B.).
Enfin,
il est important de souligner que la plupart de nos
interlocuteurs lie le choix de la profession à des motifs
religieux ; comme un large mouvement moral, une éthique
« familière » servant de fond à
une vocation professionnelle.
Je
suis motivé et maintenant je suis là, à
sauver les vies humaines, même si, dans nos conditions,
c’est un peu difficile. Mais quand tu sauves une vie
humaine au moins dans l’au-delà, tu as une
récompense. Quand tu vois quelqu’un qui est
souffrant et tu arrives à le sauver, même si tu n’as
rien tu es soulagé (Dr. M.).
Enfin,
et nous ne ferons ici que nommer très succinctement
quelques traits de ce rapport sensible à soi, les
personnels de santé agissent en fonction d’une
« épaisseur » affective et
historique. Certaines situations vécues se présentent
ainsi comme de véritables mémoriaux : des
incorporations émotionnelles de la profession.
Ma
première nuit de garde, j’ai été
frappée par l’hémorragie, parce qu’en
chirurgie c’est vrai qu’on a des cas comme celui que
j’ai vu, un hématome rétro-placentaire où
la femme saignait de partout. J’étais vraiment
dépassée par l’hémorragie, ça
m’a effrayé et depuis ce jour là, j’ai
peur de ce tableau. (…) Le sang ne se coagulait plus. Elle
saignait du nez, des gencives, et l’hémorragie
vulvaire était là. Nous l’avons opérée,
mais en vain. (Dr. H.).
Autre
exemple :
(…)
Nous avons voulu faire sortir le premier enfant, mais c’était
impossible, elle était déjà morte. Ce jour,
j’ai vraiment eu peur, c’était la première
fois. J’avais peur de rester là parce que j’étais
logée dans l’enceinte de l’hôpital,
ensuite il y avait l’obscurité. J’ai eu peur
que son spectre vienne me chercher pendant la nuit… (Mme
H., SF).
Cette
mémoire, véritable inscription du sujet dans son
acte professionnel, est bien peu interrogée et prise en
compte. Pourtant cette dimension émotionnelle est
essentielle pour décrire et analyser les rapports de
l’acteur à sa profession. Elle est, bien évidemment,
particulièrement « à vif »
face à la mort de certaines parturientes.
C’est
dur, moi quand je perds une malade ça me fait mal. Tu
reçois une personne, vous parlez longtemps et d’un
seul coup, elle s’éteint. C’est comme si tu
n’as pas joué ton rôle de médecin. (…)
Chaque fois qu’on enregistre un décès, on
s’en souviendra longtemps, car à la faculté
de médecine, on nous avait enseigné que le médecin
doit consoler, soulager et guérir. S’il ne réussit
pas à guérir, il doit au moins consoler et
soulager. De façon permanente, nous avons une charge sur
la conscience (Dr. H.,en cours de spécialisation).
Alors,
il s’agit certes de « personnels » de
santé, mais comment séparer ce qui serait de
l’ordre des déterminations humaines et sociales et
ce qui relèverait du strictement « professionnel » ?
Comment espérer « transformer » des
conduites envers les patients sans prendre appui sur ces
dimensions sociales et affectives ?
Ici,
comme ailleurs, ces événements professionnels
résonnent toujours d’autres souvenirs. Et, en creux,
il y a toujours dans ces « vies professionnelles »
une dimension inécoutée qui fait que les décès
ou les épisodes malheureux qui sont vécus depuis
une position de « technicien » vibrent des
harmoniques des évènements de la vie privée…
Ma
thèse était donnée juste le jour où
la sage-femme principale qui était là à
l’époque, a failli mourir d’une hémorragie
de la délivrance à cause de la grande multiparité.
Et par coïncidence, ma mère aussi était morte
aussi par la suite d’une hémorragie de la
délivrance. C’est ce qui m’avait fait choisir
l’obstétrique. Je me disais, quand j’étais
toute petite jeune fille, comment on peut mourir à cause
de l’accouchement.
Quand
ma mère mourrait, j’étais très petite
et il paraît que j’avais posé la question à
papa pour savoir pourquoi maman était morte de ça
alors que j’avais l’habitude de voir maman revenir
avec un bébé à chaque fois qu’elle
partait accoucher. Elle est morte à son 7e
accouchement (Dr. A.).
Après
le stage, j’avais aimé la chirurgie. J’ai
choisi un sujet en chirurgie (…). Mais j’ai fait une
longue stérilité après mon mariage de sept
années. Durant ces sept années j’ai fréquenté
les services de gynécologie et je lisais sur
l’infertilité. J’ai fini par aimer la
gynécologie… (Dr C.).
Outre
ces dimensions construisant une intériorité
spécifique, une des principales caractéristiques
des vies des personnels de santé est leur aspect
chaotique. Ces vies se présentent comme des itinéraires
brisés, des parcours professionnels et affectifs en
permanence « rafistolés ». Écoutons
ces quelques récits, évoquant tout d’abord
l’accès à la profession désirée.
Je
suis venue à C., c’était en 1984. J’étais
médecin chef du dispensaire de C.. Je faisais les
consultations externes, enquêtes épidémiologiques,
gestion des ressources humaines et matérielles…
Mais parallèlement à ça, puisque la gynéco
était une vocation, à l’époque on
travaillait dans les dispensaires jusqu’à midi et
après je me retrouvais à la maternité ici et
je travaillais jusqu’à 22h 45 pour prendre le
dernier bus de la S., puisqu’à l’époque
je logeais loin. Et puis je programmais la garde ici, une fois
par semaine.
Je
n’étais pas payée pour cela. C’est
parce que je voulais apprendre.(…) Puis j’ai été
nommée à « CF » (…) et
après 1986, je suis allée au dispensaire central,
l’actuel K.
Je
continuais à venir à D. À l’époque,
je ne sais pas où je puisais l’énergie…Ensuite
j’ai été affectée à la police
sanitaire maritime. (…) Quand il y avait des malades, on
nous réquisitionnait pour aller les soigner. (…)
Après ça, j’ai postulé pour le
volontariat des Nations Unies. J’ai été
recrutée volontaire aux Comores. (…) J’y suis
restée 6 ans. Mon mari était resté en G.,
c’est moi qui venait pendant les vacances. Je suis revenue
en 1995. (…) En début 1996, je suis allée au
Ministère de la santé. En 1997 on m’a
rappelée aux Comores, j’y suis restée
jusqu’en 2000.
J’ai
repris au Ministère, mais j’étais désœuvrée.
(…) En même temps, je me battais pour faire un stage
en échographie. J’ai fait 9 mois de stage
d’échographie et 6 mois en gynéco. (…)
On m’a demandé à être affectée
et là on m’a dit que je suis à la Direction
de la Santé de la Ville. J’ai passé le test
pour le CES en gynéco-obstétrique en septembre
2002… (Dr. B.).
Les
diverses composantes de ces vies humaines se présentent
ainsi, comme « désaccordées » ;
entraînant sans doute une forme de lassitude de cette
manière de vivre. Et l’on peut supposer que cette
fatigue sociale affecte autant d’éventuels projets
de vie que des souhaits professionnels. En filigrane, et une
nouvelle fois bien peu écoutées, derrière
les vies professionnelles se profilent les douleurs des vies
affectives. « Monsieur était ici. C’est
moi qui venait pendant les vacances. Les enfants aussi… »
nous dit une autre interlocutrice…
D’autres
discordances concernent plus spécifiquement la vie
professionnelle. Ainsi, les cursus d’apprentissage ne sont
que rarement respectés. Et
par exemple, pour s’en tenir à l’insertion
dans la vie professionnelle, le travail effectif est souvent
commencé, et les gestes techniques sans doute intégrés,
avant qu’une véritable formation ne permette de les
incorporer selon les canons d’une obstétrique
rigoureuse. L’apprentissage est avant tout effectué
selon les « routines » ou « normes
pratiques » plus que selon les normes techniques
scolaires :
J’ai
commencé à travailler, en fin novembre 1981, à
la maternité de D. À l’époque, dès
qu’on sortait, on nous affectait directement. (…)
J’ai servi pendant trois ans, je faisais des accouchements,
des suivis prénatals, des interventions chirurgicales…
(Dr. D.)
Outre
ces aspects techniques, soulignons que les modalités de
cet apprentissage jouent aussi une place importante dans le
fonctionnement du service. En effet, cette ancienneté
« officieuse » dans la fonction interfère
avec les positions hiérarchiques officielles.
Concrètement, comment diriger certains collègues
qui, bien qu’actuellement moins « gradés »,
furent cependant ceux qui vous apprirent votre métier ?
Les
longs itinéraires de formation, parfois effectués
durant les années de maturité, conjuguent au
présent ces discrets dysfonctionnements hiérarchiques
et une sorte de « fatigue » - comme une
lassitude ressentie après une trop longue course -
partagée par bien des membres de l’équipe
médicale.
La
gynécologie, je l’ai…, là j’ai
des problèmes puisque bon… J’ai terminé
en 1999 et quand on finit la Fac, c’est à l’étudiant
de chercher un consultant. Déjà en cinquième
année, on m’avait promis la traumato puisque mon
thème portait là-dessus. En sixième année,
je me suis dit que je termine… Un jour comme ça,
hein, je suis venu rencontrer le Pr. N. et gentiment il m’a
donné un thème (…) J’ai traité
ce thème, mais je n’ai pas pu finir parce que mon
consultant le Dr. B.. était en déplacement.
Finalement il m’a confié au Dr. C.. Entre-temps il y
a eu un décret ministériel disant qu’il faut
chasser les internes des hôpitaux (…). Donc je suis
resté deux mois à la maison et ça retardait.
Donc je suis resté deux mois à la maison, et j’ai
repris tout à zéro. J’ai pris un autre thème
en traumato à l’hôpital de A..
Vous
imaginez, je suis venu ici, j’ai tapé un an et les
gens n’avaient pas le temps. Sinon j’étais à
la conclusion. Mais un an sans que ma fiche d’enquête
ne soit corrigée, est-ce que vous voyez ?
(…)
Après ma soutenance au mois de juin 2003, ça
trouvait déjà que la circulaire qui était
relative à chasser les internes, c’était en
fait pour réorganiser la structure sanitaire. Il fallait
maintenant former des spécialistes au CHU…(Dr. S.,
30 ans, CES).
Enfin,
c’est au présent que ces difficultés de vie
sont ressenties. Au jour le jour, il faut se « débrouiller »
pour supporter un ensemble de charges fixes comme sa propre
formation et, pour la plupart des personnels, la scolarisation
des enfants dans des institutions privées.
Je
gagne 50 000 Cfa par mois. Pour la formation (CES), je paye 120
000 Cfa par an.
Le
matin, je me lève à 5 heures puisque je loge à
T., c’est loin. Mon mari est à L. mais il est
fréquent à C.. Je vis avec mes enfants, ils sont
deux (…) et en plus j’ai 5 enfants à charge…
Je
fais 2 heures de route pour venir. Je pars vers 6 heures pour
être ici à 8 h / 8h 30. Quand il y a un
embouteillage, c’est 9 heures. Il n’y a pas d’heure
fixe. Je prends mon petit déjeuner ici (…) pour le
repas il n’y a pas d’heure fixe…Pour rentrer
je fais deux heures de route…(Dr. G.).
Et
c’est ainsi tout le quotidien qui « pèse » !
Au plus immédiat, ce sont les parcours « routiers »
extrêmement longs qui allongent les journées. Le
temps de transport est, en effet, pour de nombreux soignants,
quasiment équivalent au temps de travail.
Je
me réveille à 5 heures, je fais la prière,
je prends ma torche et je sors parce que je dois faire au moins
15 minutes pour aller au lieu d’embarquement des taxis.
J’arrive au service à 7h 45 ou 8 heures et je
termine vers 18 heures. Je reviens à la maison à 21
heures ou 22 heures. (Mme H., S.-F.)
Trouver
« un transport », trouver des ressources,
répondre à de multiples sollicitations… Rien
ne peut être « programmé ».
L’ensemble du quotidien est régi par une sorte
d’aléatoire et de désorganisation de
l’ensemble des activités quotidiennes. Au risque
d’une certaine accumulation, prenons ici quelques exemple
de ces vies quotidiennes.
Je
quitte chez moi entre 7h et 7h 30 (…) Et après la
visite, aux environs de 10h, 10h 30, je cherche maintenant à
déjeuner … Des fois, nous n’avons même
pas le temps de prendre le petit déjeuner puisque après
la visite, s’il y a une urgence, vous rentrez au bloc, vous
sortez à une heure tardive comme vers 13 heures. Donc
c’est là, à côté que vous allez
prendre le repas. C’est pénible, hein ? Quand
je descends après la garde après le staff, je fais
un compte-rendu, je n’ai pas de repos. C’est
difficile, mais on arrive à se sacrifier pour ce genre de
travail (Dr. M.).
Si
j’ai 1000 Cfa, je peux manger au moins trois jours et j’ai
aussi le transport. Des fois, je venais en retard parce que je
venais à pied, des fois j’ai faim et je reste de
8heures à 18 heures sans rien manger et je vais ensuite à
la maison…(…) C’est pas facile parce que je
ne peux pas dire à tout le monde que je suis pauvre. Il
faut être fier de soi (Mme K., S.-F.)
De
façon marginale, seule une insertion dans une certaine
« modernité » familiale – une
nouvelle forme de « segmentation » - et la
détention d’un certain savoir et pouvoir social,
peuvent permettre d’espérer un quotidien
relativement harmonieux.
Pour
le CES, nous payons 120 000 Cfa par an pendant cinq ans. J’habite
en banlieue et je travaille depuis longtemps. J’ai mon
salaire et mon mari, qui est administrateur, aussi. Donc moi je
n’ai pas de problèmes. Je vis avec mon mari et mes
deux enfants, je vis comme les « toubabs ».
Ils sont tous les deux à Sainte-Marie, l’un au
collège, l’autre au lycée.
Ensuite,
chaque médecin à sa clientèle privée.
Il y a aussi des privés qui nous utilisent et nous payent.
Les grandes cliniques c’est pour les patrons, leurs
responsables ne nous approchent pas sauf quelques rares fois où
on fait appel à nous « par l’escalier »…
(Dr. C).
Au
plus modeste, un enchâssement complexe permet d’utiliser
quelques bribes de pouvoir social permet d’améliorer,
ou de rendre vivable le quotidien.
J’ai
un enfant qui a 13 ans, qui est à l’école et
mon mari est économiste. Il travaille dans un projet
catholique CARITAS. Mon enfant étudie à l’école
française privée. Je paie avec son père 1
800 dollars par ans pour lui. C’est sa première
année.
C’est
une ancienne patiente à moi qui le dépose tous les
jours. Elle est la secrétaire du proviseur et elle habite
en ville aussi. (…). D’autres jours, il revient avec
ses amis qui sont les enfants des “médecins sans
frontière”, jusqu’à l’hôpital
ici et le soir je rentre avec lui à la maison…(Dr.
B.).
Autrement,
il faut continuellement générer des ressources
personnelles pour permettre à ses enfants d’accéder
au secteur scolaire privé. Et globalement, il y a toujours
pour chacun de ces acteurs, l’obligation d’une sorte
de course pécuniaire pour « vivre en
parallèle » des services publics défectueux.
J’ai
une fille qui est au complexe scolaire L., en privé. Et un
garçon aussi … Le matin pour aller à
l’école, ils prennent un taxi parce que notre
véhicule est en panne. Moi aussi je prends un taxi (Mme
D., S.-F.).
L’ensemble
de ces traits, allant du social au professionnel, souligne que le
régime temporel des personnels ne peut être celui de
l’anticipation et de la régularité. Il est en
constant déséquilibre. Dans ces vies, l’éprouvante
obligation de trouver des ressources et l’arrivée
constante de multiples charges
souvent inattendues font que « les mauvaises occasions
obligent toujours à faire le larron ». Comment
alors articuler cette forme de vie sociale avec la notion même
de « projet », impliquant une anticipation
maîtrisée du temps et un devenir volontairement
assumé ?
Outre
ces larges caractéristiques sociales, au sein des
services, le quotidien des soins est maintenant bordé par
les craintes de contamination, et notamment par les risques liés
au sida.
Oui,
nous pensons à ça. Moi-même, ça m’est
arrivé. Un jour j’ai eu du sang sur le corps. Ça
fait peur, mais quand même, il y a des femmes en les
voyant, on sent qu’elles ont le VIH, mais cela ne nous
empêche pas. Nous faisons l’accouchement. Mais ce
n’est pas tout le monde, il y a certaines sages-femmes,
quand elles savent qu’une femme a le VIH, personne ne
s’approche…(…) J’avais peur, j’ai
attendu 3 mois, je suis allée faire le test…(Mme
V., S.-F.).
Et
malgré cela – « malgré tout cela »
faudrait-il écrire - il reste un élan, des bribes
de motivation.
Mon
travail est passionnant. C’est le résultat. Quand
vous recevez quelqu’un qui souffre et que vous le soulagez
et que vous réussissez à le guérir, c’est
ce qui me passionne. J’ai toujours la motivation. C’est
ce qui fait que même si je vous dis que je suis fatiguée,
je reste. Si des gens arrivent, j’oublie ma fatigue. (Dr.
C.).
Cette
« motivation » peut se marquer comme une
sorte de résistance au délitement des gestes
techniques. Parfois aussi comme une « distanciation »,
un regard critique sur les pratiques des collègues et une
volonté de réforme des gestes et conduites qui
pourraient être nocives pour les parturientes.
Nous
continuons à travailler avec nos mamans, puisqu’on
nous a dit d’être là pour un changement, mais
il y a beaucoup de routine. Le changement c’est surtout du
point de vue de l’hygiène… Moi mon thème
a été le lavement des mains, on néglige ça
beaucoup en matière de soins. On ne se lave pas les mains,
on porte les gants, on touche la femme et puis on enlève.
(…) Les filles de salle quand il y a du sang, le temps de
contact, l’eau de javel, le sang, elles ne respectent pas
ça. Elles viennent, elle nettoient alors qu’il y a
un temps pour cela. On « s’autoforme »
(Mme D., S.-F.).
Et
certains travaillent même « en plus »,
ajoutant ainsi des tâches supplémentaires à
des vies déjà surchargées, pour mettre en
œuvre des programmes
Mon
projet c’est toujours dans le cadre de la référence,
pour sauver la vie de la mère et de l’enfant parce
que ça tarde… Il ne suffit pas de venir opérer,
faire une césarienne, mais il faut voir les milliers de
femmes qui sont derrière, il faut les prendre en charge
sinon, ça sera toujours les mêmes bêtises (M.
P. F., CES).
Les
identités de ces professionnels sont donc feuilletées,
contraintes de multiples façons, accablées mais
parfois résistantes et notamment par l’exercice de
la critique et de l’autocritique. Presque rien, quelques
dialogues, quelques regards, une distance prise avec certaines
conduites mises en œuvre par les collègues. Mais il
nous semble que c’est dans cet écart critique –
dans cette distance à soi - que peut prendre naissance une
certaine réforme. On ne pourra pas, dans la situation
actuelle, modifier certains facteurs « lourds »
touchant à l’économique et au social. Par
contre il nous semble possible de creuser cette distance prise
avec ses propres pratiques professionnelles, d’agir à
partir d’une attitude réflexive des personnels sur
leurs actes.
Les pratiques
réelles de soin et de prise en charge
Ces
acteurs sont en situation. Et de ce fait, il faut aussi pour
comprendre leurs pratiques effectuer une rapide description de la
situation du service dans le plus large paysage sanitaire de
l’accès aux soins. Quelques rapides notations
peuvent éclairer cette situation complexe. Logiquement,
évoquons tout d’abord la question de l’acheminement
vers l’hôpital. Ce que l’on nomme d’un
euphémisme pudique : les itinéraires des
femmes.
Chez
nous ici, c’est pas tellement facile, parce que c’est
un lieu de référence. Les femmes viennent
fatiguées, stressées. Il y a tout cela… On
reçoit des femmes qui viennent des maisons d’accouchement.
Elles peuvent faire deux ou trois jours là-bas. Il y a des
femmes qu’on reçoit déjà dans
l’agonie. Il y a certaines qui meurent dans les véhicules
avant même qu’elles arrivent. C’est ça
les problèmes, les femmes qui sont suivies dans les
centres périphériques et qui développent des
éclampsies. Il y a un cas tout de suite… et puis
des ruptures utérines…Je viens de faire deux gardes
et il y a eu deux ruptures, c’est presque perdu…
(Mme K., S.-F.).
Soulignons
ensuite les difficultés matérielles de la prise en
charge des parturientes. Mais il importe surtout de comprendre à
quel point quelques « bases matérielles »
pouvant apparaître modestes peuvent, à tort et à
raison, influer sur le déroulement correct des actes de
soins.
Nous
avons beaucoup de difficultés ici. Les matériels
sont gâtés, monitorage gâté…
Nous n’avons pas de primes, les gants, il n’y en a
pas beaucoup. C’est nous qui les payons nous-mêmes ;
nos couveuses sont en panne.
Vous
savez qu’on est exposé à des maladies comme
le HIV, par exemple. Et pour nous protéger on porte des
gants, on utilise de l’eau de Javel parce qu’il faut
décontaminer les matériels utilisés, ensuite
vous vous lavez les mains avec du savon. Nous payons une paire de
gant à 120 Cfa.
Moi
par exemple, je remplis normalement le partogramme toutes les dix
minutes. Je fais le « touché »
pendant les deux heures. À chaque touché, je change
de gants…(Mme A., S.-F.).
Améliorer
cet accès aux soins - ou tout au moins aider à un
transfert plus cohérent des parturientes –
demanderait une certaine réorganisation du « système
de référence » des patientes. Mais
l’information des praticiens qui animent et organisent ce
système, par la mise en place de cette
« rétro-information » que constitue
la « contre-référence » se
présente comme un effort aussi courageux que vain.
Quand
une femme meurt, on fait un compte-rendu au staff, comment on a
reçu cette femme et tout ce qui suit. Après, le
professeur fait une lettre qu’on envoie à l’hôpital
d’où elle venait. On arrive à faire des
lettres avec l’équipe, mais c’est sans suite.
Il
n’y a pas de réponse. Il y a même un cahier
pour cela. Lorsqu’on envoie une lettre, on écrit, on
recopie cette lettre d’abord sur ce cahier avant d’envoyer
la lettre. C’est une exigence du professeur, mais il n’y
a pas de réponse (Mme L., S.-F.).
En
fait deux conclusions résultent de ces modestes
descriptions. Le système se présente comme une
juxtaposition de structures opaques plus que sous la forme d’un
ensemble cohérent de structures, les conduites observées
résultent plus d’initiatives individuelles que de
comportements régulés par des normes
administratives. Globalement il s’agit de
« débrouillardises ».
Les
débrouillardises
Loin
d’une trop simple posture morale, comme d’une naïve
attitude de santé publique se contentant souvent de lister
des « y’a qu’à » (gérer,
réformer, former, etc.), il faut considérer ces
formes de « débrouillardise » et ce
qu’elles incluent comme processus de privatisation de
l’espace public de soin comme des réponses
organisationnelles aux apories de l’administration.
Mais
pour préciser notre propos, commençons par
souligner deux points.
Tout
d’abord, il faut pallier les manques de produits,
d’instruments, de salaires, de diverses manières.
Comment faire ?
Ensuite,
et de manière normative ainsi que le font fréquemment
les programmes de développement, on pourrait distinguer
entre des « débrouillardises positives »
(mettre en place des kits…), et d’autres
« négatives » comme ces petites
corruptions quotidiennes permettant d’améliorer ses
ressources.
Mais
il nous semble plus utile de souligner, que du point de vue
des acteurs, ces conduites entrent dans un même système
de sens : en l’absence d’un État qui
pourrait garantir des moyens et des ressources, les solutions ne
sont qu’individuelles. N’engageant pas un
collectif organisé chaque initiative, quelle que soit sa
« valeur », ne peut qu’accroître
une certaine désorganisation. Dressons un rapide
inventaire des pratiques observées.
Au
plus utile et au plus courageux, par exemple, Madame D.,
surveillante du service, souligne que :
Pour
les kits, j’achète sur le marché [au « marché
noir » officiellement interdit, mais économiquement
en plein développement]. Je dois acheter moi-même
parce que si j’achète à la pharmacie centrale
ce sera trop cher et je ne pourrai pas vendre à 60 000
Cfa.
Actuellement
j’ai des difficultés parce que je ne trouve pas de
fils. Certains CES ou médecins s’en moquent. Ils
prennent des produits dans les kits et ils ne les remettent pas
en place. Ils s’en fichent, c’est pour leurs
protégées et après ils laissent…(Mme
D.., Surveillante).
C’est
donc le secteur privé illicite – les « pharmacies
par terre » - qui permet de faire fonctionner le
public. Paradoxalement, usant de la concurrence et du système
informel, le dévouement des soignants permet, en toute
illégalité, à des malades de disposer de
produits à un coût relativement abordable. Une
solution éthique à l’urgence qui en accroît
la désorganisation technique.
En
ce qui concerne le kit, il a été édité
en novembre 1995. Il est composé de perfuseurs, fils de
ligatures et antibiothérapie, béthadine…
Avant qu’on ne mette cela en place, il y avait des
problèmes liés à la disponibilité et
à la pauvreté.
Quand
les malades venaient à une certaine heure de la nuit, on
prescrivait des médicaments et c’est quand les
médicaments venaient qu’on opérait. Il y
avait toujours la catastrophe. Soit on perdait la femme, soit le
bébé.
Le
kit coûte 60 000 Cfa, le lit d’hospitalisation 5 000
Cfa. Et la césarienne 70 000 Cfa. Nous avons vraiment
des problèmes parce que certains malades sont très
pauvres. Nous sommes obligés de les prendre en charge
complètement… Et le problème d’eau de
javel et autre… On a une partie des recettes qui revient à
la maternité, c’est dans ça qu’on prend
pour acheter ça (10 cartons d’eau de Javel et un
carton d’OMO/mois, ce qui fait 65 000 Cfa/mois) (Mme C.,
S.-F.).
Comme
l’évoque le titre de cet article, la vie autant que
la réforme ne tiennent ici « qu’à
un fil » et à une personne. Une seule souvent,
ayant le courage et la volonté de se « faufiler »
à travers le découragement et les règlements.
De
la même manière, les médecins réussissent
à opérer dans des situations particulièrement
précaires. Palliant le manque de matériel par
diverses techniques et s’assurant de personnel grâce
à leurs propres téléphones…
Nous
avons un grand bâtiment comme ça il devrait y avoir
un téléphone ou un interphone dans chaque bureau
pour qu’en cas de besoin, je téléphone et que
la personne vienne. Mais ici, il faut que je monte à
l’étage. Heureusement, nous avons des mobiles qu’on
achète cher. Mais tout le monde n’en n’a pas.
Mais au moins ça permet de nous interpeller.
L’eau,
il n’y en a pas. Un hôpital sans eau, c’est
grave… (…) On a deux grands groupes électrogènes
ici de 500 KVA. Mais le problème, c’est avoir le
carburant. Le système d’allumage est automatique.
Cela veut dire qu’il y a du carburant, mais il n’y a
pas de carburant !
Quand
il n’y a pas de courant la nuit, vous pouvez allumer et
tenir pour 1 h ou 2 h, vous faites les petites interventions
pendant la garde (…). On attache une bonne torche, et on
peut opérer. (Dr. L.).
Travail
positif donc… Mais ce processus non « standardisable »
peut aussi « jouer » dans l’autre
sens : recruter dans le public pour faire fonctionner un
secteur « privé ».
S’agit-il
alors, comme un autre versant de la situation, d’un travail
négatif ? Pas véritablement, et il faut ici
être extrêmement nuancé. D’une certaine
façon, il s’agit en fait de ce qui se présente
comme étant la seule solution. Une nouvelle fois, prenons
quelques exemples.
Il
peut s’agir de l’échographie. En l’absence
d’un appareil en état de marche et d’un
système de maintenance efficace, la possibilité
d’effectuer cet examen repose sur l’initiative
privée. Pour le meilleur puisque le service peut disposer
d’un appareil ; pour le « pire »,
ou tout au moins avec certaines difficultés, puisqu’il
faut que le propriétaire de l’appareil soit présent
pour qu’il puisse être utilisé.
L’échographie,
ça coûte des milliers de Cfa, mais l’appareil
qu’on avait est en panne actuellement depuis près
d’un an. C’est ainsi qu’on a essayé de
faire venir un autre échographe en attendant que l’hôpital
ou le Ministère nous en procure. Donc à présent,
les patientes donnent directement l’argent. C’est le
docteur C. qui s’en occupe. Le paiement se fait par tranche
parce que nous avons organisé la facilité de
paiement. C’est lui qui nous a fourni l’appareil.
(Dr. M.).
Mais
comment imaginer et assurer la maintenance d’un outil
collectif dont les profits liés à son usage iraient
non à celui qui l’utilise mais à la structure
qui en serait une sorte de « propriétaire anonyme» ?
L’usage collectif d’un simple objet technique
implique un espace public régit par des règles
respectées par tous et profitant à tous de manière
équivalente…
En
fait, le quotidien et pratiquement toutes les activités
sont régis par ce système de « double
contrainte » : il faut œuvrer correctement
selon les normes du service mais aussi pallier les insuffisances
de l’institution publique et, de plus, trouver les moyens
de survivre personnellement dans un environnement social
difficile.
Ces
constants « double bind » sociaux
caractérisent particulièrement la situation des
« étudiants » en spécialité :
les « CES ».
En
effet, leur situation est proprement intenable puisque ces
médecins - souvent responsables d’une famille -
doivent travailler pendant cinq années sans être
rémunérés. Cela est bien évidemment
impossible. Ils sont donc obligés de « se
débrouiller », et principalement de trouver des
ressources « privées » sur leurs
lieux de travail.
Les
gardes ne sont pas rémunérées. Seulement on
nous donne un petit truc de 1000 Cfa par jour de garde. Et nous
payons pour notre formation de spécialité. (…)
Peut-être si les parents nous assistent, mais avec nos
activités quotidiennes on pourra s’en sortir pour
payer…(…) On a des malades qui viennent, et on fait
des consultations.
Avant
à la maison, je fais toutes les consultations, mais c’est
ici que je fais de la gynéco-obstétrique.
À
la maison ce sont des injections, perfusions, des pansements,
etc. Si j’ai des échantillons médicaux
j’essaie de les placer. Mais dans le cas contraire, je
prescris une ordonnance, les malades vont acheter. (…)
Si
c’est une femme en travail, je viens directement avec elle
à l’hôpital à D. ici. Avant je faisais
ça dans mon cabinet, mais depuis que j’ai fermé,
je n’ai pas fait accoucher dans mon salon, je viens ici.
S’il
n’y a pas de taxi, là je ne peux rien. Je leur dis
d’attendre le matin.
Si
je viens, j’informe l’équipe de garde que j’ai
envoyé une femme parce que chez nous quand il y a un
accouchement, c’est la sage-femme qui s’en occupe. Je
reste à ses côtés quand même. Et s’il
y a un problème, j’interviens.
Les
injections c’est au moins 1000 Cfa, la perfusion c’est
4 000 Cfa, le pansement 50 Cfa.
Pour
les accouchements, après il faut payer 10 000 ou 15 000
Cfa.
Les
CPN chez moi, il y en a qui me donnent 500 Cfa…(Dr. S.).
Ces
actes sont présentés et vécus comme étant
individuellement choisis. Mais ils résultent, en fait, de
la tentative de concilier les contraintes d’un parcours
professionnel avec l’obligation d’une certaine
rentabilité pour survivre et offrir ce qui est socialement
indispensable pour les siens. Et c’est pourquoi, d’un
acteur à l’autre, toujours les mêmes conduites
se répètent…Il s’agit d’un effet
de structure plus que d’un choix éthique et
individuel. Et c’est pourquoi ces pratiques ne suscitent
aucune véritable critique et sont actuellement impossibles
à transformer. Elles correspondent à de simples
attitudes d’adaptation « vitales »
face auxquelles les discours invoquant des réformes ou des
normes éthiques discursives et « décontextualisées »
ne peuvent avoir d’emprise.
Je
suis en CES. C’est vraiment difficile, je suis à
l’hôpital. Les parents pensent que tu travailles
alors toi tu sais comment tu te débrouilles. Des fois nous
sommes obligés de demander aux parents. Certains patients,
s’ils sont satisfaits de ton travail, ils peuvent
banalement te donner 70 000 Cfa ou 100 000 Cfa. Nous avons aussi
une sorte de clientèle privée (M. H.M. CES).
Dès
lors, à chacun ses ruses et ses possibles gains. Et de
semblables « tactiques » sont mises en
œuvre par tous les autres segments de la profession
médicale, chacun privatisant autant que possible son
« territoire » et ses actes. Par exemple,
les conduites des élèves sages-femmes…
Aujourd’hui
c’est vendredi, on travaille de 8 heures à 18
heures. Demain pareil, dimanche 18 heures – 8 heures,
lundi 18 heures – 8 heures. Donc c’est quatre jours,
deux jours de journée et deux jours de nuit et nous nous
reposons toute la semaine pour revenir le samedi. Il y a un
décalage d’un jour par semaine.
Nous
n’avons pas de salaire. Des fois, on nous encourage. À
chaque permanence on me donne 500 ou 600 Cfa.(…) Il fut un
temps, on s’est énervé. Et puis on s’est
retrouvé pour dire que si on restait à la maison et
donc il vaut mieux venir à l’hôpital. Les
sages-femmes nous encouragent parfois. C’est ce que les
femmes payent à l’accouchement (Mme C., S.-F.).
Pour
d’autres, plus inscrits dans la vie professionnelle, il
s’agit de générer ses ressources dans les
interstices de ses actes professionnels.
J’ai
des femmes que je surveille dans le quartier. Je fais le
counselling, le
suivi des grossesses et quelques problèmes tels
diagnostiquer la grossesse, CPN, je fais aussi des accouchements
à domicile pour les cas simples. Si c’est une
urgence, je l’accompagne dans voiture de mon mari en
disant : « je ne peux plus.
(…)
En fait il y a des femmes qui ne payent pas. Celles qui paient
aussi, on ne leur demande pas. Elles le font simplement par
plaisir. Il y en a qui donnent de l’argent, 500, 600, 700
Cfa à chaque fois qu’elles viennent, certaines
donnent des tissus, d’autres, c’est après le
baptême qu’elles nous envoient des savons et des
plats pour nous remercier et aussi avec de l’argent, 800
Cfa » (Mme B., S.-F.).
Tout
ceci est connu de tous. Y compris de ceux qui proposent des
réformes qu’ils savent illusoires. D’une
certaine manière, il ne s’agit ici que de
l’ordinaire qui, de plus, se coule dans le cours de la vie
quotidienne où, dans le contexte du pays, il est normal
d’organiser ses propres accouchements.
Je
ne fais aucun suivi de femmes chez moi. Mais en général,
elles me téléphonent et je leur donne rendez-vous à
l’hôpital. Même pour des consultations simples,
je fais ça ici. Je fais des suivis de grossesse et je fais
accoucher mais toujours à l’hôpital. Samedi,
quand vous m’aviez vu, j’étais venu accoucher
une femme. Si c’est un accouchement normal, je laisse faire
les sages-femmes faire. Comme elles sont beaucoup expérimentées,
mais le médecin est toujours à côté…
Ici on peut dire, qu’on constitue une famille, les gens
sont un peu solidaires des vis-à-vis des autres, à
la maternité. Dans ce pays, on est très social,
chacun a ses problèmes et puis il y a cette solidarité
qui est très forte entre nous…(Dr. M.).
Pour
d’autres, moins « hiérarchiquement
nantis », il peut s’agir, au plus modeste, de
pousser les lits.
Au
début, on nous donnait des primes, mais maintenant le
professeur a arrêté. Parfois on nous donnait 500
Cfa, parfois 1000 Cfa, il est descendu comme ça jusqu’à
800 Cfa. Maintenant on ne donne rien.
Sur
le transport des corps (des personnes décédées),
on ne gagne rien. (…) Mais certains malades, par exemple,
quand on les accompagne pour faire la radio, les parents de la
malade peuvent avoir « pitié » de
toi et te donner 800 Cfa ou 200 Cfa (M. F., Garçon de
Salle).
Voire
de laver les voitures.
À
cette heure, je n’ai rien à donner à ma
famille. Donc je suis obligé, pour entretenir ma famille,
de laver les voitures des chefs pour avoir 100 Cfa et nous
concentrer pour faire certains travaux…(M. G.., Garçon
de Salle).
De
la même manière, le service de porte qui doit
théoriquement filtrer les entrées est purement
« virtuel ». Personne ne le respecte. En
fait, tout le monde connaît quelqu’un dans la
structure et refuser l’entrée à quelqu’un
serait à la fois entrer dans des querelles avec ses
collègues et risquer de se fâcher avec des « bras
longs ». En fait l’entrée est plutôt
« chacun avec sa chacune » sauf les plus
pauvres… qui ne disposant pas de ce « capital
social » de connaissances doivent payer –
corrompre ? – pour pénétrer dans
l’hôpital, puis le service, puis toutes ses étapes
et encore…
La
débrouillardise utilise en effet tous les lieux de passage
ou de « filtrage ». Et, par exemple,
l’aide-soignante profite de cette halte obligatoire pour
vendre des sachets de crème aux employés de
l’hôpital et aux femmes de passage. À 13
heures, il y a affluence. Tout ceci s’expliquant aussi par
ce que nous évoquions précédemment à
propos des longs déplacements faisant que souvent les
personnels ne mangent pas avant de venir travailler.
Toute
la structure publique est ainsi comme « doublée »
par un ensemble de pratiques rémunératrices
construisant le fonctionnement réel de la structure de
santé.
C’est
pourquoi comprendre comment se construit la mort maternelle dans
les structures de référence consiste à
décrire comment s’articulent les conduites
véritables des acteurs de cette structure de santé.
Les modalités
de prises en charge des parturientes
Les
conséquences sont donc cruelles de l’absence d’un
« tiers » garantissant un salaire pour les
uns et la régularité rassurante d’une bonne
prise en charge pour les autres. Certes, ces multiples
tractations et les avantages divers qui peuvent en résulter
permettent un certain fonctionnement de la structure de santé.
Mais ce processus informel est aussi malheureusement synonyme
d’une désorganisation des services.
Cette
désorganisation n’est pas « anarchique ».
Elle correspond à un ordre et est construite selon
certaines régularités. Trois points essentiels se
dégagent de nos observations, la précarité
et la personnalisation des tâches, les décalages
temporels entre les diverses tâches techniques et
les procédures de « confiage » des
tâches, responsabilités et des patients
La
précarité et la personnalisation des tâches
Une
nouvelle fois, plus qu’incriminer un « mauvais
vouloir » des personnels, il nous semble plus utile de
comprendre comment des systèmes de contraintes adverses
viennent construire les conduites des soignants.
Certaines
de ces formes de désorganisations peuvent sembler
modestes. Mais dans cette interdépendance des actions
permettant le fonctionnement d’un service et de l’hôpital
rien n’est accessoire. Et le pire peut provenir du plus
apparemment insignifiant.
Par
exemple, au plus humble, le travail de nettoyage du linge ne
repose souvent que sur un seul. Et il n’est effectué
qu’en fonction d’une possible « redistribution »
liée à cette possibilité de pouvoir, un
jour, « confier » des malades. L’action
est conçue comme une anticipation d’une possible
demande, une sorte de « sécurité
sociale » en acte :
Vous
voyez les ballots d’habits partout là… Il
faut que cela soit lavé et repassé avant lundi
matin 8 heures. Chez nous il n’y a ni dimanche, ni férié.
Il faut travailler tous les jours. Il y a beaucoup de travail à
faire ici. Ce n’est pas seulement les machines qui lavent.
Il faut d’abord mettre les habits dans la bassine, remuer à
l’aide d’un bâton pour enlever le sang et cela
au moins cinq fois en changeant l’eau, et mettre l’eau
de Javel, désinfecter, puis mettre de l’Omo avant
d’introduire le savon dans la machine…C’est un
travail dur et sans salaire. Parfois c’est quand les
docteurs nous envoient leurs habits personnels, nous les lavons
et ils nous donnent 200 Cfa. On accepte parce qu’on ne peut
pas les taxer. Eux aussi ils nous arrangent quand un membre de
notre famille tombe malade, nous ne payons rien, même les
produits, ils nous les donnent si c’est disponible (Mme K.,
Buanderie).
Outre
ces pratiques liées à la nécessité –
tout au moins ressentie – de nouer une relation
particulière avec les soignants, d’autres pratiques
sont plus directement liées aux soins. Nous contenterons
ici de les lister.
Il
peut s’agir de la prise des constantes et de la
« transmission » entre les équipes.
En
fait, toutes les patientes ne sont pas surveillées, il n’y
a pas de fiches de surveillance. Plein de dossiers ne sont pas
remplis. Il manque plein d’information dans les dossiers.
Les tensions ne sont pas prises régulièrement.
Quand il y a un changement de garde aucune transmission n’est
faite entre l’équipe sortante et celle qui entre. Il
n’y a pas de rôle défini finalement.
Il
n’y a pas de brassard pour prendre la tension, les
étudiants n’ont pas de gants. On n’a pas
d’aiguilles de prise de sang… (Internes)
Dans
bien des cas, le manque d’un seul « outil »
conduit à ne plus effectuer un indispensable geste
technique et réduit la démarche clinique à
un suivi au jugé.
Ce
dysfonctionnement peut aussi trouver son origine dans le fait que
les rôles ne sont pas précisément définis.
Et dans certains cas, lorsque les manœuvres « surveillent »
des femmes en post-partum… Dès lors, les gestes
correspondent plus à du mime qu’à un réel
accompagnement technique.
Parfois
aussi, les gestes techniques sont « contrariés »
par d’autres contraintes sociales ou organisationnelles.
Si
le partogramme est suivi, il faut compter de 2 à 3
touchés. Il faut jeter le gant ou le tremper dans l’eau
de Javel après le touché (Mme B., Surveillante).
Mais
surtout ce qui apparaît lorsque l’on observe le
déroulement « en continu » des
« gardes » sont les dysfonctionnements liés
à l’accumulation, l’empilement des actions et
des tâches. Aucun geste n’est « prolongé »
jusqu’à son accomplissement complet. De là
une constante désorganisation des prises en charge.
Prenons, pour préciser notre propos, une suite gestuelle,
telle que nous l’avons observée :
16h :
CES prend un gant pour faire un touché une parturiente
N°1.
16h
05 : Il revient pour remplir le dossier d’une autre
parturiente N°2
16h
35 : Il demande à une sage-femme de l’aider,
elle refuse
16h
40 :Rompt la poche des eaux de parturiente 1
16h
45 : Dit au manœuvre qu’il faut chercher un
chariot
17h
05 : Retourne voir la parturiente 1
17h
07 : Part lui-même chercher un chariot
17h
10 : Se rend auprès de la parturiente 2
17h
13 : Rédige un ancien dossier
17h
25 : Part en salle d’opération
Bref,
on passe d’une chose à l’autre. Il n’y a
pas de suites dans des schèmes qui suivraient, par
exemple, dans son entier l’accompagnement « technique »
d’une parturiente. Dans ces enchaînements gestuels,
le mouvement « naturel » n’est pas
contraint par une discipline comportementale permettant
l’accomplissement complet des gestes techniques prescrits
pour ces situations.
Par
ailleurs, d’un point de vue externe, ne pas faire certains
gestes ou ne pas utiliser certains « outils »
comme le partogramme peut sembler choquant. Cependant, du point
de vue d’acteurs vivant dans un monde du manque et de la
rareté, il ne s’agit que de l’ordinaire :
tout manque, et le partogramme n’a alors apparemment qu’une
faible valeur, comparée aux objets indispensables que sont
le sang ou le sulfate de magnésie.
Nous
sommes dans un monde « sans garantie » et
cette pénurie réelle ou « ressentie »
est présente dans tous les actes essentiels de la prise en
charge.
Il
peut s’agir de la disponibilité des boîtes
d’accouchement :
Nous
n’avons pas de boîte. Pourtant chaque équipe
doit être en possession de 2 ou 3 boîtes
d’accouchement. Mais c’est une par équipe. Tu
peux faire l’accouchement de 10 personnes par jour avec la
même boîte !
Tu
finis, tu mets dans l’eau de Javel et puis tu reprends avec
l’autre ainsi de suite… Et puis il y a des boîtes
qui n’ont pas de couvercle…Si les conditions ne sont
pas remplies, on ne peut pas travailler comme on nous a appris.
Il y a beaucoup de choses qui manquent. On veut bien travailler
comme on nous a fait voir sur des cassettes, on veut bien
travailler comme ça, mais on ne peut pas parce qu’on
n’a pas (Mme L., S.-F.).
Le
sang, aussi indispensable soit-il, manque aussi :
(…)
et surtout chercher la poche de sang. C’est dans ce
retard-là que la plupart des femmes décède.
Quand tu leur demandes le taux d’hémoglobine, le
groupe sanguin… Ils partent d’abord chercher les
parents, l’argent, donner le sang… C’est dans
ce retard-là que la plupart succombe… (Groupe de
Sages-femmes).
… avec
la religion musulmane, il y a des ethnies qui refusent de donner
leur sang. Des fois, nous-même, nous faisons des bons pour
avoir du sang. Nous faisons des engagements pour qu’on
puisse sauver la vie de nos patientes. (…) Nous signons :
je m’engage à prendre le sang et rembourser plus
tard. Ce sont les médecins qui doivent signer.
Question :
Et comment faites-vous pour rembourser ce sang ?
Nous
faisons tout pour que les parents viennent donner leur sang, où
qu’ils viennent avec des donneurs.
(…)
Mais les sages-femmes quand même respectent difficilement
leurs engagements quand elles signent des bons, elles ne
retournent plus pour savoir si les parents ont remboursé
ou pas…C’est ce qui fait que l’équipe
qui est là-bas, quand c’est les sages-femmes, elle
refuse. Ils ont des problèmes après… C’est
une banque de sang, les gens qui ne sont pas confiés, ils
ne trouvent pas de sang. (Dr. G.)
Pour
le sang, on demande aux parents d’aller à la banque
sanguine. Soit, ils donnent un donneur ou ils achètent
là-bas. Je ne sais pas … (Mme J., S.-F.).
Quand
une femme arrive et qu’elle n’a pas les moyens, son
mari n’a pas les moyens… Ça dépendra
de sa chance. Parce que nous arrivons à perdre beaucoup de
femme ici, pas par négligence, mais par manque de moyens.
Par exemple, les femmes qui viennent dans un terrain d’anémie,
on a besoin de sang, on va à la transfusion sanguine, là
on demande de l’argent… Ça retarde là-bas.
Finalement la femme meurt. Même quand il y a un kit, on n’a
pas de sang ni d’hémacèle et puis souvent les
parents ne remboursent pas (Mme K., S. F.).
Le
problème de sang se pose, les parents font 40 minutes à
1 heure avant de trouver le sang. Généralement
d’ici leur retour, la plupart des femmes décèdent.
Voir une femme qui décède par hémorragie, ça
fait mal… (Mme I., CES).
Pièce
indispensable, les gants manquent aussi, faisant ainsi une limite
objective à certains gestes :
Chaque
femme achète ses paires de gants. Mais nous avons les
doigtiers que nous donnent les délégués
médicaux à titre publicitaire… si vous
voulez pour que nous achetions les produits dans leurs pharmacies
privées (Dr. L.).
Les
gants on les porte, on touche la femme et on ne les jette pas
immédiatement. On reporte les mêmes gants pour
toucher la femme alors qu’il est dit de toucher la femme
une seule fois avec les gants (Mme S., S.-F.).
Il
en va de même pour les tensiomètres, et la tension
n’est plus prise :
(…)
on nous a passé un tensiomètre qui n’est pas
bon. Chaque fois on court à gauche et à droite pour
en avoir. (…). Nous sommes les seules qui avons gâté
notre matériel. Pour en avoir, je vais emprunter à
mon mari (Mme J., S.-F.).
Enfin,
comme nous le soulignions précédemment, seul un
« arrangement » interne permet qu’un
échographe soit disponible :
Dans
tout l’hôpital, il n’y a pas d’échographe.
Donc les spécialistes ont trouvé que ce serait
criminel de croiser les bras et voir les gens mourir. (…)
Notre appareil est tombé en panne le 30 décembre
2002 et nous sommes en 2004, ça fait du temps et donc on a
beaucoup d’urgences qu’on ne peut pas
transporter…C’est pour cette raison qu’on a
emprunté un appareil qui est là actuellement. C’est
un ami qui nous l’a passé moyennant quelque chose.
Ce n’est pas gratuit. Donc c’est pour ces raisons
qu’on a pris un échographe qui est là jusqu’à
l’arrivée des appareils de l’état (Dr.
L.)
Et
même l’eau ! Pendant trois jours, il n’y
avait plus d’eau dans l’hôpital puisque les
populations des quartiers avoisinants avaient cassé les
canalisations pour bénéficier gratuitement d’une
eau trop rare et chère pour les pauvres de ces nouvelles
villes.
Les
décalages temporels entre les diverses tâches
techniques
Globalement,
l’obstétrique est une pratique de l’urgence et
implique donc une rigueur dans l’usage du temps. Mais ici
encore, un ensemble de contraintes viennent contrarier la mise en
œuvre d’une certaine efficacité.
Il
s’agit tout d’abord des « articulations »
et des effets produits par la juxtaposition entre des régimes
temporels différents.
La
question combien déterminante du sang souligne comment le
croisement de deux systèmes temporels vient construire du
dysfonctionnement. Mais pour comprendre, écoutons les
propos d’un médecin…
Des
engagements ? Nous signons : « je m’engage
à prendre le sang et le rembourser plus tard »,
parce que ce sont les médecins qui doivent signer.
Nous
demandons aux parents des patientes de donner leur sang. Soit ils
viennent eux-mêmes, soit ils font venir des donneurs de la
ville.
Si
ce sont des sages-femmes ça traîne, parce qu’elles
respectent difficilement leurs engagements. Quand elle signent
des bons, elles ne retournent pas pour savoir si les parents ont
remboursé.
C’est
ce qui fait que l’équipe de la banque de sang
refuse… (Dr. L., CES).
En
fait si l’observation est juste, l’interprétation
est sans doute trop personnalisée. En effet, on ne peut
incriminer une « mauvaise volonté »
générale. Il s’agit, dans cet exemple, plutôt
d’une question de « garde ». Puisque
les sages-femmes « font » 48 heures sans
revenir au service, elles oublient ou ne peuvent retrouver les
familles des femmes pour lesquelles elles ont pu faire cette
demande de sang. Il s’agit, et des femmes peuvent en
mourir, des effets d’un simple décalage temporel.
À
cela il faut ajouter qu’il est difficile de demander à
des familles de « rembourser » le sang si
la parturiente est décédée. Ici ce n’est
plus une question de temps qui « bloque »
le système, mais un rapport entre des règles de
bienséance et une logique administrative.
De
manière moins dramatique, d’autres usages du temps
viennent perturber le fonctionnement du service. Par exemple, il
peut s’agir du clivage entre le temps de la « garde »
et celui du « staff » :
C’est
très difficile de faire venir toutes les sages-femmes au
staff. Nous avons des équipes de garde. C’est ce qui
fait que le matin, à 8 heures, au moment où
commence le staff, nous n’avons sous la main, que les
sages-femmes qui ont passé la nuit et qui vont être
remplacées par les sages-femmes qui viennent à 8 h.
30. (…) Donc c’est vrai, l’idéal serait
que tout le monde soit là pour que l’on relève
les erreurs ou fautes. Mais c’est un peu difficile de dire
que tout le monde doit être au staff tous les jours. (…)
Mais il y a tellement à faire sur le plan scientifique et
administratif et social… (Dr. L.)
Un
autre problème de concordance des temps concerne les liens
entre l’action et l’écrit. L’accouchement
correspond à un temps de l’action très
largement « englué » dans la
répétition et la routine. Cette répétition
ne laisse que peu de temps et d’espace à un retrait
réflexif et normatif que construiraient l’écrit
et le partogramme.
Tout
le temps, le dossier est mal tenu. Ce n’est pas parce que
les femmes ont été mal surveillées, mais
c’est que ce qui devrait s’écrire, au fur et à
mesure qu’on l’exécute, ne se fait pas.
Certains, vous fouillez très bien, ce n’est pas
parce que la femme n’a pas été suivie, mais
parce qu’on n’écrit pas. Ce n’est pas
mentionné.
Il
est bien vrai qu’en Afrique, si vous tenez compte qu’à
la routine, on fait 4, 5, 6 accouchements pendant la garde, c’est
vrai, mais dans l’ensemble, c’est la paresse (Dr.
L.).
Nous
avons des sages-femmes qui sont bien formées, qui ne se
séparent pas du « parto » et qui le
tiennent correctement. Par contre, nous avons une nouvelle équipe
qui s’en fout. Il y a les nouvelles formées par les
nantaises et les nouvelles formées par K..Celles qui ont
travaillé dans les centres de santé, ce n’est
pas le même système de travail. Il n’y a pas
de médecins, elles sont là-bas entre sages-femmes.
Elles ne savent pas tenir un partogramme, pourtant c’est
notre élément clé…(Dr. G.)
Bien
des sages-femmes ont, d’une certaine manière, appris
« sur le tas », comment alors transformer
des gestes fondés à tort et à raison sur
« le flair » et « l’expérience » ?
Comment « reprendre » des gestuelles
incorporées dans un ensemble normatif livresque ?
Les
procédures de « confiage » des
patients et de leur responsabilité
Il
s’agit du dernier large facteur de dysfonctionnement. Et,
comme nous l’avons souligné précédemment,
cette pratique du « confiage » entraîne
une sorte de constant « doublage » de
l’économie officielle par une économie
informelle et de l’accès aux soins et des modalités
de prise en charge.
Il
suffit de se souvenir de l’importance des rémunérations
parallèles des personnels soignants pour comprendre
comment ces conduites induisent une « sélection
préférentielle des patientes ». Et
globalement, c’est sur cette sorte « d’ectopie »
pratico-administrative que repose de manière effective le
fonctionnement de l’hôpital.
Au
plus simple, « être protégé »
peut après tout être considéré comme
un privilège légitime dès lors qu’il
existe ou se créé un lien entre le soignant et son
patient.
Les
statuts des personnels et les possibilités des familles,
viennent définir plusieurs types de « protégées ».
Dans certains cas, il peut s’agir d’un simple
accompagnement, d’une présence permettant une
réassurance de la parturiente et si nécessaire, une
médiation avec ses collègues.
Il
y a des femmes qui sont nos protégées. C’est
la sage-femme qui fait l’accouchement. Vous restez à
côté parce que la personne tient à ce que
vous veniez en aide, il faut payer la sage-femme… (M. O.,
CES).
Dans
d’autres cas, la patiente est entièrement
« confiée » à un soignant qui
dès lors assume l’entière responsabilité
des soins.
Mon
docteur, c’est le Dr. D., c’est l’ami de mon
mari. C’est lui qui me l’a présenté, il
y a un peu longtemps, depuis ma première césarienne.
(…) On m’a opéré parce que je mangeais
trop et je buvais à chaque instant de l’eau glacée
(.).
Avant
de rentrer au bloc, j’ai négocié avec le
médecin pour la césarienne. On s’est entendu
sur 60 000 Cfa et lorsque je suis sortie du bloc, pour mon lit
d’hospitalisation où je m’étais pas
encore réveillée, ma jumelle, sans savoir que j’ai
négocié a demandé le prix, le docteur lui a
dit que c’est 70 000 Cfa, elle lui a donné d’avance
(Mme S., patiente).
Enfin,
autant que ces sortes d’élections affectives, il
s’agit d’un système de relais. Chaque
« responsable » pouvant confier « son »
patient à son tour à un autre soignant. L’important
étant qu’à chaque étape soit
transférée la « responsabilité »
du cas. Il faut que la parturiente soit indexée sous une
parole engageant le soignant envers sa patiente. Ce n’est
pas l’institution qui crée la responsabilité
mais le processus de « confiage »
interindividuel.
J’ai
suivi toutes mes CPN avec une dame à B. qui a une
clinique. Mais son mari, le docteur P., travaillait ici. C’est
à ce dernier que la dame m’avait confiée pour
faire la césarienne. Il était à la retraite
alors il m’a confié à son ami le docteur Y..
C’est d’ailleurs un parent à moi parce qu’il
est de la même ethnie (Mme T M., patiente césarisée).
J’ai
des protégées, elles sont correctement suivies. Si
le docteur a confiance en une sage-femme, il lui confie la malade
pour les consultations prénatales. Il y aussi des femmes
qui se confient directement. J’en ai plein. Aucune n’a
eu de problème jusque là. (…) Si c’est
une femme de quartier, je la programme à l’hôpital.
Je suis avec un gynécologue (…).
La
femme fait un cadeau, on n’a pas besoin de lui dire, elle
le fait d’elle-même. D’autres nous donnent des
habits, des chaussures, de l’argent, ça dépend
de la personne et de sa volonté. Même si c’est
le médecin qui m’envoie sa protégée,
elle en fait autant. (…) Il y a des femmes, une fois que
le docteur vous met en contact, elles viennent directement vers
nous sans passer par le docteur. À partir du contact, et
c’est à moi de lui passer un coup de fil (M. F.,
S.-F.).
Et
tout cela, une nouvelle fois, causant le pire autant que le
meilleur. En effet, le processus est simple. Si l’on est
confié à temps et à de bons praticiens, pour
le dire simplement : « c’est tout
bénéfice ». Et, dans ce cadre, pour la
totalité des personnels, la représentation de
l’accouchement idéal est liée au travail
d’anciennes sages-femmes occupant la place de la véritable
« référence » du travail bien
fait.
La
norme réelle n’est donc pas celle inscrite sur les
papiers officiels, mais celle observée dans les pratiques
de ces « anciennes » sages-femmes.
Oui,
il y a les très anciennes sages-femmes, qui sont nos
références. Elles travaillent très bien.
Elles font toutes, leurs accouchements ici. Elles n’ont
rien à nous [les médecins] envier (Dr. T.).
Les
sages-femmes qui amènent leurs patientes ici sont des
sages-femmes qui pour une raison ou pour une autre ont une
certaine renommée. Même si elles sont à la
retraite, les femmes vont les voir à domicile, et à
l’accouchement elles les emmènent.
Mais
quand elles viennent, elles entrent dans les exigences et les
comportements habituels du service. Elle payera le recouvrement
des frais de l’hôpital, elle va acheter le dossier
dans lequel se trouve le partogramme…(Dr. L.).
C’est
d’ailleurs vers ces sages-femmes « idéales »
que les sages-femmes « ordinaires » vont
diriger leurs propres enfants pour accoucher. Preuve ultime d’une
confiance en acte.
Il
y a Madame S. C’est une très bonne sage-femme. (…).
Mes deux filles attendent des enfants, c’est à elle
que je les ai confiées, elles ne vont pas accoucher ici,
mais c’est elle qui fait le suivi (Mme S.F).
En
fait, ces sages-femmes construisent, malheureusement au passé,
ce que devrait être, à la fois une bonne formation
et une bonne pratique. Elles nous expliquent d’ailleurs de
manière tout à fait claire, les raisons de la
rectitude de leurs actes.
Nous
avons eu un bon encadrement (…). On avait de bons
professeurs pour les cours théoriques, et de bons médecins
qui nous donnaient des cours d’infirmières et de
sages-femmes. Bref, nous n’étions pas nombreuses et
nous étions bien suivies. (…) Nous étions
normaliennes, nous ne voulions pas enseigner. On nous a prises à
l’École sans concours (…). Nous avons évolué
ensemble (…). Nous aimions notre métier. (…)
Arrivée à l’hôpital il y avait les
anciennes que j’ai trouvé et qui m’ont formée,
et ma directrice qui avait le don quand elle examinait une femme,
elle nous appelait et nous disait : « moi je
trouve telle chose, prend le gant et regarde ce que tu trouves ».
Avec
le professeur B., nous étions à chaque fois
obligées de continuer à lire nos livres, parce qu’à
chaque fois il nous posait des questions …
Quand
un couple vient chez moi et me dit Madame S., j’ai entendu
parler de vous et je vous confie ma femme. À partir de ce
moment, où j’accepte, je m’engage à
sauver et la mère et l’enfant (Madame T., S.-F.).
Mais
il importe cependant de ne pas oublier que cette procédure
constitue aussi des « laissées pour compte ».
Les conséquences sont évidentes : lorsque tous
ne se préoccupent que d’une seule, d’autres
doivent accoucher seules.
De
plus, victime du même processus mais avec d’autres
« partenaires », d’autres femmes
meurent d’avoir confié leur accouchement et leur vie
à une couturière ou à une sage-femme
incompétente…
Je
suis partie à M. pour accoucher. Je suis restée
là-bas jusqu’à 14 heures.
Question :
Pourquoi vous avez duré ?
Les
sages-femmes n’ont pas voulu me laisser. Elles voulaient
que j’accouche là-bas. Si je dis que je veux partir
à l’hôpital, elles me disent : « attend
un peu ça va venir tout de suite ».
À
chaque fois qu’une heure arrive, elles disent d’attendre
une autre heure que ça va finir tout de suite.
Après
nous avons forcé pour venir ici [à l’hôpital]
sinon elles ne voulaient pas me laisser …
Question :
Qui était la femme qui était avec vous ?
C’est
une voisine, une femme sage-femme. Nous sommes parties ensemble,
elle voulait que j’accouche à M. sans venir dans le
grand hôpital (…).
Question :
Comment l’avez-vous connue ?
C’est
la sœur à mon mari qui m’a accompagnée
chez elle…Quand le travail a commencé nous sommes
venus chez elle. Elle nous a dit de venir à M. où
elle travaille. Nous sommes restés jusqu’après
14 heures et nous sommes venus ensuite ici.
Accompagnant :
(…) Cette fois d’après les médecins,
elle a eu une rupture de la vessie, parce qu’elle est venue
trop tard. (Mme A. D., parturiente césarisée).
L’arrivée
dans la structure sanitaire, même si elle permet une
meilleure prise en charge, ne remet pas en cause ce lien entre la
parturiente et celle à qui elle s’est
confiée. Poursuivons par une observation.
15h25 :
Arrivée de la femme qui ne peut presque pas marcher. Elle
est accompagnée par sa sage-femme qui porte un boubou
rapidement enfilé par-dessus sa blouse.
La
sage-femme de garde ne s’occupe pas d’elle. Elle
salue négligemment la sage-femme « officieuse ».
Le
CES est mécontent : « Elle aurait pu au
moins accoucher dans une structure médicale ! Madame
F., appelle la matrone et prépare la femme !»
Il
s’adresse à la sage-femme officieuse et lui dit :
« Madame, paye le dossier ! Sans le dossier, on
ne peut rien faire ! »
Sage-femme
officieuse : « C’est déjà
fait »
Le
CES pose son gant et rempli alors le dossier.
16h10 :
Les deux blocs sont occupés. Attente de la femme dont on
dit qu’elle peut rompre à tout moment son utérus…
Le
CES s’absente.
16h15 :
La sage-femme de garde part chercher les ordonnanciers.
[En
fait, toute la surveillance est laissée à la
sage-femme officieuse qui a déjà fait une énorme
erreur en ne référant pas assez vite sa
parturiente]
16h50 :
retour d’une autre CES de la salle d’opération.
La
sage-femme officieuse joue et plaisante avec elle, visiblement
pour dissimuler sa faute et tenter de négocier l’aide
de cette CES.
Refus
de la CES : « il y a l’équipe de
garde »
16h52 :
Retour du CES de garde
16h
55 : Sage-femme officieuse part avec une ordonnance chercher
les produits pour l’opération
17h :
Le CES qui est débordé, demande qu’on l’aide
pour préparer la césarienne.
17h05 :
Tranquillement on cherche un chariot
La
sage-femme de garde, pour compléter le dossier,demande :
« à quelle heure a-t-on reçu la femme,
13h, 15h ? »
17h10 :
le CES dit qu’il faut envoyer la femme au bloc
La
sage-femme de garde répond : « il faut un
chariot ! »
Le
CES part lui-même chercher un chariot
17h12 :
Retour de la patiente éclamptique opérée
17h15 :
« son » chariot est lavé avec de
l’eau de Javel et une serpillière sale
17h20 :
Départ de la femme vers la salle d’opération
17h25 :
Départ du CES en tenue de bloc…
Notons
qu’il a fallu 2 heures pour que la structure réagisse
à « l’urgence ». Le
« confiage » a ici agit « par
défaut » de compétence.
Mais
il peut aussi, à l’inverse, y avoir des actes de
« confiage » agissant à « l’excès ».
Comme dans cet exemple où un CES effectue une césarienne
parce que, par crainte d’échec et volonté de
trop bien faire, il a précipité l’accouchement
de sa patiente qui est surtout à ses yeux, et à
celui de son entourage, la femme de son ami.
Une
femme est arrivée à 9h30.
Début
de l’observation 14h30 :
Sage-femme
désignant une patiente : « c’est la
femme de notre médecin » [il s’agit de la
femme d’un médecin confiée à un CES].
15h :
CES, visiblement inquiet se promène dans le couloir.
Départ du service.
16h45 :
Retour du CES avec des produits pour sa « protégée ».
Une
sage-femme qui se désintéresse des autres
parturientes, emmène une potence pour placer une
perfusion.
Le
CES de garde demande de l’aide pour une autre parturiente.
La sage-femme refuse et ne s’occupe que de la « protégée ».
17h10 :
Le CES se présente avec sa propre trousse de soin…
La
femme sera césarisée.
Il
est important de souligner les commentaires qui seront faits
autour de ce cas, lors du staff.
Le
fait le plus saillant est que lors de ces discussions techniques
le CES ayant effectué réellement les soins (celui à
qui la parturiente a été confiée) n’a
jamais été évoqué. En fait, il était
officiellement en poste à B. et
avait abandonné sa garde pour effectuer son accouchement
privé à l’hôpital de D..
Lors
de ce staff, le CES de garde se trouve donc dans l’obligation
d’assumer les choix de l’autre, et, de plus, n’ayant
pas lui-même suivi la parturiente, il ne peut être
que très incertain sur les actes effectués et les
traitements prescrits.
Il
dit, par exemple, que la perfusion a été placée
à 14h alors que c’était à 16h 45.
Cette imprécision sur les acteurs comme sur leurs gestes
fait que la discussion du staff que nous présentons ne
peut être qu’approximative. Simple exercice
rhétorique, elle n’a en fait aucun référent
« solide ».
CES :
À sa réception, elle était juste en début
de travail. Il fallait laisser le travail évoluer, elle
était à 2 cm . Les contractions ont repris
vers 14 heures.
La
perfusion a été placée pour améliorer
la contraction utérine.
Responsable
du Staff : Vous avez placé une perfusion qui n’a
servi à rien, parce qu’il n’y a pas eu
amélioration de la dynamique utérine…(…)
Cette patiente a été suivie par son médecin
traitant et je pense qu’elle a fait 24 heures ou 46 heures
en phase de latence et ils ont précipité. Ils ont
donc perturbé le travail de la femme. La conclusion de
tout ça, c’est que quand une femme dite protégée
par du personnel vient ici, elle doit être gérée
de la même manière qu’une autre venant
seule…(Extrait du staff du 19/02/04).
En
fait, lors de cet accouchement, le facteur principal dans le
choix « thérapeutique » du médecin
accompagnant fut son inquiétude face à sa patiente
et sa difficulté à assumer entièrement la
responsabilité dont il devenait comptable. En fait, tout
s’est joué, outre une question de savoir, entre
confiance et responsabilité et ces variables « fluides »
peu quantifiables, représentent sans doute un important
facteur de compréhension des conduites des soignants et
éventuellement de risque de morbidité et mortalité
maternelle.
Autant
que pour ce qui concerne les personnels de santé, la
dimension socio-affective de la confiance est donc au centre des
conduites des parturientes et de leurs familles. Il est donc
particulièrement important de comprendre comment vient se
construire la confiance et la réputation.
Les
gens de là-bas m’ont dit que c’était
une grossesse à haut risque. Il y avait l’âge
(37 ans) et c’était mon premier accouchement.
Question :
C’est parce que vous saviez qu’il y avait des risques
que vous avez choisi votre docteur ?
Non,
c’est parce qu’elle est la spécialiste du coin
que je connais, j’ai préféré me
diriger vers elle.
Question :
Mais comment saviez-vous qu’elle était compétente ?
À
travers des cas. Nous sommes en Afrique, et on se parle. On dit
que telle est là-bas, elle est bien, ou telle qui est
là-bas, ça ne donne pas…(Mme K., 37 ans).
Rumeur
donc… Mais où l’on joue avec des vies puisque
cette modalité de choix induit divers trajets construits
sur la confiance.
Quand
j’ai commencé à avoir des douleurs (…)
j’ai essayé de me maintenir un peu jusqu’à
20 heures – 22 heures. Mais je voyais que ça ne
faisait que s’aggraver, alors finalement nous sommes partis
au Centre médico-social. (…) Nous avons un voisin
qui a un véhicule et c’est lui qui nous a amené.
Question :
Vous l’aviez prévenu ?
Nous
avions prévenu sa femme le même jour. Même si
c’est loin, nous sommes allés au CMC parce que j’y
connais une femme docteur.
À
R., on m’a informé que je ne pourrai pas accoucher
comme cela et qu’il faudrait qu’on fasse une
intervention. Je leur ai dit que j’étais d’accord,
mais qu’il fallait d’abord que je prévienne
mon médecin et lui demander ce qu’elle propose.
Lorsque nous lui avons dit, elle a dit de venir à D. et
nous y sommes venus.(Mme K., 37 ans)
Lorsque
j’ai eu mal, nous sommes allés chez la femme à
qui je me suis confiée. C’est une amie qui m’a
parlé d’elle et qui m’a accompagné chez
elle. Elle a une clinique chez elle, mais c’est une femme
qui travaille ici. Elle a vu qu’à elle seule, elle
ne pouvait pas faire le travail, raison pour laquelle, nous
sommes venus (Mme F. B., 18 ans, nourrice).
C’est
aussi cette « manière de confiance incitant à
se confier » qui induit les conduites des parturientes
Je
partais au domicile d’une femme qui travaille à
l’hôpital de G. pour me faire consulter. C’est
ma maman qui m’a emmenée chez elle pour qu’elle
s’occupe de moi. J’habite H., c’est hier que
nous sommes partis chez elle, elle nous a dit de venir à
l’hôpital (…).
Elle
m’a demandé 18 euros. Le reste devrait être
payé après l’accouchement.
L’ordonnance
est là, mais les médicaments ne sont pas achetés.
Mon mari se trouve à D., il n’est pas encore informé
de ma situation (Mme A. S., ménagère).
Face
à ces dysfonctionnements majeurs, les responsables, pris
dans les mêmes processus et obligations sociales et
économiques, ne peuvent pas vraiment agir. Et très
largement, les remarques et éventuelles sanctions restent
lettres mortes.
Vous
savez ici, les sanctions ne sont que verbales (Dr L.).
Des
fois, on dépose la femme, on se met à dormir ou à
causer alors que la femme crie là-bas toute seule. Ça
ne nous met pas à l’aise. Nous sommes obligées
de rester avec ces femmes. Nous critiquons les sages femmes qui
font cela, mais nous ne pouvons pas leur dire. Vous savez, en
Afrique, on ne peut pas dire la vérité à un
supérieur, et la personne risque de dire que tu n’es
pas là pour m’apprendre. Et le lendemain, la
personne ne te dira pas bonjour… (Mme S., S.-F.).
Et
pourtant, n’oublions pas que cette procédure
constitue aussi des « laissées pour compte ».
La structure de soin fonctionne « à deux
vitesses », l’une pour les inconnus, l’autre
pour les « introduits ».
Les conséquences
de ces dysfonctionnements : la construction socio-technique
de la mort maternelle
Ces
diverses caractéristiques sociales organisationnelles et
professionnelles viennent s’agencer pour construire un
ensemble de dysfonctionnements récurrents conduisant à
des décès maternels. Et, en fait, plus que
d’incriminer un « mauvais vouloir »
il nous semble plus utile de poursuivre nos observations et de
décrire, malheureusement, cette « construction
sociale » de la mort.
Pour
cela, il suffit d’observer quelques conséquences des
« débrouillardises » que nous venons
d’évoquer. Il suffit d’articuler et de
« remettre en mouvement » un ensemble de
dysfonctionnements que nous venons de souligner.
Reprenons,
tout d’abord, les effets des économies affectives
et/ou économiques parallèles autour de quelques
pratiques d’apparence modestes soulignant que le
fonctionnement réel correspond plus à la gestion
négociée entre ce qui est formellement le statut et
les objectifs du service et ce qui est de l’ordre du
fonctionnement réel.
Par
exemple, qu’un médecin anesthésiste fasse
hospitaliser une parente est tout à fait légitime.
Cette pratique correspond de plus aux soins accordés à
ses « protégées ». Par
contre, que malheureusement cette parente vienne à
décéder, le médecin reprend son statut de
« fille » et, de ce fait, accomplit les
rites funéraires, accompagne le corps à la morgue…
et conséquence : s’absente de sa garde. Le
social prime sur le professionnel entraînant alors un
important dysfonctionnement.
10h10 :
M. C. a des crises convulsives !
Dr.
B. : « nous n’avons pas d’anesthésiste
pour opérer. L’anesthésiste de garde s’est
fait remplacé par P. et celle-ci a un décès…
On
attend donc les parents de M. C. pour leur dire d’aller à
C. avec leur malade, en espérant qu’il y aura un
anesthésiste là-bas.
Sage-femme :
« on attend les dernières décisions des
médecins, on ne sait pas ce qu’ils vont décider ».
Dr.
B. : « on peut donner une ordonnance. Que
les parents aillent avec l’ordonnance. Il faudrait que les
parents sortent trouver les médicaments… »
10h40 :
Le garçon de salle vient chercher M. C., je l’emmène
au bloc, l’anesthésiste est venue. La remplaçante,
non l’autre…
10h50 :
Le garçon de salle appelle Mme B. pour qu’elle se
rende au bloc. Elle part en poussant un chariot et en emmenant
une boîte métallique
11h10 :
Elle revient du bloc avec l’enfant de M.C., qu’elle
conduit ensuite au centre de réanimation
11h37 :
Retour de Mme B. : « le bébé est en
réanimation, pour la mère, c’est presque
fini »
Prenons
un autre exemple de ces petits dysfonctionnements conduisant
parfois à des drames. Nous le disions précédemment :
les plus humbles des travailleurs peuvent tenter « d’arrondir »
leurs fins de mois, notamment en poussant les lits afin de
permettre quelques déplacements et « visites »
à des malades. Observons les conséquences de cette
pratique banale.
« Comme
c’est dans notre pays, chez nous, il n’y a pas
d’autre chose à faire. On vient ici pour ne pas
rester au quartier sans occupation. Comme aujourd’hui, par
exemple, je lave les habits des médecins, je les repasse
pour que le lundi, ils puissent les porter dès leur
arrivée.
Des
fois ils nous donne 300 ou 700 Cfa, ça dépend. À
part ça aussi, je lave les bureaux des médecins et
ils nous donnent 100 euro ou 150 Cfa.
Quand
tu aides certains malades pour les prendre et les conduire dans
les différentes salles, elles te donnent 200 jusqu’à
1000 Cfa, selon la possibilité des parents (M C., Garçon
de salle).
Il
est regrettable, mais compréhensible, qu’un manœuvre
use et abuse ainsi du transport des malades pour améliorer
ses revenus. Il y est aussi contraint pour survivre. Mais,
conséquence : soulignons surtout que ces modestes
détours lucratifs peuvent parfois priver le service d’un
de ses éléments « modestes »
mais parfois essentiel.
Au
début, il y avait quatre chariots, mais aujourd’hui
il n’y en que deux qui sont fonctionnels. S’il y a un
malade qui doit aller dans un autre service, par exemple, le
matin, j’ai accompagné un malade à la radio,
j’ai dit au docteur qu’il n’y a que deux
chariots et que l’autre est occupé au bloc de faire
vite pour me libérer. J’étais là-bas,
mais mon esprit n’était pas tranquille. Je sais
qu’en cas de besoin, ils vont souffrir (M. F., Garçon
de Salle).
La
« pénurie » objective est ainsi
toujours exacerbée par des tactiques d’accroissement
de gains. Ce qui peut expliquer pourquoi, dans certains cas, les
chariots ne sont pas disponibles pour transporter les
parturientes. Simplement parce qu’il est plus « rentable »
de transporter des malades…
Globalement,
la précarité de l’institution et des gains
liés aux statuts ne permet pas de construire un ensemble
de conduites professionnelles. C’est pourquoi, dans bien
des cas, les conduites des soignants ne ressemblent pas à
des conduites « médicalisée »
liées à une situation d’urgence. Elles
correspondent plutôt à des négociations entre
divers systèmes de sens et d’obligations. Autrement
dit, les conduites médicales d’urgence ne sont pas
incorporées par les personnels. Les manières du
corps, la lenteur, la prise des repas, les plaisanteries, tout
ceci démontre que la patiente en tant que porteuse
potentielle d’un risque n’est pas au cœur des
préoccupations des soignants sauf pour certains courts
instants d’extrême urgence.
Ces
professionnels effectuent leur service largement au rythme de
leur vie, incluant de plus dans leur appréhension du
risque des notions profanes comme « la chance »
de la patiente pour « s’en sortir ».
Ces
quelques exemples soulignent combien les dysfonctionnements et le
retard d’acheminement de la malade vers la salle
d’opération ne proviennent pas, bien évidemment,
d’une volonté construite de nuire, mais, plus
prosaïquement de l’absence du manœuvre, sans
doute occupé à chercher ses propres revenus. Le
dysfonctionnement naît à la jointure de diverses
stratégies des acteurs.
C’est
cela que nous allons voir, malheureusement sur des « cas »
de décès maternels que nous avons observés.
Nous comprendrons ainsi comment se construit professionnellement
et socialement la mort maternelle. Pour cela, nous décrirons,
avec tristesse, quelques études de cas, dont celle de
Madame M, décédée à 18 ans. La voici,
arrivant le premier jour dans le service :
Observation,
couloir de la maternité :
14h40 :
Une femme éclamptique est allongée à terre.
La sage-femme de garde (1) cherche le dossier. Elle le trouve et
le regarde. Elle reste assise, un peu endormie sur sa table.
Le
docteur G. arrive, on l’appelle : « Tanti ! ».
Elle repart.
14h45 :
La malade est toujours à terre. Une autre sage-femme (2)
veut entrer. La porte résiste, elle repart. Elle revient
peu de temps après avec un pagne et une paire de ciseaux.
Elle cherche « tanti A. ».
Retour
du médecin : « C’est une
éclamptique ? Est-ce qu’on va l’emmener
au bloc ? »
Sage—femme :
« On cherche le garçon de salle… »
14h50 :
Une autre sage-femme (3) entre dans la salle avec une assiette,
se met à manger.
15h :
La sage-femme (1) part tranquillement dans le couloir. Elle
revient : j’ai trop attendu, je suis fatiguée… ».
Des
jeunes médecins s’amusent dans le couloir.
15h05 :
Elle revient, s’assoit et reprend tranquillement la lecture
des dossiers : « je cherchais le garçon de
salle, mais il n’est pas là ».
15h15 :
Arrivée du chariot. Il n’y a personne pour mettre
l’éclamptique sur le chariot. Le manœuvre
demande à un des enquêteurs de l’aider.
15h20 :
Départ de la femme vers la salle d’opération.
16h50 :
Retour du médecin : « Elle va bien, ah
elle a eu de la chance ! ».
17h :
Sage-femme (1) : l’éclamptique, elle a eu un
dossier ou pas ? Qu’est ce qu’il y a dans son
dossier ? »
Réponse
de la sage-femme (2) : « je ne sais pas ».
Le
deuxième jour, à 14h30, M. est couchée sur
un lit avec matelas dans la salle des éclamptiques. Elle
semble souffrir et sa respiration est haletante. Dans la même
salle sont couchées deux autres femmes éclamptiques
sur un matelas à même le sol.
La
sage-femme nous dit que M. a accouché d’un enfant
mort-né. Elle lui fait sa toilette.
15h30,
la sage-femme : « Elle a eu une ordonnance, mais
les parents sont partis pour la chercher et ils ne sont pas
revenus ». Depuis la toilette, M. n’a reçu
aucun traitement, elle semble souffrir sa respiration est
haletante.
18h30 :
Nous rencontrons dans le couloir le Dr. B., elle n’est pas
de service, mais est venue pour surveiller une de ses parentes.
Elle
nous dit que M. est une « fille-mère ».
Qu’elle-même a donné les médicaments de
sa poche le matin et que les sages-femmes attendent que les
parents payent l’ordonnance. La mère est pauvre et
n’a pas payé l’ordonnance.
Le
troisième jour à 9h05, M. semble plus calme, mais
elle manifeste une respiration abdominale rapide. Nous croisons
sa mère. Elle semble égarée dans le service
et ne comprend pas ce que parfois lui disent les personnels de
santé. Elle ne sait que dire sur les traitements…
9h37 :
D’après sa mère, « le mari est
parti chercher le reste des produits.
10h15 :
La mère de M. apporte un sachet contenant l’ordonnance
et les médicaments prescrits.
Le
quatrième jour à 10h04, M. est sous perfusion. Sa
respiration est encore accélérée. Sa mère
est inquiète car elle n’a pas parlé ni mangé
depuis son hospitalisation dans la salle des éclamptiques.
À 14h30, nous apprenons que M. a été
conduite à 11h dans le service réanimation.
Voici
comment sa mère nous dépeint la situation :
« Nous
avons acheté tous les produits, mais jusqu’à
présent ma fille ne parle pas et elle ne mange pas.
Question :
Qu’est ce que le médecin vous a dit ?
« Ils
ne nous ont rien dit. Seulement si elle pouvait manger quelque
chose. [Avec des larmes dans les yeux], le docteur a dit qu’elle
ne mange pas, sauf au réveil ! »
Le
« mari » de la malade est tout aussi
désemparé. Soulignons de plus combien les récits
du mari, de la mère, du père sont « fragmentés ».
Personne ne sait vraiment ce qui est fait, ce qui reste à
faire, ce qui acheté ou pas…
Mari :
« La première ordonnance est achetée, la
deuxième aussi est payée…
Question :
Quels sont les produits que vous avez acheté ?
« Je
ne connais pas les produits sauf si on demande au médecin… »
Voici
en parallèle, le récit du père :
« Nous
avons tous les produits, mais jusqu’à présent
ma fille ne mange pas et elle ne parle pas. Ça fait trois
jours comme ça. Vraiment c’est dur, elle va guérir
si Dieu le veut…
Question :
Où avez-vous acheté les produits ?
Au
marché, [marché informel], tous les produits.
Seulement je ne sais pas ce qui ne va pas avec ma fille. Vous
voyez la première ordonnance, tout a été
payé… »
Voici
dans la soirée du quatrième, ce que nous dit le
médecin de garde du service de réanimation :
Il
y a eu un retard dans le transfert. Elle a séjourné
4 ou 5 jours en gynéco avant de venir en réanimation.
Il
y a eu un manque de suivi, les médicaments n’étaient
pas achetés et venaient au compte-goutte (…).
J’avais
demandé une sonde pour l’alimentation, elle n’est
pas venue. Cela fait trois jours qu’elle n’était
pas alimentée.
J’avais
demandé des médicaments à 11h et ils ne sont
venus qu’à 17h. Il fallait des solutés, il
fallait l’alimenter. On n’avait pas d’hémacelle.
On
aurait pu faire un bon, mais on a pensé qu’ils
pourraient l’acheter.
On
nous a dit qu’ils avaient acheté des médicaments,
là-bas…Ils payaient des médicaments, donc on
ne savaient pas que c’étaient des indigents.
Mais
les indigents ne peuvent se dire indigents. Ils ne savent pas non
plus à qui le dire puisque l’indigence est aussi
rester sans être « mis en existence ».
Nul ne les écoute.
Enfin,
voici le récit du docteur D. travaillant dans le même
service de réanimation et qui a assumé les soins de
la patiente.
C’est
une patiente qui a été reçue à la
maternité pour hypertension sévère sur un
terrain de grossesse de 6 mois environ. Ils ont posé le
diagnostic de toxémie gravidique sévère avec
risque de crises éclamptiques immédiates.
Elle
a été admise le 20 à 10h 45 à la
maternité. Comme conduite tenue, ils ont donné le
diazepan, du catapressan, le sulfate de magnésium et
finalement elle a expulsé et elle a fait une crise
éclamptique le même jour.
Donc
elle a séjourné au niveau de la maternité,
je crois trois jours. Elle a été reçue dans
notre service le (…) pour coma éclamptique fébrile
plus endométrite.
Le
diagnostic a été posé à la maternité,
donc c’est le même qu’on a maintenu ici. À
la réception, c’était une patiente en mauvais
état général dont les conjonctives et les
muqueuses étaient un peu pâles, les poumons étaient
vraiment chargés (…) on avait estimé à
5 le coma.
À
la réception les parents étaient à côté.
(…) On a fait une première ordonnance (…) on
a donné aux parents. Mais… les parents, je ne sais
pas si l’état de la patiente les préoccupait,
ils sont partis, il y a eu une seule dame qui est restée à
côté.
Ils
sont partis avec l’ordonnance, c’est vers 17h –
18h qu’une dame est venue avec une boîte de
nitropile.
À
l’admission la tension était vraiment faible :
9/6. On a ordonné les solutés, les antibiotiques
plus l’oxygénateur cérébral qui est le
nétropile. Finalement l’une ou l’autre avait
quelques boîtes de Sinopen qui a été ordonné
à la maternité (…) Finalement elle est
décédée à 19h 07.
(…)
de 11h jusqu’à 17h, l’ordonnance n’a pas
été achetée (…).
J’ai
vu le moral des parents était assez bas. Coma profond, ils
ont dépensé beaucoup, bon, ils ne voyaient que la
mort de leur enfant. J’ai lu ça dans le visage des
parents. Je crois qu’ils n’attendaient que ça
maintenant (Dr. C., service de réanimation).
Pour
reprendre quelques mots qui nous semblent particulièrement
significatifs :« Les parents, je ne sais pas
si l’état de la patiente les préoccupait. Ils
sont partis, il y a eu une seule dame qui est restée à
côté… » Faut-il dire plus ?
Faut-il dire plus pour montrer à quel point les équipes
de soins sont « passés à côté »
non pas médicalement de ce cas, mais socialement de ces
personnes.
Enfin,
allons à la conclusion, au staff où ces « cas »
fut commenté :
CES :
« L’anesthésiste a procédé
à la surveillance de la femme » [en fait il n’y
avait aucune surveillance]
Évolution… ?
En fait on aurait dû ouvrir une fiche…Cette femme
n’a pas de dossier, elle n’avait pas de quoi acheter
les médicaments
Médecin :
« vous pouviez écrire sur un dossier ou sur une
fiche d’examen… »
« Cette
femme n’avait pas de dossier », et « son
existence était si peu » qu’elle est
morte faute de soins, de médicaments et de suivi .
À l’inverse, le décès d’une
« protégée » laisse des
traces.
La
question qui se pose ici est donc avant tout celle des conditions
de la reconnaissance de la parturiente. Qu’elle identité
minimale est nécessaire pour être socialement
reconnue comme étant digne de soins ? Après
tout ce qui « choque » – et qui
constitue aussi un réel dysfonctionnement technique - est
que l’intérêt envers les unes est, d’une
certaine façon, lié au désintérêt
envers les autres. Et pour certaines femmes, leur « disparition
sociale », anticipe et cause leur décès.
Le staff entre
fiction, absolution et réflexivité
Le
staff est l’instance de réflexivité du
service. Et, pour cette raison, cette réunion quotidienne
devrait être le véritable moment de travail sur ses
actes. C’est pourquoi, nous évoquerons le
fonctionnement du staff.
Malgré
les efforts déployés dans ce service, plus qu’un
rapport au réel et une manière de s’attacher
à résoudre un ensemble de difficultés liées
au service, le staff consiste en une mise en récit
permettant - sous la forme d’une démonstration
scolaire plus qu’en fonction d’une réflexion
précise sur la prise en charge réelle – un
ensemble d’opérations.
En
effet, si les discussions autour des « cas »
rencontrés permettent une indispensable formation
permanente des personnels et des étudiants, le staff se
présente aussi comme une sorte d’instance de
disculpation consistant à faire porter régulièrement
la responsabilité sur ce qui a précédé
l’arrivée dans le service.
Quand
une femme meurt ici, ce n’est ni la responsabilité
du médecin, ni de la sage-femme. Ici c’est un
hôpital de référence. Le plus souvent on
reçoit des patientes fatiguées. Certaines viennent
et meurent. Il ne faut pas dire que la faute c’est la
patiente, mais son entourage et ses parents. D’autres
rendent l’âme en route parce qu’ayant trop
saigné (Mme L., S.-F.).
Certes,
le parcours et l’accès expliquent une partie des
échecs des prises en charge. Cependant, d’autres
dimensions peuvent expliquer largement les difficultés de
fonctionnement du service.
Mais
surtout le staff qui devrait se présenter comme une
instance de réflexivité ne peut assumer ce rôle
et construit, au contraire, une sorte d’instance
« fictionnelle » ne permettant que très
insuffisamment d’appréhender les difficultés
véritables rencontrées lors du déroulement
des gardes. Quelques procédures – ou logiques
simples ? – peuvent être ici soulignées.
Le
premier principe concerne un oubli du temps écoulé.
En effet, ainsi que nous le soulignions précédemment,
il n’y a pas de véritable construction
professionnelle de l’urgence ou du temps de l’urgence.
Les praticiens résolvent les tâches « une
par une », souvent selon les possibilités
économiques des patients. Mais, même si des gestes
vitaux peuvent bien évidemment être effectués,
on ne prend pas, de manière constante, en charge les
urgences au sein d’un protocole anticipé et
régulier.
Pour
illustrer cela, reprenons certaines des observations précédemment
présentées en mettant en regard les commentaires
effectués au staff.
Ainsi
pour le cas concernant une femme accompagnée par « sa
sage-femme » et dont nous avons vu la complexité,
le commentaire laconique du staff se résume à :
CES :
« femme évacuée pour défaut
d’engagement, utérus cicatriciel (…)
extraction d’un enfant vivant, oxygénation , 3,5
kg »
Médecin
responsable : « Pas de question ? »
Autre
CES : « vous avez dit 39 semaines complètes,
il fallait dire “révolues” (…).
Autre
CES : « Scientifiquement, il faut peser le
placenta, mesurer le cordon » (…)
Face
à d’autres questions et remarques, le CES de garde
répond : « Devant un risque de
pré-rupture, il fallait faire vite… »
Rappelons
que l’opération n’a été
effectuée qu’après 2 heures d’attente.
En fait, l’important n’est pas signalé alors
que l’impossible (livresque) est demandé. Entre le
langage du staff et son référent, il y a le réel
de la garde. Et celui-ci, pourtant essentiel, n’est pas
analysé.
De
même l’épisode caractérisé par
l’absence de l’anesthésiste accaparée
par le décès d’une de ses parentes, est
repris dans un récit « médicalement
cohérent ».
CES :
« À 10h, on a pratiqué une césarienne
pour éclampsie » [ soulignons que l’opération
a été faite à 10h50]
Dr.
M. : « Je n’ai pas le dossier (…) »
CES :
« À la fin du bloc, elle avait 12/8 de tension
(…), on n’a pas pu noter la diurèse parce que
la poche avait été vidée avant notre arrivée
(…), des ampoules de Valium ont été données
après les crises.
Autre
CES : « Ne pouvait-on les donner avant ? »
Dr.
M. : « Il y avait du danger pour le bébé »
Encore
une fois, soulignons qu’aucune notation concernant le temps
et l’urgence n’a été énoncée.
Le
second principe concerne une difficulté à intégrer
dans le raisonnement médical des dimensions sociales dont
on a pourtant vu l’extrême importance.
Certes,
l’extérieur et les contraintes sociales et
économiques affleurent dans des remarques ou des
propositions de traitements « préventifs »
basés sur une certaine appréhension des conduites
des patientes. Par exemple, pour une malade ayant accouché,
un CES prescrit de la gentaline® pour anticiper sur une
possible infection.
Médecin :
« pourquoi avez-vous pris ce risque pour les reins de
cette patiente ? »
CES :
« C’était une femme évacuée…Il
vaut mieux prévenir que guérir. Ça n’engage
que moi ».
Médecin :
« ne dites pas, ça n’engage que moi ! »
CES :
« mais la femme avait eu deux CPN, était mal
suivie… »
D’une
certaine manière, cette insertion du « flair
social » peut, pour le meilleur comme pour le pire,
influer sur le traitement. Mais cette dimension sociale de la
maladie n’est ni pleinement « assumée »
ni commentée, et, par exemple, alors que cela est
essentiel, on ne trouve pas de remarques sur l’impossibilité
des traitements en liaison avec la pauvreté. Le staff se
limite au technique et, même si cela est compréhensible,
on n’aborde aucunement des possibilités de réformes
ou d’accompagnement socio-économiques des patientes
et de leurs familles.
Toute
la présentation est centrée sur l’acte
technique, voire préférentiellement sur l’acte
chirurgical. En fait, le staff réarticule – comme
une sorte de narration « en connaissant la fin »
– le cas à partir de son issue, non pas dans la
complexité de son déroulement réel, du
« début » jusqu’à sa
résolution.
Le
contexte dont on a décrit l’importance est gommé.
Et rien n’est de ce fait analysé sous l’angle
des contraintes (manque de lit, de produit, etc.). Toutes ces
dimensions englobantes se présentent comme un quotidien et
comme un « fond » de travail « normal »,
comme un décor, pourtant déterminant, mais que l’on
ne peut transformer.
Le
troisième principe concerne l’oubli de la
superposition des tâches. En effet la présentation
du « cas » donne l’impression qu’il
s’agit de la mise en œuvre d’actions linéaires
alors que l’observation souligne à quel point les
gestes et les actions sont enchevêtrées,
feuilletées.
Les
unes peuvent annuler les autres (cf. notre exemple autour de la
disponibilité d’un chariot). Certaines peuvent être
empêchées par d’autres comme par exemple les
salles de bloc qui sont occupées. Enfin, rien n’est
dit sur cette sorte de « pagaille » que
constitue la recherche de dossiers, l’écriture
approximative des heures et des traitements, le fait que parfois
le soignant soit obligé d’assumer des actes qu’il
n’a pas lui-même effectués parce que la
parturiente était la « protégée »
d’un autre. Prenons l’exemple d’une garde
ordinaire :
10h15 :
Malgré les crises convulsives de M. Y. C., les soignants
passent indifférents. Ils continuent leurs va-et-vient et
leurs occupations.
10h15 :
S. veut faire le traitement de M. (éclamptique). Elle ne
trouve pas de seringue. La mère de M. lui en apporte une.
10h15 :
A., le garçon de salle, vient chercher M. Y. C.
10h20 :
Arrivée de M. et au même moment de la mère de
M. Y. C. [nous l’informons que sa fille vient d’être
emmenée au bloc opératoire].
10h25 :
Une femme cherche une « Aminata », une
sage-femme lui dit qu’elle est à l’étage.
La visiteuse répond : « je ne l’ai
pas vue à l’étage ».
10h28 :
La poche d’urine de H. F. déborde. La mère
d’une autre parturiente F. S. vient le signaler aux
sages-femmes.
10h
35 : Une vive discussion s’élève dans la
salle des sages-femmes au sujet d’un partage d’argent.
Pendant
ce temps, dans la salle des éclamptiques, la belle-mère
de F. déclare qu’une soignante lui a dit de nettoyer
l’urine…
Une
autre sage-femme lui dit : « si on vous dit ça,
vous le signalez ! »
(…)
11h10 :
Des dossiers sont perdus. Une sage-femme crie : « Tu
viens demander M. K., on te répond B., comment peut-on s’y
repérer ? »
11h15 :
« Mme B. est partie au bloc » dit une
sage-femme [en fait elle est revenue du bloc et est partie au
centre de nutrition].
11h37 :
Retour de Mme B. Je lui demande qui est le bébé
sous la lampe : « on l’a trouvé là,
sa mère doit être césarisée ? »
(…)
14h55 :
Visite du docteur M. qui passe rapidement en costume de ville
dans le couloir…
[À
ce moment dans le service, il y a 3 femmes éclamptiques et
2 bébés, 2 « protégées »
du Dr. B., 2 femmes en salle de travail, 2 dans la salle de
travail, 2 dans la salle d’accouchement 1, 2 dans la salle
d’accouchement 2].
La
qualité du diagnostic et du traitement ainsi que la
proximité de la prise en charge sont liées au suivi
cohérent et à la surveillance régulière
des parturientes.
Or,
dans bien des cas, la garde se présente comme des
alternances d’attente et d’imbrication d’actes.
Le dysfonctionnement naît de cet « empilement »
d’actions et du manque de coordination des soignants pour
résoudre de manière cohérente les problèmes
rencontrés. Cette réalité des soins n’est
pas abordée.
Le
quatrième principe est celui de l’oubli du suivi du
patient. En effet, que se passe-t-il pour les patients après
que leur dossier ait été traité ? Au
dire des soignants, une activité de communication avec un
matériel adapté est faite envers les femmes.
Il s’agirait notamment de « councelling »
envers les patientes afin de les inciter à utiliser des
préventions :
Le
councelling est
fait dans la salle d’accouchement, juste après
l’accouchement. Mais après un moment, elles se
sentent à l’aise, elles n’ont plus assez mal.
Il s’agit de l’espacement des naissances, du
VIH-SIDA, comment se protéger. Pourquoi venir à la
consultation prénatale, les risques que les femmes peuvent
courir en accouchant à domicile… (Dr. D.)
Nous
n’avons pas assisté à ces séances qui
sont sans doute peu régulières. Mais l’important
est de comprendre, en quoi ces « messages »
sont adaptés à la situation et comment ils sont
compris, intégrés par les populations.
Le
médecin me disait que ma tension monte et qui si je ne
fais pas attention, la tension risque de me faire tomber et cela
aura des conséquences sur le bébé que je
porte. Je suis resté comme ça. Après, le
vendredi, je suis reparti, le médecin m’a répété
la même chose. Il m’a dit encore que ma tension est
élevée et que je dois être hospitalisé,
mais il n’y a pas de place au Centre Médical de K..
C’est ainsi que j’ai appelé mon mari au
téléphone. Il m’a amené ici. Mais
depuis que je suis venue, je me sens un peu mieux. Mes pieds qui
sont enflés commencent à descendre (Mme K ;
T., mère de 3 enfants).
Mais
globalement, il n’y pas de « messages »
construits à partir de ce qui serait une des informations
essentielles et qui permettrait une anticipation sociale
« médico-économique » de
l’accouchement.
Nous
avons un voisin qui a un véhicule. C’est lui qui
nous a amené.
Question :
Vous l’aviez prévenu ?
Non,
c’est à sa femme qu’on a dit le même
jour…(Madame K., Nourrice)
Il
peut aussi y avoir des cas sans aucune anticipation, et plutôt
des conduites correspondant à une fuite, laissant alors
les sages-femmes face à une situation impossible.
La
dernière fois, on a perdu une femme. Son mari est venu et
l’a déposée à 6 heures du matin et
puis, il a disparu. On a fait le nécessaire, on était
obligé de prendre tout le nécessaire dans les
équipements de Madame B.. Mais il fallait donner du sang
et le mari avait disparu (…). La femme est décédée
après. La femme décède, le mari ne vient
qu’à 15 heures. Le corps de la femme était
déjà à la morgue. Il n’y avait aucune
parente à côté. (…) Ça c’est
la conséquence de la polygamie. Parce que le mari sait
qu’il a une autre femme. Sinon il va s’occuper de la
première. (Groupe Sages-Femmes).
Globalement,
le staff se présente comme des discussions – voire
parfois des « positionnements » internes -
plus qu’une amélioration réelle de la prise
en charge des malades dans des conditions spécifiques.
Un audit
anthropologique ?
Si
l’on s’accorde sur ce qui précède,
quelques propositions simples peuvent être faites pour
tenter d’améliorer le fonctionnement du service.
Le
médical et la qualité des soins ressentis
Il
importerait, tout d’abord, d’analyser la qualité
des soins telle qu’elle est ressentie par les patients.
D’organiser un regard éventuellement critique, en
miroir, sur ses actes.
Les
consultations prénatales ont été faites à
Saint Gabriel (…). Ils sont très corrects, ils font
très bien leur travail, il y a le respect et ils sont très
motivés.
(…)
Ils reçoivent bien la malade, ils la dorlotent. (…)
Une fois celle-ci a eu une diarrhée pendant sa grossesse,
vraiment j’ai été satisfaite. On m’a
mis de côté et ils se sont occupés d’elle.
Ils lui ont demandé comment elle avait eu la diarrhée,
ce qu’elle a mangé, et ils se sont occupés
d’elle avec beaucoup de patience. (…) Quand vous
recevez quelqu’un, vous ne grondez pas, vous ne criez pas
sur elle, c’est un genre de respect…
Lorsque
nous sommes arrivés, les sages-femmes et les médecins
se sont réunis autour de ma fille pour la consultation.
Chacun a donné son idée. Ils ont pris des
précautions sur place. Ils lui ont donné des
médicaments, on l’a laissé en observation
pendant trois heures.
Dès
qu’ils voient un malade, ils courent à sa rencontre
pour le recevoir, alors que dans certains lieux, c’est
différent (Mme C. M., mère d’une
parturiente).
Construire
un espace critique
Lié
à cette qualité des soins, il est essentiel de
constituer des « espaces » de réflexivité.
Il faut permettre aux soignants une certaine critique des actes
observés, et faire que l’évaluation critique
de ses conduites devienne une habitude liée à la
pratique professionnelle.
Des
fois, on voit des bêtises. Il y a une boite à idées
chez la surveillante. Nous adressons une lettre, nous mettons le
nom et on dit : madame s’il vous plait dites à
telle ou telle personne de changer. Et puis la surveillante fait
appel à l’intéressée. Elle regarde la
lettre et dit : je ne veux plus te voir faire cela. Le plus
souvent nous passons par cela. Des fois même, elles nous
poussent à les reprocher. Reprochez-nous ! On leur
dit, on ne peut pas vous reprocher mais on peut s’adresser
à la boite à idée… C’est quand
même pas facile, parce que jusqu’à maintenant,
ça ne va pas. (Mme S., S.-F.).
Nous
les sages-femmes, nous nous réunissons et prenons des
décisions. Finalement, nous avons décidé de
ne plus imiter ces sages-femmes, qu’elles voient notre
manière différente de travailler, ça leur
fera honte et elles vont changer (Mme K., S.-F.).
Construire
une équipe soignante
Une
manière de réduire la « confusion »
dans les gestes est de poursuivre les efforts visant à la
constitution d’équipes soignantes. En effet, même
en conservant une certaine part de liberté pour des
« débrouillardises » individuelles
liées à la pénurie de matériel et à
la modicité des salaires, il serait utile de promouvoir
certaines pratiques de travail en équipe comme la
définition interne des tâches, l’évaluation
interne de leur effectuation réelle.
Informer
les patients
Enfin,
chaque contact avec une structure de santé doit être
une occasion d’éducation pour la santé. Le
suivi des femmes (et de leur mari et leur famille) doit inclure
une information autour de la sexualité, de ses risques et
des possibles préventions. Loin d’être
accessoires, ces dialogues éducatifs sont au cœur de
l’acte de soin.
Outre
des aspects « médicaux », il importe
de transmettre quelques « messages »
pratiques essentiels comme prévoir l’accouchement
comme un moment pouvant entraîner des dépenses, être
prêt à donner son sang, disposer d’un
véhicule, savoir que face à des difficultés
il ne faut pas attendre.
« QUAND ON
EST PAUVRE C’EST FACILE DE MOURIR » …
Le
Service Obstétrical d’Urgence du CHU de B.
Yannick Jaffré
D’un
point de vue officiel, ce service peut être distingué
entre différentes structures de soins et différents
personnels. Nous ne nous attacherons que très brièvement
à cette « description officielle »,
nous limitant, d’une certaine manière à une
sorte de rapide « tour du propriétaire ».
Brièvement donc, et sous la forme d’une énumération,
ce service d’urgence obstétrical se compose :
-
D’une
unité de planification familiale s’occupant de
contraception et n’effectuant pas de consultation. Le
forfait dépend de la méthode de contraception
choisie.
-
D’une
unité de consultation gynéco-externe, qui s’occupe
de la consultation des patientes constituant d’une
certaine manière le « tout venant ».
Cette consultation est assurée par les médecins en
formation de spécialité (DES) et des étudiants
de 7iéme année. Le prix du bon de
consultation se situe entre 1250 Cfa et 1500 Cfa.
-
D’une
unité de consultation prénatale. Il s’agit
d'une consultation externe et le prix est de 900 Cfa par
consultation.
-
D’une
unité de consultation externe destinée aux
nouveau-nés et aux femmes enceintes principalement pour
les vaccinations (tétanos).
-
D’une
unité d’hospitalisation (« ancienne
maternité ») s’occupant avant tout de
deux « profils » de patientes différents.
Il peut s’agir de femmes présentant des
« grossesses pathologiques » qui sont
hospitalisées ou ayant « bénéficié »
de « césariennes » qui sont, elles
aussi, hospitalisées pendant 7 à 8 jours s’il
n’y a pas de problèmes. Il n’y a pas de
berceau dans ces chambres puisque le rapport direct entre la
mère-enfant est valorisé.
-
D’une
unité de « suites de couches » qui
regroupe des femmes ayant des enfants vivants et des femmes
ayant des enfants décédés. Autant que
possible, les deux sont distinguées. Le séjour est
de 48 heures maximum.
-
D’une
unité de réanimation prenant en charge des femmes
ayant besoin d’une surveillance particulière. Elle
comprend 18 lits et accueille de femmes césarisées
ou présentant des grossesses extra-utérines (GEU).
Cette unité est animée par une équipe de
garde 24 heures sur 24.
-
Un
bloc opératoire composé de 3 salles. Mais les
tables opératoires ne « tiennent plus ».
On garde une table pour les urgences.
-
D’un
service de gynécologie prenant en charge des problèmes
de gynécologie, opérés ou non. Il peut
aussi s'agir de grossesses extra-utérines hospitalisées.
Ce service est divisé en deux parties : les
« catégories » où les
chambres peuvent être individuelles (7500 Cfa) ou à
deux lits (6000 Cfa).
-
Enfin,
viennent les salles de travail et d'accouchement.
Il
s’agit là des principaux sites et des principales
« entrées » dans la structure
sanitaire. Mais bien évidemment, selon les cas, chaque
femme peut y effectuer différents parcours.
Par
exemple, il peut s’agir d’un simple accouchement, ou
d’une hospitalisation s’il s’agit d'une
« grossesse pathologique ». De même,
après un accouchement délicat, la parturiente peut
être hospitalisée dans l’un des divers
services correspondant aux suites de l’accouchement.
Cet
accouchement coûte officiellement 7 550 Cfa, et les suites
de couches sont inclues dans cette somme. Le kit de césarienne
coûte 60 000 Cfa (comprenant à la fois le
prix des produits et le coût de l’opération).
Les soins de réanimation sont de 16 000 Cfa. Le kit pour
la Grossesse Extra Utérine coûte 105 000 Cfa, et il
faut ajouter, là aussi, le kit de réanimation de
16 000 Cfa. Le kit de forceps coûte 30 000 Cfa.
Il existe aussi divers kits de curetage.
Enfin,
il faut inclure dans cette description, bien que de manière
plus large, une structure essentielle, « liée
médicalement » mais pas administrativement, au
service : la banque de sang et le laboratoire d’hématologie.
Très concrètement, et parfois très
« cruellement », une poche de sang coûte
8 000 Cfa. Soulignons, qu’il y a de grosses difficultés
à trouver du sang, notamment parce que 30% du sang est
refusée à cause d’une présence des
virus du sida et/ou de l’hépatite.
Mais
nous n’avons ici qu’une sorte d’image arrêtée
et « idéale » du service. Il nous
faut maintenant comprendre ce qu’il en est en « vrai »
de ces diverses structures. Et quelques caractéristiques
nous permettront de donner une certaine « épaisseur »
aux acteurs de ces services.
Les identités
et les contraintes des personnels de santé
En
effet, cette structure est « habitée »,
transformée par les conduites des personnels. C’est
pourquoi il nous faut tenter de les connaître, même à
grands traits, comprendre comment ils harmonisent leurs
contraintes sociales avec leurs choix professionnels.
Le
choix de la profession
Bien
sûr, il ne s’agit ici que du récit sur ce qui
déjà accompli puisque la « décision »
est énoncée, après-coup, dans le discours.
Est-ce pour cela, que, de manière récurrente, ce
choix est présenté comme « une
vocation », ou tout au moins « une envie ».
Nous nous contenterons ici d’un seul extrait d’entretien,
mais quasiment tous ceux que nous avons réalisés
articulent les mêmes éléments.
Toute
petite, je voyais les sages-femmes dans leurs tenues. J’étais
à A., c'est en voyant les sages-femmes avec leurs tenues
que j’ai voulu l’être. C'est depuis le CM 2
… (Mme B. S.-F.).
Si
l’on admet ce discours explicite, il n’y aurait donc
pas de problème initial de « motivation »,
mais plutôt un délitement de « l’élan »
lié à la « vocation »
initiale par un ensemble de « traits »
sociaux et économiques.
En
effet, à cette « image idéale »
viennent, dans le cours des activités de soins, s’opposer
les caractéristiques du travail et des situations sociales
réelles et contemporaines. La « socialisation »
des jeunes sages-femmes est complexe et érode les « bonnes
pratiques ».
Par
ailleurs, nombreuses sont celles qui évoquent des
différences entre le statut des sages-femmes il y a 20 ans
et maintenant. Est-ce vrai, ou est-ce une illusion ? Nous ne
pouvons ici trancher scientifiquement. Soulignons seulement que
ce discours sur soi, est construit sur le mode d’une
déception.
La
capitale en « bout de course »
De
nombreuses sages-femmes ont « bourlingué »
avant d’arriver dans le service. Et, tout se passe comme si
l’obtention d’un poste dans la capitale correspondait
à une promotion, ou un statut que l’on ne pouvait
acquérir qu’en fin de carrière. Dès
lors, lorsque enfin on parvient à obtenir ce poste, c’est
pour s’y « complaire » et, en tout
cas, on y arrive, sans doute, « fatigué »,
et à un certain âge.
Par
ailleurs, soulignons que d’un point de vue professionnel,
on peut penser que certains gestes sont « routinisés »,
acquis, incorporés avant l’arrivée dans le
service. Nous reviendrons sur cette question.
Une
vie quotidienne faite de « débrouillardises »
Mais,
l’identité et les conduites de ces praticiens de
santé ne peuvent uniquement être décrites
selon des caractéristiques professionnelles. Il s’agit
aussi, et sans doute principalement, de « vies »
humaines et, globalement, pour tous, la vie quotidienne est
difficile.
Maintenant
on vient d’aller à K. [pour loger], il n’y a
pas encore un mois. Il n’y a pas encore le courant. On a
fait un prêt et maintenant la banque est entrain de
prélever. C’est difficile, on se débrouille
pour joindre les deux bouts. (…) Nous nous réveillons
à quatre heures, quatre heures trente… Nous faisons
rapidement ce qu’il y a à faire. (…) Nous
faisons des journées continues et nous devons rentrer à
17 heures. Et quand on rentre on travaille aussi. (…) Á
notre niveau, nous implorons la grâce de Dieu. Chez qui tu
vas aller crier maintenant de venir te porter secours ? Tout le
monde se cherche. On implore la grâce de Dieu. (C., S.-F.).
Il
y a certaines, pour quitter la maison et arriver à
l’hôpital, il faut 500 Cfa le matin. Venir, manger et
retourner, encore 500 Cfa, et avec quel salaire ? Il y a d’autres
qui sont à 70 000 Cfa, plus de 5 ans, plus de 10 ans…
Pour une femme avec des enfants, est-ce que c’est possible
? Et les enfants sont en “privé” parce qu'avec
l’État ça ne marche pas ! (E., S.F.)
Il
faut donc continuellement trouver des solutions pour pallier
l’insuffisance des salaires officiels, et notamment en
« doublant » ses activités et ses
revenus officiels par d’autres activités.
Avec
mon mari, on se débrouille tant bien que mal. (…)
Je me lève le matin à 4 heures, j’ai une
petite fille que je dois entretenir avant de quitter la maison…
(S.-F.).
J’ai
quatre enfants, ils vont à l’école, le
dernier dans une école privée…Il y a aussi
la bonne et un enfant de mon petit frère, il fait la
classe de 5ieme. (…) On se débrouille
avec nos maigres salaires. Je fais du jus pour les écoles…
(A., S.-F.).
Il
en va de même pour le manœuvre, et sans doute chacun
se « débrouille » ainsi, à sa
manière, et en fonction des « ouvertures »
économiques correspondant à son statut.
On
se débrouille, ma femme vend au marché. Si à
la fin du mois je trouve quelque chose, je lui donne et elle se
débrouille aussi. (…) Les deux enfants sont dans
une école privée… (G., manœuvre).
Cette
inventivité pour « s’en sortir »
concerne aussi l’entrée dans la profession. Certains
postes, peu techniques, sont accessibles grâce à
divers réseaux ou plus simplement par des « rencontres ».
Je
conduisais le taxi jusqu’à il y a 5 ans, et il y a
ici une maman que je prends pour venir au service et je lui ai
parlé de ma situation. Elle m’a dit que si je ne
veux plus conduire le taxi, je peux venir faire le manœuvre
ici et elle m’a cherché ce travail (G., manœuvre).
Ainsi
se construisent des réseaux internes à la structure
de soins. Et à cela s’ajoute, de manière
variable pour chaque profession, un ensemble d’apprentissages
« sur le tas », et donc sans véritable
contrôle technique.
Les
apprentissages pratiques, « sur le tas »
L'apprentissage
de quelques techniques simples, fait que d’autres personnes
que les sages-femmes vont pouvoir constamment « déborder »
de leurs rôles et de leurs compétences officielles,
et pouvoir effectuer des gestes techniques.
On
aide les sages-femmes… Si l’enfant, le bébé
tourne, par exemple, le bébé est décollé
[il montre les gestes à effectuer] et s’il ne passe
pas, c’est que entre les jambes ce n’est pas large.
On fait, et on appui comme ça [il montre les gestes] et la
sage-femme met la main comme ça (…). J’ai
aussi appris à faire des injections (…). Si on
place du sérum à quelqu’un, si on va enlever,
j’enlève. S’il faut faire une injection à
quelqu’un, je peux… (D., manœuvre).
Mais
il en va sans doute de même des formations des
sages-femmes. Elles aussi vont intégrer dans les gestes
professionnels appris, un ensemble de pratiques liées et
contraintes par le contexte.
(…)
J’ai fait 13 ans à D. (…). La maternité
était vraiment délabrée, il n’y avait
pas de fenêtres. La nuit, les chèvres venaient se
coucher dans la salle… Le lendemain, vous venez au
service, vous faites le ménage d’abord pour ces
chèvres-là ! Et puis, moi, mon premier accouchement
là-bas, il n’y avait pas de fenêtres, bon
quand j’avais fini l’accouchement j’étais
toute trempée. Je recevais les gouttes d’eau par
derrière, et franchement, le travail là, m’a
dégoûté.
J’étais
allé voir la religieuse, elle m’a dit qu'elle ne me
promet rien, mais qu’elle va faire de son mieux. C’est
comme ça qu’elle a pu rénover la maternité
complètement et me construire un logement à côté,
avec un groupe électrogène (…).
C’était
le mari à L. et toi là-bas, à l’intérieur
du pays. Peut-être que le mari ne veut pas que les enfants
soient à l’intérieur, peut-être que les
enfants soient à L., tu es obligée de faire des
navettes, venir à L. les voir, repartir pendant les
vacances (…). Ce n’est pas facile !
Les
enfants sont dans l’enseignement privé … (C.,
S.-F.).
La
conjonction de ces identités précaires et
d’habitudes acquises dans des conduites professionnelles
antérieures, souvent dans des postes « isolés »,
induit des pratiques professionnelles régies par un
ensemble de « tours de mains » : des
normes pratiques techniques et sociales souvent éloignées
des normes techniques officielles.
Il
peut en être ainsi de quelques habitudes, entre le social
et le professionnel, comme, par exemple, lorsque la nourriture,
ou un dossier médical humide, est chauffée dans le
stérilisateur.
Même
si ces pratiques ne sont pas, d’un point de vue médical,
véritablement dangereuses, c’est ainsi que se
détériore le matériel technique et
s’introduit un certain laxisme.
La
même dérive s’observe aussi pour ce qui
concerne des gestes plus techniques comme l’utilisation
d’un partogramme qui n’est quasiment jamais rempli.
Les
partogrammes, on avait fait une formation sur le plan national.
Il me semble que nous étions les premiers à être
formés, mais franchement j’ai honte quand je vois
les dossiers des femmes parce que les sages-femmes ne dressent
pas le partogramme et laissent le partogramme nu. Et pourtant il
me semble que le professeur F. avait institué que les
internes fassent le partogramme avant de venir au staff. Moi j’ai
toujours dit que ce sont les sages-femmes qui suivent la femme en
travail et donc que c’est à elles de faire le
partogramme. Nous avons oublié, oublié (T.,
Sage-femme).
En
fait, cette absence de partogramme s’explique sans doute
par de multiples raisons. Tout d’abord, loin de toute
raison « construite », il s’agit
avant tout probablement d’enchaînements gestuels qui
font qu’on n’isole pas une séquence
d’écriture, une pause réflexive, dans le
suivi du déroulement de l'accouchement.
Pendant
nos études, on nous a montré comment faire…
Quand il faut commencer par ouvrir, c’est-à-dire au
moins quand la femme est à 5 cm déjà, on
peut ouvrir le partogramme, donc on nous a montré comment
faire tout cela.
Avant,
quand on était en formation, ce sont les sages-femmes qui
faisaient, les élèves sages-femmes. Mais quand je
suis revenue, maintenant ce sont les étudiants en
médecine, les internes qui s’en occupaient.
Il
paraît que comme les sages-femmes qui devaient le faire ne
s’y intéressaient pas, alors le chef a demandé
que ce soient eux qui le fasse maintenant pour pouvoir être
habitué.
Pour
moi, de toutes façons, avant que la femme ne soit à
dilatation complète, à chaque fois que tu fais le
touché, tu continues à tracer le partogramme et
donc quand elle accouche, elle est à dilatation complète…
Quand tu as le temps, tu fais en même temps. Si tu n’as
pas le temps après l’accouchement, tu termines (G.,
Sage-femme).
À
l’instar des indécisions concernant le partogramme,
cette incertitude – cette vacance technique - se retrouve
aussi quant à d’autres gestes médicaux.
Il
y a certaines collègues qui sont dans les équipes
de garde et qui font des épisiotomies. Il y a un temps,
quand la femme se déchire, pour la suture, on dit d’aller
chercher l’interne. Cet interne, s’il fait quelque
chose, il faut qu’il finisse d’abord avant de venir
voir la femme, tout ça, là ça fait mal. Or,
une sage-femme, si je ne me trompe pas, si tu fais une suture en
même temps, c’est vite résorbable plus
qu’attendre l’interne.
C’est
pourquoi, des fois, nos collègues laissent la femme se
déchirer… Des fois, tu fais l’épisio…,
l’interne vient dire pourquoi tu as fait l’épisio…,
sans mon avis. Il y a de ces choses-là ! Quand tu ne
veux pas te faire engueuler par un interne qui pourrait être
ton enfant… (G., Sage-femme)
Il
peut aussi s’agir d’un véritable manque de
formation.
Nous
quand on était élève, on n’a pas connu
ces choses-là. (…) On n’a pas eu de formation
(…) On a été formé sur le terrain,
pendant la garde par quelques camarades, mais dire qu’on
nous a donné une formation en tant que telle, non …
(Sages-femmes, suites de couches)
S’ajoute
une incertitude quant à qui doit remplir cet instrument.
La crainte d’un contrôle ne semble pas ici être
en jeu puisque par contre sont souvent indiquées les
constantes de l’accouchement dans le dossier, quand
celui-ci est disponible. Comme le dit une sage-femme : « je
vois des écritures sans partogramme, nous avons les
dossiers ».
Il
s’agit donc plutôt globalement d’une sorte de
« déficit » organisationnel
important. Aucun dossier ne suit rigoureusement une femme depuis
son admission jusqu’à son accouchement et sa sortie
(cf. empilement des tâches). La fonction du dossier n’est
pas incluse dans la démarche de soins et le suivi, rien ne
contraint une certaine « standardisation »
des gestes.
En
résumé, on pourrait comprendre la situation de ces
personnels de santé comme résultant de la
conjugaison de deux « lignes ».
Tout
d’abord sur un plan technique, un délitement des
gestes techniques par une sorte d’érosion des
contraintes et des habitudes professionnelles. Ensuite, de
manière plus large, des obligations sociales et
économiques qui obligent à trouver des ressources.
Ces
contraintes sociales viennent empêcher une gestion
rigoureuse des modalités et des temps de travail. C’est
ce que nous allons décrire maintenant.
Les constantes du
dysfonctionnement du service
L’impossible
gestion des personnels
La
régulation « légale » du
travail est constamment contrariée par un ensemble de
raisons sociales
Les
femmes sont difficiles à gérer. Mon premier
problème, c’est les femmes. Les femmes viennent en
retard. Elles disent : “mon enfant est malade, mon mari est
malade, mes parents sont malades”. Tout le temps ce sont
les mêmes choses. Gérer les femmes c’est
vraiment difficile (Surveillante Générale [S.G.]).
De
même, la situation générale fait qu’il
est quasiment impossible d’exiger de la ponctualité.
Nous retrouvons, d’un autre point de vue, les effets des
multiples « débrouillardises » qui
caractérisent la vie quotidienne des personnels de santé.
Avant
le personnel était matinal et ponctuel. Mais avec la
situation, certaines viennent à pied, elles viennent d’A.,
d’A., B.… Quand vous leur demandez les raisons du
retard, ils vous répondent qu’ils ont fait la moitié
du trajet à pied (S. G.).
Ainsi,
pour ne prendre qu’un exemple.
Je
suis à K.. Je viens en taxi. Des fois, le problème
de véhicule… Je prends un taxi jusqu’à
G.. De là, je prends un autre. Ce qui fait que je suis,
des fois, en retard. Vous arrivez, des fois, les passagers ne
sont pas encore en nombre, il faut attendre (T., S.-F.).
Chacun
sachant les contraintes de l’autre, comment être
exigeant sur des normes idéales que tous devraient
respecter ?
Les
économies informelles « sociales »
Pour
le dire simplement, « il faut bien s’en
sortir »… et, dès lors, toute activité
peut permettre d’améliorer son ordinaire. Aucune
liste ne serait exhaustive, mais on peut donner quelques
exemples.
Il
peut s’agir de vente d’eau chaude à la porte.
Pour
l’eau chaude pour la toilette, c’est nous-mêmes
qui allons acheter. Des femmes vendent le seau à 50 Cfa le
petit seau (Mme T. parturiente).
De
vendre le prix des « toilettes ».
Aux
suites de couches, on a instauré un ticket que tu vas
acheter. Le ticket, tu le prends, avant de te doucher ou d’aller
aux toilettes. Le ticket était à 150 Cfa (Mme V.,
accouchée de jumelles).
De
faire payer le prix du passage, ainsi que le montre notre
observation.
10h
23, un portier commande de la cigarette à une fille qui se
rend chez sa mère hospitalisée à la
maternité.
10h
30, un garçon escalade les grilles pour entrer dans le
couloir conduisant à maternité.
10h
35, une jeune fille est coincée entre les deux gardiens,
elle négocie et elle passe. Elle nous explique ensuite
qu’elle connaît le premier gardien qui l’a
laissée passer, alors que le second ne voulait pas, mais
il a été convaincu par son collègue.
10h
58, le passage payé par une jeune fille qui donne 25 Cfa
au gardien.
11h,
un jeune homme s’approche du premier portier, lui fait un
large sourire et lui serre chaleureusement la main. Il passe sans
problème.
Et
de fait, la régulation des entrées et des sorties
est une tâche impossible, tout d’abord pour de
simples raisons d’horaires.
C’est
vrai, on est là de 7h à midi et de 14h à 17h
30. En principe on ne devrait pas partir, on devrait se relayer
parce que les femmes peuvent sortir sans faire de formalités.
Ces cas sont fréquents (Gardien).
Ensuite
parce que les familles des patientes trouvent, par la petite
corruption, des moyens de « passer ».
Il
y a aussi des gens qui emmènent des médicaments,
d’autres ont rendez-vous avec les médecins et aussi
certains apportent de la nourriture aux malades. On laisse
passer.
Mais
on vérifie parce que certains viennent avec de vieilles
ordonnances… Il faut être très éveillé
par ici pour ne pas se faire tromper (…).
Il
ne faut pas être trop sévère. Vous pouvez
rencontrer un jour quelqu’un que vous avez renvoyé
en un endroit où c’est lui qui doit vous servir.
Pour cela, il faut être un peu souple… (Gardien).
Par
ailleurs, tout lieu est aussi un « marché »
potentiel. On peut ainsi vendre des yaourts ou de l’eau de
Javel, en différents lieux, y compris en salle
d’accouchement.
La
Javel, on a apporté de la maison de l’eau de Javel,
mais elles ont dit qu’elles n'utilisaient pas ça
là-bas. Il y a une forme chez eux faite comme des
berlingots de yaourt congelé, c’est en sachet et on
nous l’a vendu à 500 Cfa (…) Ce sont les
sages-femmes qui ont vendu cela à l’admission (Mme
V., parturiente).
Problème
de concentration chimique, peut-être ? Mais une
économie parallèle régit l’accès
aux soins et aux lieux.
Les
économies informelles « médicale »
Mais
à cela s’ajoute un ensemble de pratiques
« rentables » directement construites sur
les pratiques sanitaires. Une nouvelle fois, prenons simplement
quelques exemples. Il peut ainsi s’agir de la vente
clandestine des produits et du matériel, et tout peut être
l’objet d’un négoce.
Oh
ici ils vendent les médicaments. Hier j’ai aussi
acheté des gants chez une infirmière qui est venue
faire des soins ici (Parturiente Mme T.).
Les
sages-femmes là-bas, j’ai vu qu’elles
vendaient tout, même les sérums. Pour qu’on te
mette les sérums, il faut que tu achètes les
« sparadraps », tout, même l’alcool.
Tu achètes tout. Les gants aussi, on achète chez
les sages-femmes.
Quand
j’étais sur le lit et je devais accoucher, on m’a
prescrit des gants à ma maman pour qu’elle aille
acheter. Il y a une sage-femme qui est là-bas, elle
grondait que pourquoi ma maman est partie acheter ailleurs,
qu’elle vend ça ici. Et ma maman l’a supplié
que, la prochaine fois, c’est chez elle qu’elle va
acheter. Et depuis on a acheté chez elle.(Mme D.,
coiffeuse).
Selon
l’accompagnante, l’infirmière ou la
garde-malade lui proposait une ampoule injectable contre la
douleur. Et c’est ce qu’elle a acheté à
1200 Cfa. Mais la dame nous a demandé de ne pas en parler
car elle craint la colère de la garde-malade (entretien en
réanimation).
En
fait, tout ceci est connu et pratiquement admis par tous.
L’officieux est seulement tu. Et, manquant de parole, il ne
peut être repris dans un commentaire critique :
pratique efficace et sans langage.
Il
m’arrive de venir faire des accouchements de certaines qui
me sont confiées. Les gants, certaines sages-femmes
vendent à 250 Cfa, d’autres qui vendent à 300
Cfa. Je ne sais pas si cela dépend de là où
elles ont acheté leurs produits ? (…) Franchement
les sages-femmes vendent aux femmes, elles vendent leurs produits
et elles font une ordonnance aux femmes en disant c'est ça
que j'ai utilisé pour que la femme accouche…(G.,
S-F)
Il
peut aussi s’agir dans certains cas d’erreurs, comme
ce que nous relatent ces propos d’une parturiente. Mais,
dans ces cas, la défiance et la rumeur trouvent cependant
à se confirmer.
On
m’a prescrit un médicament. Je ne comprends rien. Il
s’agit de Folifer : il y a 60 comprimés dans la
boite à prendre et on m’a prescrit 4 boites et de
prendre 2 comprimés par jour. Ce matin, quand le docteur
passait, il a dit que ce n’est pas possible. Cela doit être
une erreur. (…) Faites quelque chose pour que je récupère
mon argent pour manger. Mon mari est tailleur et on lui a fait
faire des dépenses…
Nous
cherchons alors l’interne et le médecin spécialiste…
Le
spécialiste : Pourquoi avez-vous prescrit 4 boites de
folifer à une patiente
Interne
: Je ne me souviens pas avoir prescrit 4 boites de Folifer à
une patiente …
Anthropologue
: C’est une dame, teint noir, opérée pour GEU
et transférée salle 5
Interne
: Ah oui ! Je me souviens. [s’adressant au spécialiste],
Comme tu m’as dit de la mettre sous Folifer pendant deux
mois alors j’ai prescrit 4 boites.
Le
spécialiste : Il y a combien de comprimés dans la
boîte ?
Interne
: Je pense que c’est 30
Le
spécialiste : Non, c’est justement 60 comprimés.
Va revoir la dame et dis-lui de réserver deux boîtes
que nous les vendions afin qu’elle récupère
son argent…
Une
certaine négligence qui souligne cependant clairement le
peu de souci du malade et de ses difficultés économiques.
À
l’évidence, ces pratiques sont préjudiciables
pour le fonctionnement global de l’hôpital. Prenons,
par exemple, la vente des kits par les sages-femmes et les
médecins.
(…)
le problème même, c’est que les gens viennent
demander les prix. Ils n’achètent pas (…)
mais ils demandent les prix, après ils reviennent et ils
disent qu’il faut leur mettre le cachet « payé ».
C’est là, quand on me dit ça… Vous
n’avez pas payé les produits chez moi et vous me
dites de mettre le cachet « payé »,
pourquoi ? Ils disent qu’ils ont payé ça chez
des camarades, ça ne se fait pas !
Les
sages-femmes et les médecins vendent. C’est là
où je dis qu'il y a un problème. Tu n’as pas
vendu les produits, mais tu mets le cachet, payer là à
la première personne qui peut te trouver…
(Pharmacien)
Les
conséquences de tous ces actes apparemment infimes sont
donc extrêmement importantes. Notamment ces pratiques
diffusent un climat de suspicion et influent sur la fréquentation
des services de santé et une insuffisante qualité
de l’offre de soins constituée aussi par tous ces
« détails » de gestion. Et pourtant,
le facteur modifiable - outre de larges actions politiques - est
de combattre cette désaffection pour l’hôpital
en améliorant l’offre.
Question
: Si tu vas accoucher, ou vas-tu aller ?
Réponse
: Au centre de santé ! Aller au centre de santé. On
va te dire, en venant d’amener Javel et autre. Mais quand
vous allez arriver, on va refuser, qu’on ne va pas
utiliser, que eux-mêmes ils en ont… Qu’ils
vont vous vendre. Même quand tu achètes la bande à
la maison pour aller, on va te dire que non ! Eux-mêmes,
ils ont une autre bande pour vendre. Maintenant tout ce que j’ai
acheté là, c’est à cause de l’hôpital
et comme on a refusé, c’est resté et même
ce qu’on vendu, je n’ai pas vu ça après.
Je ne sais pas si on les a utilisé ou pas … (Mme
V., Parturiente).
Comment
comprendre ?
Il
ne s’agit pas de critiquer, mais plutôt de comprendre
à quelle logique ces pratiques répondent. Elles
correspondent tout d’abord à une histoire, et s’il
y a aussi toujours dans les présentations officielles du
fonctionnement des structures, un oubli de l’histoire du
service, par contre les personnels confrontent toujours le
présent du fonctionnement au passé - souvent
idéalisé - du service.
Ça
va de mal en pi, lorsque j’étais venue ce n’était
pas comme ça. On a dû réformer, mais pour le
matériel, ce que j’ai à souligner, nos
matériels, les pinces par exemple ne sont pas changées
à temps… Nous utilisons les mêmes matériels
jusqu’à plus de 10 ans, ça s’émousse
(…) Lorsqu’on a introduit les seringues à
usage unique, le CHU n’en procurait pas au personnel, on a
dû faire payer les malades (…) C’est à
ce moment que les sages-femmes ont eu l’idée de
faire payer les malades, parce que même les gants, on ne
nous les procurait plus…(…). Si je ne me trompe,
c’est au moment de la crise qu’on a commencé à
vendre (sage-femme).
Cette
histoire réelle ou « vécue »
autant qu’imaginée conduit à un présent
complexe que caractérisent de nombreuses zones
d’incertitude. Ces zones sont caractérisées
par un ensemble de gestes, correspondant le plus souvent à
un ensemble mêlé de débrouillardises et de
« résolutions » de problèmes.
Vous
faites des demandes à la direction, on ne vous sert pas.
Finalement nous sommes obligés de faire payer l’eau
de Javel à chaque patiente. C’est avec cela que nous
nettoyons les matériels (S. G.).
En
effet, et pour ne prendre que quelques exemples, dans le kit
d’accouchement, il n’y a que deux paires de gants.
Comment faire si l’accouchement en nécessite plus de
deux ?
De
la même manière, même si l’on peut
imaginer que la vente de produits pourtant disponibles à
la pharmacie rapporte aux sages-femmes, il est aussi évident
que d’en disposer sur place permet d’aller plus vite.
En
fait, globalement, il s’agit de gestion aléatoire de
zones d’incertitude. Et dès lors on peut assister au
meilleur comme au pire.
Pour
la vente des produits, moi je dis, des fois il y en a qui
exagèrent. Si moi je veux vendre, je vends honnêtement.
La femme vient, il n’y a pas de gants, il faut que la femme
aille à la pharmacie avant de trouver des gants, mais
elles saignent abondamment. Tu ne peux pas attendre. Des fois on
vend et on ne nous rembourse pas. Et ce qui est marrant c’est
que quand nous faisons quelque chose de bon, jamais on ne le dit
! Jamais on en dit quand nous cotisons pour faire une GEU…
(sages-femmes, suites de couches)
Autre
exemple : un médecin effectue une réparation
périnéale dans la salle d’accouchement pour
éviter à la malade de payer pour le bloc.
Question
: Il y a un problème de matériel ?
Oui,
les pinces et autres là, on n'en a pas ici et quand il y a
des épisiotomies, pour les réparer, il faut aller
au bloc. Il faut payer un cas, un cas de bloc opératoire.
Comme elles ont du mal à payer ne serait-ce qu'un fil,
elles n’ont pas d’argent… Donc le problème
se pose. D’abord le bloc n'est pas tout le temps libre, si
le bloc est occupé, il faut attendre. Nous sommes obligés
de suturer ici, mais il n’y a pas de matériel.
Là-bas, il y a le matériel, donc on va l’emprunter
… (rires) (DES).
En
fait il s’agit toujours de gradients variables, allant
d’une façon de pallier les manques de l’institution
jusqu’à un certain commerce utilisant l’urgence
de la situation comme argument de vente.
Un
fonctionnement « informalisé » du
service
Le
service n’offre donc pas obligatoirement une régularité
de soins standardisés. Une nouvelle fois, pour le dire
simplement, il « faut négocier » sa
santé.
Face
à cette institution hospitalière se présentant
comme opaque et potentiellement « dangereuse »,
la bonne solution est de connaître quelqu’un dans la
structure de soins.
La
confiance ne s’adresse donc pas à une institution
mais à quelques personnes qui sont connues, et tout se
passe comme s’il n’y avait pas encore de modèle
relationnel pour une relation sociale qui serait au départ
anonyme.
Certains
viennent se renseigner pour tel service au CHU, bon… Ils
savent que je travaille au CHU. Il y a certains qui accompagnent
des parents, leurs filles pour venir accoucher. On se rencontre :
« Ah maman, on ne savait pas que vous étiez
ici ».
Elles
cherchent à me voir à la maison, dans le quartier,
connaître chez vous pour des renseignements, pour la
vaccination, quand les gens cherchent un service…(…)
Ou si un parent est hospitalisé en médecine, on lui
a prescrit tel produit, ils veulent savoir s'il faut acheter le
tout ou bien s'ils peuvent en acheter d'autres… Bon vous
êtes connu dans le quartier (…).
S'ils
débarquent comme ça au CHU, ce sera difficile de se
renseigner, je ne sais pas hein … (…) surtout que
c'est le CHU. Si c'est un centre de santé ou bien un
dispensaire de village, ce n'est pas compliqué…
(F., S-F).
Pour
entrer de manière « personnalisée »
dans la structure de santé, plusieurs stratégies
sont utilisées.
Il
peut s’agir « d’entrées directes »
dans l’institution, comme c’est le cas lorsque l’on
se « confie » à une sage-femme
travaillant à la maternité.
On
me sollicite surtout pour les consultations prénatales.
Parfois les gens viennent me voir à la maison et je leur
dis de venir à l'hôpital et je les suis. (…)
Si on me donne quelque chose, je prends, mais je n’exige
rien. (…) Parfois si je fais la consultation prénatale
et si la femme est en travail, si elle me sollicite, je viens et
je l'accouche. Quelquefois je suis seulement la sage-femme de
garde, elle fait l'accouchement et après je suis…(G.,
S.-F.).
Si
on est de garde, elles vous sollicitent comme ça, ou bien
toi-même tu l’as rassurée qu’en fin de
grossesse, quand le travail commence, elle t’appelle voir.
Si je suis disponible ou si je suis de garde, ça tombe
bien, si je ne suis pas de garde, je viens t’assister quand
même, je t’accompagne quand même…(…)
Il y a l’équipe de garde quand même, mais toi
tu es à côté. S’il y a un problème,
c'est l’équipe de garde qui prend le devant …
(…)
Le
médecin qui est de garde, si je le vois, je peux dire que
c’est ma protégée. Je ne suis pas de garde,
mais c’est à cause d’elle que je suis là,
que l’on a décidé une césarienne pour
elle, donc il faut m'aider pour qu’elle puisse s’en
sortir…(S.-F.).
Accentuons
le trait en soulignant ce qui est implicite dans ce propos, c’est
que ces conduites semblent « normales ». En
effet, il semble normal de dire ou tout au moins de
sous-entendre : « c’est parce que c’est
ma protégée qu’il faut qu’elle s’en
sorte ! ». Se met en place alors une éthique
sélective.
Et
effectivement, dans la plupart des cas, c’est cette
sage-femme « accompagnatrice » qui fait
« ses » accouchements, pour le meilleur
comme pour le pire.
Si
tu amènes la femme, tu peux si tu veux faire toi-même
l’accouchement, ou bien si tu ne veux pas, tu dis à
celle qui est de garde : « ma sœur, j’ai
amené ma cousine, il faut t’occuper d’elle, et
elle s’occupe d’elle. Mais si tu veux toi-même
accoucher, elle te laisse accoucher, mais elle te suit parce que
c’est elle qui doit écrire dans le cahier »
(sage-femme).
Et,
en miroir, correspondant au même processus, les
parturientes se méfient des soignants et ne font confiance
qu’à celles qui les protègent.
(…)
La femme était vraiment inquiète, mais quand je
suis venue lui expliquer que pour faire sortir, l’intérêt
de la césarienne pour elle-même d’abord et
pour l’enfant, elle a compris. Elle avait de l’argent,
mais avant elle disait aux collègues qu’ils n’ont
rien… (…) Elle a sorti l’argent et on lui a
fait (Sage-femme).
Il
peut aussi s’agir « d’entrées
indirectes » si on utilise un intermédiaire
pour être confié à une autre sage-femme ou un
autre médecin.
Si
les gens de ma famille viennent ici, je les confie à mes
patronnes. S’il y a une aide à apporter, j’apporte
… Je peux dire : « celle-ci c’est ma
sœur » (manœuvre).
Observation
salle de travail :
Un
interne qui travaille en ORL se promène en salle de
travail et négocie avec le médecin de garde pour
qu’une de ses parentes qui est en travail soit bien
traitée. Il sort et revient avec deux gants en main.
Autre
exemple : on peut aussi « passer » par
un médecin extérieur.
Je
ne suis pas suivi par un docteur d’ici. Il me suit chez
lui. Donc il m’a envoyé ici puisqu’il
travaillait ici avant… Tout le monde le connaît, on
m’a acceptée.
Je
n’ai pas accouché dans sa clinique parce que c’est
trop cher… C’est la clinique F.
(.…)
C’est parce qu’il est d’ici qu’on m’a
bien reçue. Il m’a envoyé avec une lettre.
Quand j’ai remis la lettre aux autres docteurs, ils m’ont
tout de suite pris et ils ont commencé à me suivre.
Si je n’avais connu personne, j’aurai traîné
et pleuré (parturiente, Mme T.).
Toutes
ces pratiques sont banales, et par exemple, cette aide-soignante,
qui vient d’un autre service nous dit : « C’est
moi qui ai emmené la femme ». Elle est
garde-malade au premier étage et c’est elle qui
s’occupe du cordon. Elle dit : « c’est ma
parente ».
La
constance d’une économie de dons et de contre dons
Il
ne s’agit sans doute pas de « volonté »,
ni uniquement de réelle décision longuement mûrie.
Plutôt de l’intrication de plusieurs types
d’économie : l’obligation de poursuivre
comme cela était auparavant, la nécessité de
redistribuer aux siens, l’habitude sociale de donner « de
la main à la main » de manière
personnalisée.
Avant
ici à la maternité, tout allait très bien.
Surtout il n'y avait pas de problèmes d’argent (…).
Et on nous payait du matériel, des ingrédients.
Tout était là. Je me souviens qu’on avait
tout et parfois même on gaspillait. Si tes parents
tombaient malades, on avait même la possibilité de
prendre les médicaments…. Mais actuellement nous
souffrons. Quelquefois je suis obligée de donner de
l’argent au personnel. Je suis devenu distributeur de
l’argent. Mme K. me demande : « toi, où
tu trouves de l’argent pour distribuer comme ça ? »
Je dis : « chaque fois que Dieu me donne, moi aussi je
vais donner. Rien n’est impossible à Dieu ».
Parfois quelqu’un vient te voir avant de partir, te tend la
main et te donne 1 000 Cfa ou 2 000 Cfa. Il faut
partager avec les autres (S.-F.).
Moi,
je n’ai jamais demandé l’argent. Je fais
l’accouchement pour plaire à la personne qui m’est
confiée. C’est à la personne de me donner
quelque chose, un pagne, des foulards, mais je n’exige pas
quelque chose (S.-F.).
Perception
de la qualité des soins par les familles et les patientes
et conséquences techniques de ces dysfonctionnements
Qualité
des soins ressentie
Les
« clientes » et leurs familles se
« confrontent » - voire « s’affrontent »
- à cette économie informelle et ses dérives.
Ici
dans cette salle, vous ne pouvez rien observer, allez dans la
salle d’accouchement, vous découvrirez un peu de
tout. C’est presque de la méchanceté à
l’égard des malades surtout celles qui n’ont
pas d’argent.
La
seule chose qu’ils ont faite c’est que après
les 60 000 Cfa que nous avons payés, il y a une
sage-femme qui a dit à ma petite sœur que le docteur
demande qu’on me place un sérum pour chercher ma
veine. Ce sérum se vend à 1 900 Cfa [on nous
montre le sérum qui n’a pas été
utilisé].
J’ai
demandé qu’on me le prescrive pour que ma petite
aille le chercher à la pharmacie, la sage-femme m’a
répliquée que c’est seulement ici chez eux
que cela se vend. Nous étions obligés d’acheter,
mais après négociation, elle nous l’a laissé
à 1 800 Cfa.
Quand
elle nous l’a donné, elle ne l’a pas utilisé
sous prétexte qu’elle n’a pas trouvé la
veine. Et elle est partie. Je suppose qu’elle a fait cela
pour reprendre après le sérum et le revendre à
une autre patiente. C’est ce qu’ils font et que moi
je déplore (Mme B. , Patiente maternité).
Les
clients portent le même regard critique sur certains gestes
sur le suivi médical.
Oh
les gardes-malades ici ! C'est toi-même qui va faire comme
ça. Hier nuit, il y une garde-malade qui devait veiller
sur les patients. Normalement veiller et contrôler les
sérums pour les changer. Mais hier nuit, trois sérums
sont finis et elle n’a pas changé (…). Les
personnes dont les sérums étaient finis
souffraient. Elles suppliaient : « Pardon, venez
m’enlever le sérum ». La garde-malade
dormait tranquillement. (…) Après, pour moi la
garde-malade est venue et elle a dit qu’on la dérange.
Chez nous, il faut que les choses changent. Si tu ne connais
personne à l’hôpital, ici tu vas traîner.
(Parturiente Mme T.).
Ce
type de conduite est aussi évoqué par une autre
ancienne parturiente :
Si
le sérum finit, il n’y a personne pour te l’enlever.
Même si les sages-femmes passent, si tu les appelles, on ne
te regarde même pas. Il y a les sérums, ça
peut rester finir et rester là-bas jusqu’à ce
que le poignet enfle. Tu les appelles, elles passent sans rien te
dire. Tu vas les supplier fatiguer, avant qu’elles ne
viennent l'enlever (Maman D., coiffeuse, ancienne parturiente).
Il
résulte de ces « détails »
que les accouchements et les « soins » sont
vécus de manière souvent douloureuse par les
parturientes.
Entretien
avec madame D. :
(…)
on m’a prescrit des sérums. Nous avons acheté
les sérums et on m’a mis sous sérum. Je suis
resté là-bas jusqu’au lendemain matin. Puis
on m’a emmenée dans une autre salle. Dans cette
autre salle, on m’a mise encore sous sérum et il y
avait aussi des produits que je prenais. Quelque temps après
je me sentais mieux, mais mes urines étaient toujours
rouges… Dans la nuit, j’ai beaucoup vomi et après
ça on m’a ramené à la maternité
chez les sages-femmes puis on m’a remis les sérums
et fait des injections. (…) C’est là que j’ai
commencé à ressentir les contractions utérines,
en ce moment ça faisait huit mois de grossesse…
Quand
je suis monté sur la table, la sage-femme m’a dit de
pousser et j’ai poussé et accouché en même
temps. Mais je n’ai pas su si l’enfant était
bien portant ou non. Je perdais beaucoup de sang. Ce qui m'a
beaucoup marqué, la sage-femme qui m’a accouché,
ce jour-là, il y avait des élèves avec elle.
Au lieu de me nettoyer le ventre, c’est une enfant, une
élève qu’elle a prise pour le faire. (…)
J’avais
mal dans le corps et d’un coup je perdais connaissance. Je
ne savais pas ce qui m’arrivait. J’ai fait un effort
et j’ai appelé ceux qui étaient à côté
de moi là-bas pour leur demander de l’eau chaude à
boire. Ils ont eu peur, mais ils m’ont donné de
l’eau chaude à boire, et ils ont appelé la
sage-femme. (…) Quand elle est venue, elle est partie
chercher un brancard…
(…)
On m’a dit que je saignais beaucoup et pour cela on a voulu
me relaver le ventre. (…) Les sages-femmes riaient, et la
sage-femme a dit : « Madame, c’est vrai tu as
accouché, mais il y a beaucoup de sang en toi. On t’a
nettoyé le ventre, mais il reste beaucoup de sang en toi.
On ne t’a pas bien nettoyé le ventre, nous allons
recommencer ».
Ça
me faisait mal, mais je gardais le courage. C’est un jeune
homme qui m’a lavé le ventre et j’avais très
mal. Et ils disaient que s’ils ne me faisaient pas ça,
la façon dont ça saigne, on devra m’opérer.
Ça me faisait très mal (…), j’ai fait
doucement et je suis allée chez celle qui était de
garde. C’est elle qui m’avait accouché, je
l’ai bien reconnue. Je lui ai dit : « pardon,
maman, je m’affaiblis, ça me fait comme si je vais
avoir le vertige… »
Oh,
ce jour-là, elle m’a tellement insultée: « Je
n’ai pas fini de nettoyer mon bureau et tu me dis de venir
mettre du sérum, ce que tu dis là est-ce que ça
a un sens ! »
J’ai
dit : « pardon, je ne savais pas, pardon ».
Dans
la nuit, elle a envoyé quelqu’un pour mettre le
sérum…
(…)
Ils regardent les gens comme des poulets. C’est ce qui m’a
beaucoup marqué là-bas.
Même
si, au dire des clients, d’autres gestes sont, au
contraire, humains.
C’est
vrai que les choses ont changé et évolué.
Hier quand j’étais dans la salle de réanimation,
il y avait une dame, elle s’est salie en déféquant
dans ses pagnes. Elles ont mis des gants et l’ont nettoyée
avec de l’eau et de l’eau de Javel (Mme B. G.,
Patiente maternité).
Mais
il y a partout, et très globalement, le sentiment d’une
certaine injustice, y compris chez certaines sages-femmes qui ne
peuvent que déplorer ces pratiques.
Ceux
dont les parents sont riches sont mieux servis. Là où
on est, si c’était la petite sœur du
directeur, on te téléphone, le directeur te dit tu
as une petite fille avec vous, tu donnes les produits pour
l’opérer. (…) Oui, c’est ce que nous
faisons ici, quand on est pauvre c’est facile de mourir…
Est-ce possible d’y remédier ? (sage-femme).
Le
suivi incertain du dossier
Cette
privatisation du public a des conséquences quant au suivi
immédiat de la parturiente et de son enfant.
Il
n’y a plus de suites de couches. Je ne sais pas ce qui nous
arrive, nous accouchons les femmes et nous les amenons à
la maison. (…), un dossier, je ne l’ai pas vu le
samedi, je ne l’ai pas vu le lundi matin à la
première heure (…). C’est un dossier qui est
nu. Il paraît que cette femme a saigné, on a dû
l’amener au bloc pour la suturer. Elle est passée
par la « réa » et de là elle
est venue à la salle annexe… (…). J’ai
fait la remarque concernant le rhésus de l’enfant,
parce que j’ai vu dans le dossier rhésus négatif
pour la mère et à la page où je devais voir
celui de l’enfant, je ne l’ai pas vu.
Les
saignements, la déchirure et la suture, rien n’est
mentionné dans le dossier… (Mme B., S.-F)
Ce
type de dysfonctionnement peut aussi être préjudiciable
à long terme, au suivi de la femme.
Si
elles se sont échappées, le problème se pose
à elles parce qu’elles n’ont pas le carnet
rempli. Normalement, une femme qui a passé par les suites
de couches doit avoir son carnet rempli à la page
d’accouchement et c’est là qu’on leur
donne tous les conseils concernant le jour où elle va
vacciner son enfant… Comment aussi elle va prendre la
déclaration de naissance ? (Sage-femme)
La
relation étant individuellement construite, pour les
acteurs, elle n’engage pas l’institution. Dès
lors, la relation se dénoue ainsi qu’elle s’est
établie sans que cela implique obligatoirement une
procédure administrative comme un « bon de
sortie » ou une inscription dans un registre médical.
À
l’inverse lorsqu’on ne bénéficie pas de
cette « relation » de proximité, on
peut être victime d’une certaine rigueur
administrative. Celle-ci est certes légitime. Cependant
elle semble parfois extrêmement contrastée avec le
laxisme précédemment décrit.
Il
peut, dans ce cas, s’agir de banales difficultés
administratives. Sans entraîner la mort, elles donnent
cependant une mauvaise image de la qualité de l’accueil
sanitaire.
Par
exemple, une femme ayant présenté une GEU qui a
perdu un bon de paiement et qui ensuite doit attendre pour être
« libérée » que le caissier
revienne de cérémonies de funérailles.
Les
docteurs nous ont bien accueillis (…) mais tout le
problème, c’est au niveau de l’argent. Quand
on est arrivé, mon mari devait payer un kit de 60 000
Cfa pour l’opération. Mais, n’ayant pas
d’argent, il a versé 40 000 Cfa. Bouleversé
par la situation, il n’a pu retirer le reçu. Mais
l’opération a été faite. Seul le kit
de la réanimation n'a pas été payé.
Maintenant, pour qu’on nous libère, la direction
réclame le reste de l’argent.
Mon
mari est allé [dans le pays voisin] pour supplier un ami,
mais il ne l’a pas trouvé. Ma maman est venue avec
10 000 Cfa, mais c’était insuffisant. Aussi
celui à qui mon mari a remis les 40 000 Cfa n’est
pas présent dans le service pour délivrer le reçu.
Il paraît qu’il est parti aux obsèques d'un de
ses parents… (Mme A. A Patiente réanimation,
Couturière).
Outre
ces aspects administratifs, les pratiques de personnalisation des
soins ont des conséquences quant à la cohérence
du suivi des femmes. Une nouvelle fois prenons quelques exemples.
Observation
de K. T. (parité 0).
Accouchement
s'est déroulé normalement, vers 15 h., mais il y a
eu une déchirure périnéale (sans doute parce
que la sage-femme n’a pas fait d’épisiotomie).
Dr.
K. (DES) tente de suturer, mais il ne réussi pas. Il met
un tampon et laisse la malade ainsi.
16h25
le DES de garde prescrit du matériel et dit : on va
l’emmener au bloc. Lui-même ne l’a pas examiné.
Il
fait une ordonnance. Dit qu’il faut acheter vite…
Il
demande le nom de la malade. La sage-femme qui est là ne
sait pas le nom. Médecin donne l’ordonnance à
la sage-femme. Celle-ci appelle la parente pour qu’elle
achète les produits.
On
cherche le dossier de la femme.
Médecin
: « pas de dossier ! Ça ne va pas ! »
Demande où sont les parents. (Mais ils ne sont pas là
puisqu’ils sont partis chercher l’ordonnance que
lui-même a prescrite).
Il
n’y a pas de brancard (utilisé pour emmener une
femme éclamptique qui était à la troisième
table).
Le
brancard revient.
Médecin
: « il faut demander à la famille de réagir
vite ! ». (Mais il n’y a ni brancard, ni
famille…)
Médecin
examine les conjonctives. La malade se plaint.
16h
45 Arrivée du brancard.
On
rase la femme.
Médecin
: « je vais prescrire du sang, où est son
dossier ? »
Sage-femme,
assise et de loin : « Comment t’appelles-tu ? »
Médecin
fait une deuxième ordonnance, il veut la donner, mais
personne ne la prend … : « ils vont payer ça
vite ! »
16h
50 : K. T. part en salle d’opération. L’ordonnance
est donnée à la sage-femme qui part avec dans la
salle de travail.
Sur
le dossier : 19h 30 réparation périnéale.
Elle
a accouché depuis 15 h et l’enfant est toujours sans
soins posé sur la paillasse.
Le
lendemain nous cherchons la femme qui sur les dossiers est
hospitalisée. Nous ne la trouvons pas. En fait elle est
partie, « libérée » par la
sage-femme qui s’occupait d’elle. Celle-ci nous dira
qu’elle a payé avant la sortie…
Il
s’agit en fait d'un accouchement « personnalisé »
d’une autre sage-femme E. :
(…)
on a constaté que la déchirure était au
niveau du vagin. Donc on a fait la suture et elle a été
gardée à la « réa ».
Comme c’est notre benjamine (…) le matin très
tôt vers quatre heures, j’étais ici pour faire
le nettoyage du corps avec celui de son enfant et nous sommes
partis payer.
Elle
a mangé, elle a pris le petit-déjeuner et je lui ai
posé la question pour savoir si ça allait.
Donc
j’ai dit à l'infirmier, comme elle marche, je vais
l’emmener ici en salle d'accouchement. Ici je lui ai enlevé
le pansement et j’ai constaté que ça va…
(…) Je l’ai emmenée à la maison, j’ai
prescrit les produits…(…) J’ai fait le BCG à
l'enfant …
En
fait, cette conduite de la sage-femme n’est pas
obligatoirement à risque pour sa patiente. Mais cette
attitude, largement partagée, démontre in vivo
que même les personnels de santé, d’une
certaine manière, « ne croient » pas
dans leur service ou effectuent les mêmes stratégies
que les populations.
Il
en va de même des données qui devraient être
inscrites dans le dossier et permettre un suivi cohérent
des parturientes et de leurs enfants.
Nous
avons des problèmes avec les dossiers. Avant quand tu vas
chercher une césarienne, la sage-femme du bloc, doit
écrire son nom dans le cahier après avoir écrit
le nom du médecin et de l’interne qui ont fait la
césarienne. Maintenant on ne retrouve plus les
sages-femmes et il faut faire recours au jour de garde où
la femme a été opérée, voir l’heure,
chercher l’équipe avant de voir la sage-femme qui
est partie chercher le bébé au bloc…
(Sages-femmes, suites de couches)
En
fait aucun geste n’est « standardisé »,
rien n’est véritablement formalisé pas plus
qu’aucune organisation n’est strictement fondée
sur une hiérarchisation des tâches. Dans bien des
cas, les réseaux « horizontaux »
priment sur l’articulation technique des fonctions.
Par
ailleurs, ces pratiques font que des statistiques précises
sont impossibles, de même qu’une analyse rigoureuse
du fonctionnement de la structure sanitaire.
Si
elles se sont échappées, le problème se pose
à elles parce qu’elles n’ont pas le carnet
rempli. Normalement une femme qui a passé par les suites
de couches doit avoir son carnet rempli à la page
d’accouchement et c’est là qu’on leur
donne tous les conseils concernant le jour où elle va
vacciner son enfant… (Madame A, Sage-Femme).
De
plus, cette « personnalisation » de la
relation peut aussi générer des conduites
différentes selon le statut de la parturiente. Et
globalement, il n’y a pas d’équivalence de
traitement entre les « clientes ».
Les
variations dans le suivi de l’accouchement selon le statut
social
Les
attitudes des personnels sont en effet différentes selon
qu’il s’agit d’un accouchement privatisé
ou pas. Dès lors le pronostic même de la parturiente
est en partie lié à son statut social. Nous
proposons, pour étayer nos propos, une observation
réalisée dans la salle d’accouchement.
Il
y a trois femmes entrain d’accoucher.
Il
fait chaud. Le climatiseur est en panne. Le téléphone
sonne, mais il ne marche pas. Au bout d'un moment, une sage-femme
le décroche et le laisse ainsi afin de ne pas être
dérangé par des sonneries sans raison.
La
« boîte à tranchant » est en
fait une bouteille d’eau en plastique.
Pendant
plusieurs jours, il n’y avait pas d’eau dans cette
salle et les personnels devaient se laver les mains en utilisant
des gobelets de boisson. Aujourd’hui il y a de l’eau.
On
a de l’eau aujourd’hui, Dieu merci… à
la sage-femme de garde elle dit : « que Dieu te
bénisse », l’autre lui répond :
« Que dieu bénisse qui ? Après avoir
bien gêné les gens ! »
Un
néon sur deux est cassé ou absent et la lumière
est assez faible, blafarde.
Durant
presque toute la matinée, les « électriciens »
tentent de réparer et de poser d’autres néons
dans les couloirs. Ils feront de régulières entrées
dans la salle d’accouchement parmi les femmes qui
accouchent nues et parfois entrain de crier.
Une
jeune fille « anonyme » (S. B., 16 ans,
primipare, ménagère,) arrive de la salle de
travail.
Sur
son dossier, il est inscrit qu’elle est très
fortement anémiée.
Elle
est assise sur un fauteuil, « chaise percée ».
On
lui dit de se lever, d’enlever son pagne et de se coucher
sur la table d’accouchement. Elle se lève en
gémissant et se débrouille seule.
Sage-femme
dit : « Ah quelle odeur ! »
L'interne
: « il faut mettre du sérum à cette
femme ! »
Sage-femme
: « Du sérum, l’enfant veut sortir, je
vais lui mettre du sérum maintenant ? »
Assez
violemment, la sage-femme de la salle de travail, lui dit de se
glisser le bassin sous les fesses : « vient ! »
La
porte du couloir est grande ouverte, les électriciens
entrent et viennent dans la salle.
On
la nettoie avec force. La sage-femme lui verse un liquide
désinfectant et laisse la cordelette « traditionnelle »
pendre sur le sexe de la femme.
Une
autre femme accouche d’un enfant mort-né. Sa tête
est à la vulve, la femme pousse, elle geint, personne ne
s’occupe d'elle.
Elle
crie : « aidez-moi »,
S.-F
: « pousse, mettez du détol® , tu dois
pousser pour que ça sorte, le bébé a tourné
sa face vers la gauche, ah quel monstre ! »
Femme
: « aidez-moi, aidez-moi »
On
a apporté de l’arachide à la sage-femme
La
sage-femme s’approche, elle appuie sur le ventre de la
femme qui saisit cette main
Sage-femme
: « tu refuses qu’on t’aide, et bien fais
ça toute seule ! »
Elle
revient s’asseoir, se lave les mains. J’ai faim, Je
vais chercher à manger …
Les
sages-femmes plaisantent et dansent autour d’elle.
Personne
ne s’adresse à la femme qui continue à gémir
et à se tordre les mains.
Une
sage-femme chante des cantiques en se lavant les mains : « on
a faim » dit-elle, « c’est la faim
qui nous tue ».
La
sage-femme de garde est assise et regarde de loin l’accouchement
de cette femme.
La
parturiente tente avec des gestes désemparés de
dénouer la cordelette qui est sur son ventre.
Les
sages-femmes s’amusent et cherchent des yaourts. Pendant 5
minutes, il n’y a plus personne dans la salle
d’accouchement.
Une
autre sage-femme met un pagne sur la jeune parturiente.
Elle
prend ensuite un pot et part pour déjeuner. [En fait le
rythme des repas semble plus important que le suivi de
l’accouchement. Est-ce lié au fait qu’il
s’agisse d’une anonyme ou qu’elle soit pauvre ?
Ou sans doute du cumul de ces deux caractéristiques ?]
Au
même moment se déroule un accouchement
« privatisé ». L’ensemble des
sages-femmes s’occupe de cette femme, ainsi que les
aides-soignantes :
La
parturiente dit « maman », aussitôt
on s’approche d’elle. La sage-femme lui place une
perfusion. Elle dit « courage, courage, d’accord…
Si tu pousses se sera encore plus grave. Respire la bouche
ouverte… »
Un
peu plus tard : « met-toi droite pour pousser, tu es
en train de pleurer, regarde, les gens entendent ton nom. Tu n’es
plus gentille, moi je suis fâchée contre toi…
Pousse toi vers moi, avance, avance… Tu ne pousses pas, tu
pousses dans la gorge… Va-y, soulève bien la tête,
arrête, attrape les pieds du lit, ne pousse plus… »
La
sage-femme tire l’enfant. Bravo, une fille est née !
Respire fort pour que l’enfant pleure, on pose l’enfant
sur la poitrine de la mère…
Prenons
un autre exemple concernant le suivi des femmes et des enfants
selon qu’ils sont « privés »
ou pas, grâce à une observation en salle
d’accouchement.
Nous
sommes entrés en salle d’accouchement à 9h
20.
Nous
y trouvons deux parturientes gardées en observation. L’une
d’elle, Madame X, a accouché à environ
9 heures. La délivrance s’est faîte à
9h 15.
Mise
en place d’une couche traditionnelle (pagne enroulé)
à 9h 25.
Je
demande à la sage-femme, combien de temps elles gardent
les femmes en observation :
« Ça
dépend des cas » répond la sage-femme
titulaire.
Une
des élèves sage-femme ajoute : « en
moyenne deux heures ».
Madame
X est en observation pour suspicion de déchirure du col
d'environ 2 cm.
11h
25, Madame X est toujours sur la table d’examen, dans une
position très inconfortable puisque la table est repliée
et que ses jambes pendent dans le vide.
Je
m’approche de la patiente et lui demande comment elle se
sent : « J’ai des vertiges » (lit.
J’ai le visage qui tourne).
Je
le signale à la sage-femme qui promet de vérifier
sa tension artérielle, mais ne le fait pas.
12h
15, le chef de service entre dans la salle fait remarquer la
position inconfortable de la patiente et demande qu’on la
conduise dans un lit.
La
sage-femme titulaire réplique qu’elle était
en observation pour déchirure du col, et donne à
son tour des consignes aux élèves sages-femmes pour
déplacer la parturiente.
En
la déplaçant, on se rend compte qu’elle
saigne abondamment.
Je
demande à nouveau à la sage-femme la tension
artérielle : « On attend qu’un médecin
vienne l’examiner ! »
13
h, Madame X n’est toujours pas examinée.
Je
demande à nouveau la tension artérielle.
Sans
me répondre, elle dit à une élève de
confectionner un tampon vaginal pour réduire l’hémorragie.
Entre-temps,
pour nettoyer le sang qui a coulé par terre, il a fallu
regrouper les élèves sages-femmes débutantes,
pour retrouver celle qui a lavé le bébé et
lui demander de nettoyer le sol.
13h
10, je demande qu’on puisse au moins lui apporter une
bouillie ou du sérum glucosé, puisqu’elle
paraissait très faible.
13h
15, le DES de garde arrive et la sage-femme lui parle de Madame
X.
Il
affirme qu’elle saignait avant l’accouchement, mais
dit ne pas pouvoir l’examiner, car il est lui-même
très fatigué et a passé la matinée au
bloc opératoire. Il ordonne cependant d’enlever le
tampon vaginal.
Par
contre, il va examiner une patiente externe qu’une
aide-soignante lui a recommandée et qui présente
des symptômes gynécologiques.
Il
s’intéresse ensuite au nouveau-né d’une
protégée. Pour ne pas se tromper d’enfant, il
vient demander des précisions sur le nourrisson
recommandé. Il y trois enfants, il n’examine que
celui qui est recommandé même s’il n’est
pas le « plus mal en point ».
Nous
quittons la salle d'accouchement vers 13h 30, Madame X n’est
toujours pas examinée.
La
question de la reconnaissance de la parturiente
Lors
d’un staff correspondant au cas que nous présentons
ci-dessous, le Pr. T. souligne que lorsque le dossier médical
est disponible et que l’on détient le compte-rendu
opératoire de la première césarienne ainsi
que de ses suites, il est possible de faire une épreuve
utérine avec injection d’ocytocique, mais que, dans
cette situation, on a l’obligation - notamment pour le
médecin - de s’asseoir auprès de la
parturiente et de surveiller l’évolution,
partogramme à l’appui. En cas d’indisponibilité
du médecin spécialiste, il faut prévoir une
césarienne prophylactique.
Cette
attitude thérapeutique ne correspond pas uniquement à
une compétence technique. Comme nous l’avons
présenté, elle nécessite préalablement,
une reconnaissance de la personne et une volonté de la
protéger et de l’accompagner. Parfois ces implicites
déontologiques ne sont pas réunis.
L’exemple
que nous présentons maintenant permet de mesurer l’écart
entre ces propos scientifiquement légitimes et ce qui
s’est déroulé et aussi de comprendre une des
manières par laquelle un accouchement normal peut conduire
au drame. Il s’agit de Mme B. (2 avortements, 1 césarienne,
4 gestes).
Mme
A. est admise pour accouchement en salle de travail.
10h
05, elle est examinée. Dilatation à 3 cm.
Nous
sommes interpellé par ses cris, causés par des
contractions douloureuses assez régulières,
espacées d’environ 5 minutes.
À
11h 05, malgré ses cris de douleurs, pas de touché
vaginal.
J’interroge
une élève sage-femme, sur le cas de Madame A. qui
m’affirme que c’est un travail normal : « une
femme en début de travail ».
J’interroge
ensuite le médecin qui fait sa visite et qui est à
3 lits après elle.
Il
me répond que c’est un début de travail.
Il
prend le dossier et me fait remarquer qu’elle n’est
qu’à 3 centimètres.
Je
lui fais remarquer qu’elle était à 3
centimètres, il y a plus d’une heure et qu’elle
a peut être progressé, surtout qu’elle se
plaint et parle d’aller à la selle.
En
ce moment, il rajoute une prescription de kit de césarienne
sur le dossier, mais n’en parle à personne.
11h
30, elle est transférée en salle de travail.
Le
touché vaginal (TV) est fait par une élève
sage-femme de deuxième année et montre une
dilatation complète.
Une
élève de troisième année vérifie
et affirme qu’elle est à plus de 8 cm de dilatation,
quasiment « à complète ».
Il
n’y a aucune parole échangée, aucun
accompagnement. La femme n’est pas rassurée.
« Arrête
de pousser sinon tu vas te fatiguer avant l’heure de
pousser réellement ! Arrête de bouger, tu vas tomber
! »
Elle
dit avoir besoin d'aller aux toilettes :
Sage-femme
: « Ce n’est rien comme envie, quand ça
va commencer, tu verras ! »
5
minutes après, à 11h. 35 commence l’évacuation
du rectum.
On
lui reproche alors de n’être pas allée à
la selle avant de venir accoucher.
On
prescrit des gants à sa famille qui ramène 4 paires
de gants dans les 5 minutes.
Une
élève de deuxième année enfile des
gants lorsqu’elle aperçoit la tête à la
vulve.
L’expulsion
est laborieuse.
La
femme pousse sans succès.
La
sage-femme qui est assise et parfois couchée sur la table
:
« Pousse
en bas, là tu le fais dans la gorge. Tu risque des maux de
gorge! »
L'expulsion
se faisant attendre, l’élève sage-femme
demande d’apprêter des ciseaux.
L’étudiante
en troisième année enfile des gants et indique à
la cadette comment protéger le périnée avec
le pagne que porte la parturiente.
La
sage-femme de garde, qui regarde tout cela de loin, refuse
l’épisiotomie en disant que c’est une
parturiente multipare.
Je
lui fais remarquer qu’il s’agit d’une première
fois pour le périnée, le seul accouchement s’étant
fait par césarienne.
Cette
sage-femme se lève de son bureau. Elle consulte le dossier
et demande à la parturiente : « c’est
vous madame A ? », la parturiente dit : « oui ».
La
sage-femme réalise alors qu’il s'agit d’une
primipare portant une grossesse précieuse.
Elle
s’approche alors de la table d’accouchement, toujours
sans gants, pour assister verbalement les 2 élèves
sages-femmes.
L’expulsion
a finalement eu lieu à 11h 53. Le bébé est
inanimé et il est immédiatement conduit en
réanimation.
Malheureusement
ne sachant pas actionner le matériel d’oxygénation,
l’équipe revient sur ses pas pour chercher une
infirmière du bloc qui vient aussitôt lui porter
main-forte…
La
réanimation dure 15 minutes, puis la sage-femme dit : « je
vous laisse, il faut que j’aille m’occuper d’autres
personnes ».
Pendant
la réanimation de l’enfant, il y a quelques échanges
à propos de l’enfant :
« Qu’est-ce
que c’est que cette chose ? On dirait qu’il est mal
formé… Son œil ne ferme pas… Je ne
pense pas qu’il va vivre, il faudra marquer mort-né…
on peut essayer la bicar… »
40
cc de bicarbonate à 14°/°° sont injectés
par le cordon ombilical.
La
seringue est déballée et chargée par une
élève sans gants qui la passe à l’élève
de troisième année qui a son tour injecte le
produit en IVD en tenant le cordon avec le pagne qui a protégé
le périnée maternel.
Finalement,
elles décident d'arrêter la réanimation et
conduisent le bébé dans une couveuse.
Là,
le nouveau-né pousse son premier cri, ce qui étonne
les élèves sages-femmes qui disent :
« Il
ne veut pas mourir, c’est un génie ! »
Une
élève rebranche de l’oxygène et ajuste
le débit au hasard en se passant le tuyau sur
l’avant-bras.
Nous
laissons ainsi le bébé.
En
salle d'accouchement, Madame A. saignait toujours avec une
suspicion de déchirure du col.
Le
lendemain nous allons voir Madame A.
Avant
d’entrer dans sa chambre, une sage-femme nous interpelle et
nous annonce le décès de la petite fille. On nous
interdit de lui annoncer :
« Les
sages-femmes, dont c’est le métier, sauront mieux
lui annoncer ».
Dans
la salle, Madame A. est assise sur son lit. Elle parle de son
bébé :
« Hier
soir, son état m’a beaucoup inquiété.
Quand je l’ai vu, il ne respirait pas bien. Son souffle
était très irrégulier. Mais aujourd'hui il
paraît qu’il va beaucoup mieux. Son père est
auprès de lui en pédiatrie » (…)
Question
: « À quelle heure êtes-vous arrivés
? »
Réponse
: « La veille vers 22 heures »
Q.
: « Quelle médication as-tu reçu depuis
ton arrivée? »
R.
: « Aucune »
Q.:
« Même pas un sérum ? »
R.
: « rien ! »
Q
: « Lorsque le travail est devenu intense et que tu
manifestais de la douleur, quelqu’un est-il venu te
rassurer, te dire comment respirer pour moins sentir la douleur
? »
R
: « Non personne… »
Q
: « est-ce que tu connais quelqu’un ici ? »
R
: « Non »
En
résumé : Madame A. est admise à 22 heures
pour une rupture prématurée de la poche des eaux
sur un utérus cicatriciel. Plus de 13 heures après
son admission, elle n’a été examinée
que deux fois. Aucune perfusion n’a été
placée, aucune surveillance fœtale, aucune prise en
charge psycho-affective.
Elle
a accouché quasiment seule d’un enfant affaibli par
une expulsion très laborieuse. Elle n’a été
assistée que par une élève sage-femme de
deuxième année qu’après apparition de
la tête fœtale au niveau vulvaire pendant que la
sage-femme était couchée sur son bureau. C’est
donc épuisée qu’elle finit par accoucher d’un
bébé « inanimé »
a-réactif qui sera réanimé au bout de 20
minutes et qui décèdera dans la nuit.
Les
enchevêtrements organisationnels conduisant à la
mort maternelle
Outre
ces aspects « humains », divers
dysfonctionnements organisationnels viennent s’enchevêtrer
pour entraîner des décès. Il ne s’agit
pas vraiment de réaction individuelle, mais plutôt
de l’articulation entre les diverses contraintes et
difficultés que nous venons d’évoquer.
Il
nous semble possible d’identifier sept processus (ou
modestes logiques) contribuant à produire dans le service
des morts maternelles. Ces « processus »
peuvent apparaître conjointement, ou, au contraire être
isolés. Mais ils se trouvent régulièrement à
l’origine d’une difficulté et malheureusement
de biens des décès maternels.
(1)
– La conjonction de dysfonctionnements minimes produit de
grands effets.
(2)
– Une articulation défectueuse entre les régimes
temporels des différentes structures sanitaires empêche
la mise en œuvre des pratiques d’urgence.
(3) - Une sorte de
logique « du coq à l’âne »
entraîne des difficultés à traiter de manière
cohérente la simultanéité, des cas
présentés. L’empilement des situations et
l’intrication des actions entravent la réalisation
d’un suivi précis et d’actions coordonnées.
(4)
- Le temps de l’urgence médicale ne correspond pas
au rythme des possibilités économiques des
familles : impact de l’économique (achat,
réitération des achats, etc.)
(5) – Le
travail de prévention est insuffisant : rien n’est
analysé du point de vue de la compréhension des
femmes et de leurs familles, ni plus encore, des possibilités
d’agir préventivement (réguler les
naissances) pour les femmes.
(6)
- La dimension affective de l’accouchement, de la mort
maternelle, de la mort fœtale, de la mort de l'enfant, de
l’inquiétude envers l’enfant ne sont pas pris
en compte.
(7)
– La qualité des soins « ressentie »
et ces formes d’organisation font que l’accès
aux soins est construit sur une « confiance »
personnalisée
Nous
nous limiterons à illustrer, par quelques exemples
succinctement décrits, ces processus.
-
La
conjonction de dysfonctionnements minimes produit de grands
effets
Prenons,
par exemple, les conséquences des retards des personnels
Absence
du manœuvre et il n’y a pas d’oxygène.
Le circuit d’oxygène est défaillant. Les
personnels ne sait (sic) pas comment brancher la bouteille…
Tout cela traîne et à la fin, la césarienne
est faite, mais comme la mère n’a pu être
ventilée, l’enfant est mort.
« Hypoxie
fœtale chez une éclamptique » : décès
périnatal.
La
césarienne n’a été faite que trois
heures après la prise de décision.
La
retranscription du dossier du staff d’une patiente met en
perspective les conséquences des absences du personnel
mais aussi d’une gestion non rigoureuse du matériel.
Elle
a effectué ses consultations prénatales au centre
de santé de la capitale à partir de la 6iéme
semaine, au cours desquelles elle a bénéficié
d’une prophylaxie anti-paludéenne. Elle a reçu
deux doses de vaccin anti-tétanique.
Au
moment de son admission, elle s’est plainte de l’absence
de mouvements obstétricaux, ce qui a motivé une
échographie 2 heures avant l'admission (…).
À
l’examen gynéco-obstétrical (…), les
bruits du cœur fœtal étaient compris entre 112
et 128 battements/minute (…).
Nous
avons conclu à une souffrance fœtale aiguë chez
une primigeste de 27 ans en phase de dilatation cervicale et posé
l’indication d'une césarienne et prescrit un kit. En
attendant nous avons démarré.
La
césarienne, effectuée en 4 heures de temps, a
permis l’extraction d'un nouveau-né de sexe masculin
pesant 2 510 grammes pour 500 mg de placenta (…).
Au
tableau des pronostics :
Chez
l’accouchée, le pronostic immédiat reste
dominé par le risque d'éclampsie. Pour cela nous
l’avons mise sous anti-hypertenseur et antibiothérapie.
Pour
le nouveau-né, adressé en pédiatrie pour une
meilleure prise en charge, il décède après 2
heures de réanimation…
Problème
: il n’y avait pas d'oxygène en salle d’opération.
Le
manœuvre n’était pas là… Quand
on était au bloc, croyant qu’il y avait de
l’oxygène, on était installé et on
était habillé avant de constater qu’il n’y
avait pas d’oxygène, parce que l’aiguille de
l’appareil était tombée à zéro.
On était allé chercher une bouteille de gaz pour
venir brancher, mais le voyant était toujours en bas.
(…)
Il s’est passé des problèmes de blouses et
d'oxygène. La surveillante est arrivée le lendemain
matin et elle a trouvé une solution.
Pr.
B. : La patiente a été admise à 16h 30 le 17
07 04, et la césarienne a été pratiquée
le 18 à 11h 30, pourquoi la surveillante n'a pas été
appelée la nuit ?
DES
: C’est à quatre heures du matin que le problème
s’est posé, on a alerté la direction et la
direction nous avait demandé d'aller prendre de l’oxygène
au grand bloc. Mais quand c’est arrivé on n’a
pas pu brancher.
C'est
le manœuvre qui nous disait que c’est un problème
de branchement, je ne sais pas à quel niveau le problème
était posé ? (…)
La
surveillante : (…) Le problème est que
l’instrumentiste et le manœuvre sont malades. Ils
nous ont envoyé leur repos médical…
Je
me suis débrouillé pour trouver un autre manœuvre.
Seulement, il ne savait pas comment manipuler le branchement
d’oxygène…(…)
Pr.
A. : Quand ont-ils envoyé leur repos médical ?
Surveillante
: Pour l’instrumentiste médical, il m’a
renvoyé son repos le mercredi passé…
Pr.
A. : N’est-ce pas 48 heures après ?
Surveillante
: oui après 48 heures, j’avais trouvé un
autre instrumentiste, mais au dernier moment son enfant est tombé
malade. Donc c’est ça qui a compliqué le
problème…
De
la même manière, le suivi des femmes dans les suites
de couches peut être interrompu simplement parce qu'il
manque un thermomètre ou un tensiomètre.
Chaque
malade a son thermomètre. Pour l'appareil à
tension, il y a l’appareil du service, il y a un appareil
pour les quatre salles (…).
Quand
un finit dans une salle, elle passe à l'autre. S’il
y a un cas très grave et si notre appareil se gâte,
on va chercher l’appareil du service de garde. Mais, des
fois, la garde aussi se retrouve sans appareil [rires]…
Parce que quand c’est gâté, on emmène
au service de maintenance, ça prend du temps. (…)
Avant le problème du SIDA, on pouvait prêter à
une autre malade, mais depuis le SIDA, il faut que tous les
malades achètent leur thermomètre…
(Sages-femmes, suites de couches)
-
Une
articulation défectueuse entre les régimes
temporels des différentes structures sanitaires empêche
la mise en œuvre des pratiques d’urgence
Prenons
au plus simple, et à ce qui semble le plus anodin. Par
exemple à la lingerie, où le lave-linge est en
panne et, de ce fait, les linges pour les salles d’opération
ne sont pas lavés. Bref, on peut mourir pour un boulon.
(Staff)
: À 19h 20 quand j’étais à la
recherche, quand j’ai su qu’il n’y avait pas
assez de blouses. Il fallait que je sois derrière eux pour
les rencontrer et négocier. C’est pourquoi je suis
venu pour voir la suite. Parce qu’entre-temps, j’étais
prévenue de ces problèmes. On a trouvé une
solution, il y avait des blouses et des champs dans le carton qui
était dans la salle d’opération…
DES
: On nous avait dit qu’il n’y avait pas de blouses ?
Pr
A. : (…) et elle a dit qu’il n’y en avait pas
…
C’est
ce que confirme le responsable de la lingerie
C’est
depuis avant-hier. Tu vois toutes les machines, c’est
celle-là, la seule qui nous dépannait et justement,
elle est tombée en panne. (…) Cette machine est
ancienne, elle doit faire plus de 30 ans… (…) Oui,
tous les blocs, gynéco, bloc central, ophtalmo, tout est
bloqué (Lingerie).
Ces
« cassures de rythme » ont aussi des
implications plus directement médicales. Et par exemple,
le service d’échographie étant fermé
l’après-midi, il faut qu’une patiente se lève
et aille à l’extérieur de l’hôpital
pour y faire des examens, au risque d’une hémorragie.
L’échographie
pour un placenta prævia ?
Non,
12 h est passé, il faudrait faire une échographie
pour confirmer le diagnostic, mais ce n’est plus possible.
Il faut donc envoyer la femme dans une clinique privée.
13h
45, retour de la femme qui présentait effectivement un
placenta prævia. Elle est sous perfusion (réglée
par l’aide soignante).
On
cherche son dossier, il a disparu, il est finalement retrouvé
sous le cahier noir.
Dans
cette question des ruptures de prise en charge, la question du
sang est bien sûr la plus cruciale.
C’était
un jeudi que ma belle sœur a commencé son travail.
Elle m’a fait appel et je suis allée la voir.
Habituellement, c’est au dispensaire d’A. qu’elle
accouche, elle en est à son quatrième accouchement.
Je
l’ai amenée au dispensaire, nous avons passé
plus de 6 heures là. Rien ne fut fait. Il paraît que
toutes les conditions sont réunies pour qu’elle
accouche. Alors la sage-femme a décidé de nous
évacuer sur le CHU.
J’ai
appelé son mari qui nous y a amené avec sa voiture.
Le temps d’aller au CHU ma belle-sœur a perdu
connaissance.
À
l’admission il était 21h. Quelque temps après,
on nous a fait savoir qu’elle a repris connaissance. Mais
avant cela mon frère a eu à payer au moins 3
ordonnances prescrites par deux sages-femmes différentes.
On retrouve les mêmes produits sur les ordonnances (…).
Mon
frère, le mari était très agité,
troublé et il avait peur. C’est pour cela qu’il
faisait tout ce qu’on lui disait sans trop réfléchir
ou vérifier.
À
2h. du matin, ils nous ont dit qu’ils ont décidé
de faire une césarienne. On s’apprêtait à
réunir les produits quand une sage-femme revient pour dire
que l’enfant est entrain de sortir. Au lieu des produits de
la césarienne, elles nous ont fait acheter d’autres
produits. Nous ignorons ce que sont ces médicaments.
Visiblement,
quand on voyait les sages-femmes qui étaient de garde ce
jour-là, on devinait que l’accouchement était
difficile et compliqué.
Au
petit matin, à 5h 30, par là, on nous annonce la
naissance d’un garçon. Quand nous étions
joyeux (…) après quelques minutes on nous annonce
que la femme saigne abondamment.
Une
sage-femme sort avec une ordonnance et nous demande d'aller
chercher rapidement du sang. La panique gagnait notre cœur.
Le
mari court, pour aller chercher le sang qu’il trouve
difficilement.
Il
revient à 7 h. du matin, mais c'était trop tard, la
femme était déjà décédée.
Les
médecins ont eu de la peine à nous annoncer le
décès car ils savaient que l’affaire provient
d’eux…(Madame A. A)
Très
souvent il n’y a pas de sang à la banque de sang du
laboratoire d’hématologie. C’est donc à
A, à la Croix-Rouge qu’on en cherche. Quand il n’y
en a pas là-bas, il faut aller à 80 km.
Pour
cela les parents louent l’ambulance qui met une heure à
peu près pour ramener du sang de R… (Interne).
Le
problème qui se pose, c’est le problème de
sang. Ce n’est pas facile de trouver du sang (…). Il
faut aller au laboratoire. À la banque de sang, le sang
n’est pas disponible. En ce temps, tu as une femme qui est
entrain de mourir. Le problème de sang est un problème
crucial. Parfois on est obligé d'envoyer les gens à
80 km. Quand la femme est entrain de mourir, il faut aller
chercher du sang là-bas pour la transfuser. (…)
Sinon il y a la Croix-Rouge mais vraiment eux ils ont beaucoup de
problèmes. Chaque fois ils sont en rupture (Médecins
en spécialité N. & B.).
Il
n’y a pas, de « couplage » harmonieux
entre la banque de sang et la maternité et l’institution
n’ayant pas un fonctionnement régulier et fiable, on
ne peut contrôler l'ensemble d’une prise en charge.
De
ce fait, celle-ci peut, à tout moment, être
interrompue par un dysfonctionnement matériel quelconque
et/ou par l’absence d’une personne faisant partie du
staff de la structure. Dès lors l’absence d'un seul
ou d’un seul objet peut conduire à l’impossibilité
d’effectuer d’indispensables actes médicaux
et, in fine conduire à
la mort des femmes.
-
Une
sorte de logique « du coq à l’âne »
entraîne des difficultés à traiter de
manière cohérente la simultanéité,
des cas présentés
Plus
qu’une succession ordonnée d’actions et une
articulation précise des tâches de chacun, on
assiste souvent à une sorte de désorganisation et à
un empilement des situations, et voici une observation en salle
de réanimation, illustrant notre propos.
Une
patiente est ramenée sur un brancard par un interne qui la
laisse sans que personne ne s’en occupe.
Quelques
minutes après, un médecin arrive. Il a besoin du
brancard pour une autre femme qu’il doit emmener en urgence
dans le bloc opératoire : « elle saigne
beaucoup, il faut faire vite! »
Le
médecin demande : « déplacez la femme
là, sur ce lit pour me donner le brancard, il y a une
autre femme qui saigne de l’autre côté! »
Personne
ne réagit… Un infirmier s’approche de la dame
quasiment endormie pour demander son nom afin d’aller
chercher ses parents pour la déplacer. Elle lui murmure
quelque chose, mais il reste là sans aller chercher ses
parents.
Finalement
le médecin impatient réagit : « mais
vous avez des bras bien valides, déplacez-moi la femme,
après vous irez chercher ses parents! »
C’est
seulement en ce moment que quelques infirmiers s’exécutent
pour déplacer la femme. Ils le font sans aucune
précaution, sans douceur. Ils tirent la couverture
plastique et le drap sur lesquels la patiente est couchée
sans la soulever au préalable…
Citons
un autre exemple de cet empilement de situations allié
avec d’autres dysfonctionnements. Nous débutons «
à rebours » par la présentation qui est
présentée au staff.
(…)
Au total, il s’agissait de crises éclamptiques chez
une primigeste primipare de 23 ans porteur d’une grossesse
de 35 semaines d'aménorrhée, en début de
travail. Comme indications cliniques, nous lui avons administré
du loxen®, une ampoule en perfusion de sérum glucosé,
du valium (4 ampoules) et posé l'indication d'une
césarienne.
Le
kit fût honoré 1 heure de temps après. La
patiente fut emmenée au bloc, mais avant l’opération
elle a présenté des crises convulsivo-cloniques
malgré la prescription loxen® et valium®.
La
césarienne a permis d’extraire un nouveau-né
de sexe féminin pesant 2044 grammes pour 450 grammes de
placenta. Le liquide amniotique était clair, estimé
à 1, 3 litre. La tension artérielle post-opératoire
était à 11/8. Pronostic immédiat :
Eclampsie
du post-partum et infections puerpérales : loxen® et
valium®.
Pronostic
ultérieur : utérus cicatriciel devant respecter un
intervalle inter-génésique de 3 ans, se faire
suivre et accoucher dans un centre médico-chirurgical pour
ses prochaines grossesses…
En
fait, il est important de pouvoir comparer cette présentation
« lisse » avec ce qui s’est passé
« en vrai » dans l’enchaînement
des gestes. Plus théoriquement dit : qu’est ce qui
est évacué par le dossier médical ? Quelles
interactions ne sont pas soulignées et quels soubassements
temporels, économiques et sociaux ne sont pas envisagés
?
Prenons
cette observation réalisée lors d’une garde.
12h
45 La femme arrive sur un chariot.
Médecin
spécialiste demande achat de kit de césarienne et
de loxen® et de valium®.
Primigeste
admise pour 35 semaines d’aménorrhée et crise
éclamptique. Elle est, de plus drépanocytaire.
14h
30 Une sage-femme place une sonde à la parturiente.
Médecin
spécialiste : « il faut demander aux parents
s’ils n'ont pas trouvé le loxen®
14h
40 On prend la tension
14h
45, le Médecine spécialiste part manger
15h
10, les médicaments arrivent, mais le médecin
spécialiste est absent
15h
12, retour du médecin spécialiste
15h
20, arrivée du tube pour faire le groupage sanguin (la
prise de sang coûte 3 500 Cfa).
Le
tube pour le groupage est emmené par le manœuvre.
Mais
le manœuvre n’est pas reparti le chercher.
16h
20, nous demandons après le groupage, mais il n’est
toujours pas venu.
Certes,
comme précédemment, il s’agit là de la
force du maillon faible puisque certaines tâches
apparemment modestes peuvent conduire au décès des
femmes.
Et
c’est cette dimension organisationnelle et
temporelle qui sera oubliée au cours de la présentation
du staff. Or c’est pourtant ici que se situe l’importance
de l’urgence.
16h
40, arrivée d’un groupage de sang. Médecin
spécialiste : « c’est rhésus
négatif ! », il croit le noter dans le dossier
de A., mais en fait c’est celui de S.
DES
: « Il faut dire au manœuvre d’emmener au
bloc ».
16h
45, un autre médecin : « son groupage est fait
? »
Médecin
spécialiste : « on va prescrire aussi du
“syntho” pour après l’opération ».
Le
médecin spécialiste cherche le dossier de S. pour y
reporter son groupe sanguin. Il ne le trouve pas. Le dossier a
disparu.
Dispute
entre le DES et la sage-femme à propos du dossier.
Médecin
spécialiste : Où est le dossier de S. ?
S.
F. : Tu viens de le prendre !
Médecin
spécialiste : Oui, j’ai noté des observations
là-dedans et je l’ai déposé. Cherchez
le bien dans vos dossiers ! (la S.-F. cherche de manière
confuse et agacée).
Je
ne l’ai pas trouvé, docteur, va chercher chez toi !
tu l’as déposé quelque part !
(Le
médecin spécialiste sort, puis revient et demande
qu'on le recherche plus calmement)
S.
F. : Je l’ai cherché. J’ai fouillé tout
ce qui est chez moi. (Elle fouille tout en parlant et trouve le
dossier).
Comment
peut-on mettre un dossier dans un autre dossier. C’est
inadmissible. Cela relève d'une mauvaise organisation !
17
h, le dossier est retrouvé, il était dans un autre
!
17h
05, retour du groupage avec le manœuvre
17h
10, DES : « il faut emmener ! »
Manœuvre:
« il n’y a pas de brancard ! »
Médecin
spécialiste au manœuvre : « va chercher
un brancard pour emmener A. au bloc »
S.
F. au manœuvre : « Va chercher l’autre
résultat du groupage »
Manœuvre
; sort dans le couloir et rouspétant : « tout
le monde donne son commandement. Que dois-je suivre maintenant
? »
Il
revient avec le résultat et dit ne pas avoir trouvé
de brancard…
Médecin
spécialiste: « Va à la chirurgie ou aux
urgences ! »
Manœuvre
: « je suis allé aux deux endroits et je n'ai
rien trouvé » (il sort).
Médecin
spécialiste : tout le monde utilise ce qu’il trouve.
Si nous trouvons un brancard chez nous, nous faisons tout pour le
cacher. Si le personnel de la chirurgie aussi le trouve, il le
bloque…
Tout
le monde se dispute et finalement le manœuvre prend un lit
dans la salle pour l’utiliser comme brancard. La sage-femme
se rend compte que le groupage n’était pas celui de
A. mais de S.
Manœuvre
vient pour emmener A. au bloc, mais on lui dit maintenant
d’attendre parce que le groupage n'est pas là.
17h
20, départ vers la salle d'opération.
Le
récit des parents nous donne un éclairage
différent de celui recueilli auprès du staff et des
éléments complémentaires pour comprendre le
déroulement de la situation en terme de prise en charge.
Parents
: C’est notre sœur qui a fait une crise. Elle est
enceinte, cela fait huit mois et maintenant on ne sait plus ce
qu’elle a concrètement.
(Une
sage-femme sort de la salle d'accouchement avec deux papiers : un
bulletin d’analyse du groupe sanguin et une ordonnance :
loxen®, deux ampoules).
Parents
s’adressant à la sage-femme : Madame, il n'y a pas
de reliquat ?
S.
F. : Il ne reste plus rien
Parents
: Tout ce que nous avons amené, c’est cela que vous
avez pris (…) 5 000 Cfa, soit disant pour les premiers
soins !
S.
F. revient : Votre malade ne fait pas bien les consultations
prénatales ! On ne lui prend pas la tension …
Comment peut-on aller à la consultation prénatale
et ne pas se faire prendre la tension !
C’est
ça que vous voyez ! Pas de tension ! Pas de vaccination !
pas même de goutte épaisse !
Dépêchez-vous
d’aller chercher les produits afin de faire baisser sa
tension !
Elle
rentre dans le couloir…
Les
accompagnants sont troublés, ne savent que faire …
ils discutent :
Appelons
sa belle-mère
Tu
as son numéro ?
Oui
c’est le …
Donnez,
je vais appeler
S’adressant
à nous : C’est dans les 5 000 Cfa que la sage-femme
nous a déjà pris …
On
n’a plus rien, on va attendre sa belle-mère (13
heures)
Une
accompagnante rentre et sort avec une nouvelle ordonnance. Elle
se dirige vers la pharmacie de la maternité qui est fermée
et qui n’ouvrira qu'à 14 heures
En
fait ici tous les facteurs se conjuguent : les rythmes de
certaines structures sanitaires déterminantes comme la
pharmacie sont ceux du travail officiel mais ne correspondent
aucunement à la nécessité technique de la
prise en charge. Par ailleurs, l’acte médical est
suspendu aux possibilités financières et donc à
la présence d’une personne pouvant payer.
14
h : la belle-mère arrive et on lui remet toutes les
ordonnances (au nombre de 4 plus le kit de la césarienne).
Elle
repart.
Par
trois fois des soignants sont sortis pour réclamer les
parents d’A. et demander le kit de césarienne.
15h
10, le kit est acheté ainsi que quelques produits.
Ils
vont payer aussi 3310 Cfa pour le groupage
15h15,
on va retirer le tube pour le prélèvement de sang.
Entretien
avec la petite sœur de A.
Nous
sommes allés au dispensaire d’A., là où
elle a fait les consultations prénatales. Ils l’ont
analysé et nous ont dit de l’emmener au CHU. Ils ne
nous ont pas donné de fiche d’évacuation.
Donc nous ne savions pas vraiment que c’est grave jusqu’à
ce point là. Maintenant ils grondent et ils nous insultent
en disant que nous l'avons gardée à la maison
jusqu'à maintenant… (…)
On
nous a rien dit… On nous donne des ordonnances et on nous
fait savoir que c’est sérieux.
J’ai
peur. Je prie Dieu pour qu'elle s’en sorte bien. Je la veux
vivante (elle pleure). (…) On est venu d’abord en
voiture. Puis on a pris un taxi pour le dispensaire d’A.
Quand ils nous ont évacué, on en a encore pris un
autre …
Une
autre accompagnante arrive : « on nous demande de
payer encore 7 000 Cfa. Il paraît que ça c’est
pour l’admission dans la salle… »
Belle-mère
: (…) Il y a tout juste dix jours, j’ai voulu, par
curiosité, regarder dans le carnet et j’ai constaté
: pas d'analyse, pas de tension. Donc j’ai pris rendez-vous
avec une sage-femme qui nous a dit de venir le 26 juillet. Et
voilà qu'on m’appelle tout à l’heure
pour me dire qu’ils sont à l’hôpital…
(…)
Pour l'argent, l'oncle de mon enfant et moi-même, nous
avons jonglé pour trouver des sous. Il y a aussi des
prêts. Mais nous allons nous débrouiller pour
qu'elle s’en sorte.
-
Le
temps de l’urgence médicale ne correspond pas au
rythme des possibilités économiques des
familles : impact de l’économique (achat,
réitération des achats, etc.)
En
fait – comme le soulignaient des exemples précédents
- dès que l'accouchement ou le problème obstétrical
se met en place, la femme ne peut plus agir. Elle ne dispose
d’aucune autonomie ni pouvoir. Son sort va donc entièrement
dépendre des « siens », de leurs
possibilités et de leur vouloir.
Comme
j'étais bien fatiguée, je ne sais pas comment cela
s'est passé. Mais à mon réveil, à la
réanimation, j'ai vu toutes les dépenses qui ont
été faites. Et surtout que j'ai été
suivie normalement (Mme G., Césarisée d'un enfant
mort).
Il
ne faut donc pas « gommer » les
responsabilités des familles, ni la « cruauté »
de certaines conduites sociales. Il s’agit, certes de
disfonctionnements d’une structure de soins, mais aussi
d'interaction où les conduites des uns - personnels de
santé - s’expliquent aussi par les attitudes des
autres, populations et familles.
Le
problème aussi, c’est quand l’enfant ne vit
pas. Si l’enfant ne vit pas, le mari n’accepte pas de
payer le médicament. Des fois, on essaie de racler, de
demander partout pour réunir un peu d’argent et les
sauver. Des fois, on demande au délégué
médical pour aider les femmes surtout s’il faut
reprendre la suture (…). Quand tu vois des femmes, tu peux
essayer de courir à gauche et à droite pour réunir
un peu d’argent pour la sauver (Sages-femmes, suites de
couches).
Pour
certains, ils avaient cru bon d’anticiper et ont pu le
faire :
Mon
fils et moi, nous nous sommes préparés à des
éventualités. Et lorsqu’on nous a dit
d’acheter le kit, il n’y a pas eu de problème.
(…) On nous a expliqué que c’est un carton
qui contient tous les objets dont on a besoin pour la césarienne.
Quand nous avons appris cela, nous n’avons pas hésité
à l’acheter. Mon fils est transitaire, donc nous
n’avons pas eu de problème d’argent. Aussitôt
quand on nous a dit que c’est la césarienne et qu’il
faut payer le kit, 5 minutes après, tout a été
fait (T. R. Césarisée enfant mort).
Soulignons
que cette situation d’attente impuissante et de
détermination de sa vie par l'obtention de ressource est
plus « criante » dans l’urgence de
l’accouchement, cependant, il s’agit là d’une
« règle générale » qui
touche un grand nombre de malades.
Observation
de G. E. 17 ans :
Elle
est hospitalisée depuis le 12 07 04. Elle a un abcès
à la fesse droite qui doit être incisé. Cet
abcès est certainement dû à des injections
mal faites de produits abortifs incertains… Le 15, elle
n’a comme traitement qu’une perfusion contre le
« palu ». Aucune disposition n’est
prise pour inciser l’abcès. Il faut un kit de 15 000
Cfa et sa grand-mère n’a pas de quoi l’acheter.
Le
16 E. n’est toujours pas opérée. Elle est nue
dans son lit, seule, elle pleure, couchée sur un morceau
de pagne sale. Elle devait être opérée mais
quand le médecin est venu, il n’y avait aucun
produit.
Ce
médecin devait aller voir l’assistante sociale pour
obtenir les produits…
Deux
formes de contraintes contradictoires définissent ces
situations : celle de l’équipe médicale
qui essaie de gérer les urgences qui se présentent
et celle de la famille qui ne peut qu’attendre de voir
comment évolue la situation et qui ne peut que « jouer »
de l’urgence pour solliciter un prêt ou une aide
parmi les proches. Par ailleurs, dans des situations où
les ressources sont limitées on ne peut acheter qu’à
« coup sur ». Et si le kit est prescrit et
n’est pas utilisé, la famille risquera de penser que
c’est une « perte », voire que rien
n’a été fait ou qu’il y a eut un vol.
En
fait, contrairement aux modèles médicaux diffusés
qui présupposent une autonomie du domaine médical -
et notamment de la décision médicale – l’acte
thérapeutique est ici soumis aux possibilités
économiques des familles. Dès lors on comprend
combien il serait naïf de penser modifier des pratiques
uniquement par des guides de « bonnes conduites ».
Il en manque le soubassement matériel.
Ah
oui, les césariennes… on emmène les femmes,
le mari n’a pas d’argent pour acheter le kit (60 000
Cfa), et, des fois, la femme attend et meurt. Par exemple, la
césarienne qu’on veut aller faire maintenant, elle
est venue ça fait trois jours. Des fois, l’enfant
meurt dans le ventre de la mère ou bien la maman meurt
avec le bébé. Nous n’avons rien ici pour
dépanner les femmes enceintes, c’est toi-même
qui va chercher les choses avant qu’on ne te fasse le
travail. Des fois le manque d’argent fait que l’on
meurt chez nous (manœuvre).
On
est là, on la regarde comme ça, on attend. Si elle
veut mourir, elle va mourir… De même que les
césariennes, les femmes restent là-bas, on le voit,
elles font une rupture utérine, elles saignent… Si
tu es aimable, toi-même tu mets un abord
veineux… Tu la vois, elle peut mourir comme ça.
Ça
nous fait mal, mais on ne peut rien parce qu’on ne peut
acheter les produits à 3 ou 4 femmes par garde.
Dimanche
passé, j'étais de garde, il y avait trois femmes.
Deux avaient un utérus bi-cicatriciel, bon, troisième
fois, on doit césariser…Les trois n’ont pas
d’argent. Je suis venue le matin à 6 heures, et on
est resté jusqu’à 18 heures. Et après
il y en a une qui est décédée…
(…)
La femme se plaint, elle dit : « maman, vient m’aider,
si tu m’aides, après je viendrai rester chez toi
pour être ta bonne, pour te payer après ».
Elle dit tout et après elle meurt comme ça. C’est
très difficile pour nous, mais on ne peut rien
(sage-femme).
En
fait, ni dans la structure sanitaire ni dans les familles, il n’y
a de possibilité d’anticipation réelle. Dès
lors en cas de problème, il faut gérer l’urgence
« en situation », et cette urgence ne
pourra être « réglée »
qu’au rythme des disponibilités financières
des divers partenaires (famille et institution).
Il
n’y a plus de prise en charge des malades par le CHU comme
auparavant. Il y en a qui se préparent avant de venir,
mais aussi pour certaine, je suis obligée moi-même
de sortir de l’argent de ma poche pour pouvoir les aider.
Même pour habiller les femmes nous allons à la
maison pour chercher les chiffons (pour faire des « couches »).
D’autres
viennent, on décide de la césarienne, elles voient
la surveillante pour lui dire qu'elles n’ont pas
d’argent…(S. G.).
Les
produits, ceux qu’on a prescrits quand j’étais
sur le lit d’accouchement, on a acheté avant que
ceux qu'on a prescrit que je vais maintenant acheter. Je n’ai
pas pu acheter ça vite et une sage-femme est venue que je
dois acheter que c’est nécessaire pour ma santé
et quand mon mari est venu, il a apporté de l’argent
et on a acheté (Mme V., parturiente).
Les
personnels sont au courant, bien évidemment, de ces
dysfonctionnements qu’ils vivent au jour le jour.
(…)
et puis vraiment, certains qui arrivent démunis, qui
auraient peut-être dépensé tout ce qu'elles
ont dans les maisons d'accouchement, cliniques, et puis qui
débarquent au CHU sans un sous. Et nécessairement
ils doivent payer le kit avant d'être opéré.
Et parfois, on sait que s’ils n'ont pas les moyens ça
traîne, ça traîne … Parfois on leur
fait un décès fœtal avant qu’ils
puissent réunir les 60 000 Cfa (Sage-femme).
Simplement
aucune solution « institutionnelle »
régulière et standardisée n’est pour
l’instant envisagée et n’est peut-être
« envisageable ».
Nous
sommes impuissantes devant ces cas [de pauvreté]. Parfois
on les envoie aux affaires sociales et si elles aussi peuvent
prendre en charge la moitié, ou bien si le mari travaille
quelque part, il donne son attestation de service qu’il
présente à la caisse voir si on peut les servir…
Ou bien il y a les internes de garde, les DES de garde qui
appellent le surveillant général ou le directeur,
l’économe, parfois même la directrice pour
dire que nous avons un problème. On nous donne quelques
solutés, quelques médicaments, l’équipe
de garde aussi parfois finance. On va leur donner de l'argent
pour aller acheter les médicaments, ou bien si on a
quelques médicaments à portée de la main, on
leur donne comme ça, pour sauver la femme. (…) Dans
l’urgence, c’est difficile…(…) On
attend l’arrivée des parents qui reviennent le plus
souvent tardivement et certaines meurent avant leur retour
(Sage-femme).
Tout
ceci conduit à une impossible gestion de l’urgence
Quand
j’étais enceinte, c’est au centre
communautaire de T. que j’ai fait les consultations
prénatales. Mais quand je voulais accoucher, je suis allée
au centre de santé du quartier des E. (…) Quand
j’ai voulu accoucher, le premier bébé qui
veut sortir c’est « siège ».
On m’a demandé de l’échographie ici au
centre de T., mais comme c’était vendredi, mon mari
a dit que c’était lundi qu'on allait la faire. Et
c’est samedi que j'ai accouché.
Quand
elles vont vues que c’était « siège »,
elles ont dit qu’elles ne pouvaient pas m'accoucher parce
que mon ventre est volumineux et que comme je n'ai pas apporté
d’échographie, elles ne savent pas comment est le
bébé dans le ventre. Donc, elles nous ont envoyé
à T. Quand on est allée à T. jusqu’à
ce qu'on arrive l'enfant, un jumelle, depuis le centre de santé
venait avec les pieds et on l'a repoussée dedans.
Maintenant
quand on est allée à T. jusqu’à ce
qu’on arrive, le bébé était en train
de sortir. C’est le pied qu’elle a sorti et on a
appelé les sages-femmes. Le premier bébé est
sorti dans la voiture (…) On m’a dit de venir et
qu’on va aller à la salle d'accouchement. Mais je ne
peux plus marcher (…) et on m’a accouché dans
la voiture…(Entretien à domicile, Mme V.).
Quand
j’étais là-bas, une femme a accouché,
elle était sur le lit, on a appelé son mari et ses
enfants pour leur dire : « allez prendre de l’argent,
allez chercher 100 000 Cfa, parce qu’on va opérer
votre maman, la grossesse est rentrée dans sa chaire
[GEU], si vous ne faites pas vite, votre mère va mourir ».
Ils ont couru rapidement et ils ont amené 5 000 Cfa.
Les sages-femmes se sont mises à rire : « qu’est
ce que 5 000 Cfa va faire ! ».
Finalement
la femme est morte. Ils n’ont pas opéré la
femme. Ils ne lui ont même pas fait de dossier…(Maman
D., coiffeuse).
Dans
ce domaine obstétrical, il s’agit, bien sûr,
toujours d’achats en urgence. Et l’économie y
est donc particulièrement cruelle. Soulignons cependant
que ces situations s’observent aussi lors d’épisodes
médicaux qui auraient, sans doute, pu être
« banals ». Nous ne prendrons qu'un exemple
à partir de la retranscription du dossier médical
d’une patiente :
Sur
sa feuille de soin, sur la courbe de température, il est
écrit : « pas de thermomètre ».
Arrivée
le 26 avril pour péritonite post abortum
01
mai : « sensibiliser les parents pour achat du kit de
laparotomie »
État
clinique inchangé, ordonnance non honorée depuis
48h.
08
mai : État clinique inchangé, parents à la
recherche de sang, l'ordonnance n'a pas été
honorée. CAT ordonnance faite pour la direction.
19
mai : Suppuration pariétale avec éviscération.
21
mai : État clinique inchangé. Amaigrissement
progressif. La patiente refuse de s’alimenter normalement.
24
mai : "État clinique inchangé. Une fistule
digestive avec issue des fèces dans la plaie opératoire.
N.
B. L’antibiothérapie n'a pas été
honorée depuis 4 jours.
01
juin : …au total: suite opératoire très
compliquées chez cette patiente ayant subi une péritonite
post abortum.
06
juin : Patiente rejette l’alimentation et les médicaments.
Suppuration de la plaie opératoire. Œdème des
membres inférieurs.
07
juillet : Post opératoire d'une laparotomie pour
péritonite. Honorer le reste des ordonnances.
14
juillet : À transférer en gynécologie pour
une meilleure prise en charge.
16
juillet : Patiente absente au cours de la visite. Pas de
température, pas de thermomètre.
Parcours
de douleur et d’attente ; et ces dimensions
économiques touchent aussi au suivi des soins ou même
à l’obtention de ces soins. Avec souvent des
« calculs » où l’humain est
tragiquement mesuré à ses possibilités
économiques.
Le
problème aussi, c’est quand l’enfant ne vit
pas. Si les enfants vivent, donc le mari achète les
médicaments. Si les enfants ne vivent pas, les maris
n'acceptent pas d’acheter les médicaments. Des fois
on essaie de demander partout pour réunir un peu d’argent
et les sauver, des fois on demande au délégué
médical pour aider les femmes surtout quand il faut
reprendre la suture… Des fois, on est obligé de
faire l’hystérectomie et quand ils n'ont pas la
possibilité … (Sages-femmes, suites de couches)
On
ne peut garder les femmes éternellement sans soins. Par
exemple, il y avait une femme qui était restée dans
notre salle… Chaque matin, on acculait l’interne
titulaire. Il allait à la pharmacie pour emprunter du
sang. On lui avait trouvé deux sachets de sang, la plaie
était ouverte. Le vendredi, on a suturé, elle est
rentrée comme ça, avec tout ça…
(Sages-femmes, suites de couches).
Tout
ça là, ce sont des carnets qu’elles doivent
venir chercher 2 semaines après pour les suites
post-opératoires, le contrôle. Mais elles ne
reviennent pas. Il y en a une là-bas, 4 ans ! C’est
parce qu’elle a des problèmes qu’elle est
revenue (…). Il y a une qui avait fait une Grossesse Extra
Utérine (GEU). Elle est rentrée et elle n’est
pas revenue chercher le carnet. Maintenant elle a pris un nouveau
(…). Comme elle n’avait pas payé les 4 000
Cfa, maintenant elle est obligée de payer les 40 000
Cfa avant de prendre son carnet (Sages-femmes, suites de
couches).
-
Le
travail de prévention est insuffisant : rien n’est
analysé du point de vue de la compréhension des
femmes et de leurs familles, ni plus encore, des possibilités
d’agir préventivement (réguler les
naissances) pour les femmes
Le
staff est surtout « centré » sur les
accouchements dystociques et les césariennes. Et, pour
cela, la lecture des dossiers est souvent close par une formule
quasi « rituelle » : « son
pronostic est celui d'un utérus cicatriciel. Elle devra
observer un intervalle inter génésique de trois
ans »…
Cette
prévention est indispensable et pourrait empêcher de
nombreuses douleurs à venir. Mais, pour comprendre
l’efficacité de cette proposition, il est
indispensable de se situer du point de vue du « récepteur
du message » ; de comprendre à la fois
comment ils interprètent les gestes et les propos
sanitaires et savoir aussi comment ces différents actes
médicaux prennent place dans des conceptions populaires
qui leur servent de « matrices de sens »,
de systèmes interprétatifs. Il peut s’agir de
« simples » problèmes de
linguistiques, d’appréhension du code de l’autre
d’où l’importance de s’interroger sur
ses manières de nommer et de ressentir « ses
troubles ».
Nous
ne pouvons ici que jeter les bases d’un futur travail
d’amélioration du dialogue entre les soignants et
les soignés dans le service. Et pour cela, prenons, une
nouvelle fois, quelques exemples. Certains évoquent les
difficultés financières.
J’avais
des maux de ventre terribles. Je ne comprenais rien et j’ai
décidé de venir. Quand je suis arrivée,
après analyse et « attouchement »,
le docteur m’a dit que c’était une GEU. Je n’y
ai pas cru parce que je continuais à avoir normalement mes
menstrues. Et on a décidé de m’opérer.
Il faut alors un kit de 60 000 Cfa. Or nous n’avons
seulement que 50 000 Cfa. Il faut courir pour aller chercher
de l’argent. C’est ma petite sœur qui a fait
tout cela (Mme B. G Patiente maternité ).
D’autres
tissent leurs imaginaires dans les bribes des énoncés
médicaux.
Question
: Pourquoi a-t-elle été césarisée ?
Réponse:
Comme depuis la première fois, on lui a fait ce truc là,
je crois qu’elle n’a pas de bassin… Ça
fait trois fois qu’on lui fait ça…
(« Accompagnante » de Mme T. G. césarisée)
Il
paraît qu'il n’y a pas assez de liquide dans les
poches des eaux. Les poches se sont rompues et ils ont laissé
couler l'eau qui devait permettre à l’enfant de
sortir sans difficultés (A. R., femme césarisée).
Les
problèmes de « tension » :
Il
y a un docteur ici qui la suit. Ça fait quatre semaines,
elle a été malade. Après la maladie, on nous
a hospitalisé, on a fait une semaine ici et puis
maintenant ses pieds se sont mis à gonfler et on a dit que
c’était la grossesse…L’enfant n’est
pas à terme. Il est venu comme ça et puis on lui a
sauvé la vie. (…) La tension monte de temps en
temps pour la maman. C’est hier qu'elle devait le rejoindre
et c’était à 19. Ce matin, ça n’a
pas diminué.
Elle
était venue samedi, on a dit qu’on va la garder
jusqu'à ce qu’elle accouche normalement, mais vu la
tension de l'enfant, on disait que l'enfant ne respirait pas
bien. On a voulu sauver l’enfant (accompagnante de Mme T.
G. césarisée).
Une
menace d'éclampsie :
Les
docteurs m’ont dit que je m’énerve trop. Et
moi-même je sais que c’est cela, parce que mon mari
m’énerve trop (Mme D., éclamptique
césarisée).
En
fait, il y a, non seulement, un lexique particulier mais, il faut
surtout s’interroger, si l’on souhaite dialoguer avec
les parturientes et, analyser ce qu’elles peuvent
comprendre des soins. Et les médecins oublient trop
souvent que dans ce domaine et, ne serait-ce que pour situer
l’aménorrhée, ils ont besoin de
« communiquer » avec les femmes. Ils ont
donc besoin de faire référence à un « savoir
corporel » des femmes, à la manière dont
elles vont, par des mots, exprimer un certain rapport à
leur corps. Mais, en fait, « l’affaire est
souvent vite résolue » puisqu’en fait
rien n’est véritablement dit aux patientes, et rien
n’est, non plus, sérieusement expliqué aux
maris.
Ici
encore, il ne s’agit pas de critiquer abusivement. Ces
aspects langagiers ne sont pas enseignés dans les écoles
médicales et paramédicales. Dès lors, la
pratique de soins ne les inclut pas.
Outre
ces aspects linguistiques, il s’agit aussi de comprendre
les contraintes sociales de ses interlocuteurs et de leurs choix
affectifs. Et l’on peut ainsi s’interroger pour
savoir comment se pose la question d’une nouvelle grossesse
pour une femme qui a été césarisée
mais dont l’enfant est mort né.
Question
: Après combien de temps tu pourras concevoir ?
Réponse
: On dit souvent deux ans, trois ans… Moi je vais refaire
un enfant après deux ans (T. R. Césarisée
enfant mort).
-
La
dimension affective de l’accouchement - mort maternelle,
mort fœtale, mort de l’enfant, inquiétude
envers l’enfant – n’est pas prise en compte
En
fait lorsque l’on aborde cette question, il s’agit
essentiellement pour les personnels d’évoquer
l’annonce du décès.
En
cas de décès, on essaie d’approcher les
parents pour leur dire. On appelle le mari ou bien l’accompagnant
et on lui dit que ça c’est mal passé, on les
accompagne à la morgue et on prend le corps. Il y a des
pleurs. Parfois c’est la sage-femme qui dit, parfois c'est
le médecin (S.-F.).
Pourtant,
c’est bien l’ensemble des actes de soins qui conjugue
ces dimensions affectives et techniques. Prenons simplement
quelques exemples, et notamment observons comment s’établissent
les interactions entre soignants et femmes lors d’une garde
« ordinaire ».
Trois
tables sont occupées.
La
première, il s’agit d’un problème de
rétention placentaire après un accouchement normal.
Sage-femme
demande le nom de la femme, comme personne ne répond, elle
demande à la femme elle-même son nom.
Sage-femme
fait une injection « violemment », en tout
cas sans aucune parole.
Sage-femme
appuie sur le ventre, la parturiente gémit.
Médecin
s’adresse à la sage-femme : « tu as fait
le valium® et le buscopan® ? »
16h
55 Le médecin tente de décoller le placenta, échec.
17h
10 retour de la sage-femme qui appuie de nouveau sur le ventre.
La sage femme seule tente l’extraction du placenta, la
parturiente crie, beaucoup de douleur. Elle réussit à
extraire le placenta.
17h
15 Sage-femme place une sonde
Elle
fait une ordonnance pour l’accompagnante, lui tend sans lui
adresser la parole.
On
veut lui faire une injection, la seringue tombe par terre, elle
est utilisée malgré tout.
L’aiguille
et la seringue sont jetées dans le sac pour les objets
« mous » et pas dans la bouteille pour
objets tranchants.
Les
conduites médicales et « l’affectif »
sont ici mêlés. Mais ces dimensions affectives de
l’accouchement viennent aussi « bousculer »
certains « découpages » techniques.
En effet, si l’on se place du point de vue des distinctions
des disciplines médicales, il est légitime de
distinguer entre l’obstétrique et la pédiatrie.
Mais pour ce qui concerne la qualité des soins ressentis,
il est important de « penser » le lien
affectif entre la mère et l’enfant (voire avec le
père ?). Et pourtant …
Heureusement,
comme l’enfant est là, je suis entrain de prier, je
ne sais pas comment ça va aller. Ce matin, la matrone est
venue. Elle me disait de bien prier, que l'enfant est là,
mais il est fatigué, un peu souffrant, qu’ils ne
comprennent pas pourquoi … mais qu’il a avalé
beaucoup d’eau. Donc de prier qu’ils sont en train de
le traiter normalement pour voir quel sera le résultat.
(…)
C’est
le cas seulement de mon enfant que je suis entrain de penser.
Parce que depuis là, je ne l’ai pas encore vu. C’est
les médecins qui viennent me dire ceci, cela, moi-même
je ne l’ai pas encore vu (Mme G. césarisée
avec enfant).
Et
à l’évidence, la question de ces liens
« émotionnels » devrait être
central dans la mise en place d’une éthique de la
relation entre les sages-femmes et les parturientes.
Quand
je m’intéresse aux femmes et qu’elles
s’intéressent à moi, je sens un soulagement.
Quand je m’intéresse aux femmes, c’est un
plaisir de rester à leur côté. Ce que j’ai
constaté, c’est que quand tu restes à côté
d’une femme que tu ne connais pas et que tu t’intéresses
à cette personne, on te pose la question de savoir si
c’est un parent ? Ça ne devrait pas être comme
ça… (…) J’ai compris que nous ne nous
intéressions pas à nos femmes… J’ai
toujours dit aux élèves sages-femmes que quand vous
êtes à côté d’une femme, vous
devez la prendre comme votre sœur et comme ça, elle
a confiance en vous et tout ce qu’elle a, elle va vous le
dire… (Sage-femme).
Le
cas des enfants mort-nés met encore plus en exergue ce
besoin de proximité affective ressentie par les femmes
concernées.
… Il
faut rester à côté de celle-là aussi,
bien que c'est un mort-né et que ça fait mal. Il
est vrai que c'est insupportable quand l’odeur tombe, mais
nous sommes obligées de rester à côté
de celle qui va expulser pour l’encourager . (…) Je
ne sais pas si c’est la crise, avant on mesurait, on
faisait même la toilette au mort-né. On prenait les
mesures… maintenant, tu vois, on dépose. Il arrive
à certaines sages-femmes de crier parce que la femme
pleure. C’est normal, elle a perdu ce qu'elle croyait
avoir, c’est dur. Il faut se mettre à sa place, même
si elle est multipare nous ne savons pas comment elle a supporté
cette grossesse jusqu'à la fin.
Il
nous manque quelque chose et je me dis que c’est peut-être
la formation qu’on n’a pas eu, ou bien c’est le
lieu qui agit sur nous (Sage-femme).
On
ne saurait mieux dire.
-
La
qualité des soins « ressentie » et
ces formes d’organisation font que l’accès
aux soins est construit sur une « confiance »
personnalisée
Améliorer
la qualité des soins revient aussi à transférer
le lieu où l’on accorde sa confiance. Et il importe
alors de s'interroger sur la qualité des soins ressentis.
Selon
les situations, un même processus de « confiage »
peut être utile, ou conduire à la mort. C’est
pourquoi cette manière d’accorder sa confiance, non
en un système expert qui garanti une prise en charge
standardisée mais en une « personne »
individuellement choisie est un processus qui parce qu’il
est aléatoire peut être considéré
comme étant à risque.
J’ai
fait des consultations prénatales dans un centre
médico-social (…). J’étais à
terme, je suis allé là-bas, mais eux disaient que
non, que je n’étais pas à terme, que peut
être je n’avais pas bien compté.
On
m’a prescrit des médicaments comme le col n’arrive
pas à s’ouvrir. J’ai utilisé, mais
moi-même j’avais bien compté.
Avant
une semaine de mon opération, j’avais mal au ventre.
J’étais encore partie là-bas. Ils me disaient
que le col n’était pas bien mou, que ce n’était
pas bien ouvert. Alors on m’a dit de retourner à la
maison.
C’était
dans la semaine.
Il
y a une dame dans notre maison, elle m’a dit qu’elle
connaît une sage-femme ici, de venir la voir et de lui
expliquer le cas.
Quand
cette dame m’a vue et m’a touchée, elle m’a
posée des questions et je lui ai expliqué.
Elle
m’a dit de ne plus repartir à la maison, que la
façon dont elle a vu mon ventre de ne plus repartir et
d’aller faire une échographie.
La
nuit là on était venu vers 19h., donc on était
parti chez le Dr. V.. Il m’a fait une échographie,
effectivement, le docteur m’a dit vraiment que l’enfant
est déjà fatigué, il voulait sortir, de se
presser, sinon, dans trois heures de temps, l’enfant ne
pourra pas être récupéré. Donc de
repartir à l’hôpital. C’est de là
qu’on était venu, on a expliqué tout et le
docteur a dit de faire immédiatement la césarienne.
(…)
Les
médecins ne m’ont pas encore expliqué. À
un moment ils me disaient que l’enfant est lent, qu’il
a beaucoup souffert pour sortir, qu’il a besoin d’être
réanimé.
C’est
de l’autre côté qu’ils ont fait l’erreur
! Non ! Chaque fois, j'allais là-bas, la sage-femme qui me
suivait, qui me touchait disait que vraiment le col est dur,
qu’elle aussi n’arrive pas à comprendre le
pourquoi … (…)
La
sage-femme qui m’a dit de venir ici, n’était
pas là, elle était descendue de garde. Elle m’a
confiée, elle a tout dit au docteur avant de partir à
la maison… (Mme G., accouchée, césarisée
avec enfant vivant mais faible).
Nous
nous limiterons ici à cet exemple de la construction du
risque par une catégorie fluide comme celle de la
confiance. Peu prise en compte, cette catégorie vient à
la fois expliquer bien des difficultés de prise en charge
des patientes, l’usage de « recours dangereux ».
De même, bien des dysfonctionnements internes au service
résultent de ce processus socio affectif, puisque le lien
thérapeutique avec la patiente est construit de manière
individuelle (ou par un réseau individuel) et non sur une
prise en charge standardisée et institutionnelle.
ON NE SAIT PAS SI
C’EST LA VIE OU LA MORT QUI VA S’EN SUIVRE
Les
services de santé de B.
Yveline
Diallo
Pour
essayer de comprendre, d’un point de vue
socio-anthropologique, les causes de la mortalité
maternelle lors des accouchements dans les structures
hospitalières de référence, nous avons
étudié le service de Gynécologie-Obstétrique
d’un hôpital et une maternité d’un
Centre Médical Communal (CMC). Nous nous sommes également
intéressés aux trajectoires des parturientes.
Nous
avons procédé à des observations dans ces
sites sanitaires et à des entretiens avec les différentes
catégories du personnel travaillant dans les structures de
santé, de référence et périphériques,
avec les gestantes, parturientes et leurs accompagnateurs.
Nous
nous sommes également rendus au domicile de quelques
familles. Nous avons suivi le parcours de parturientes référées
du CMC à l’hôpital national. Nous avons aussi
« remonté » la trajectoire de
patientes hospitalisées au CMC et à l’hôpital
jusqu’à la maison d’accouchement où
elles avaient été reçues en premier lieu.
Les
maternités de référence
Dans
le pays où nous nous trouvons, les structures publiques de
santé sont hiérarchisées. À la base
se trouvent des postes de santé et des centres de soins
primaires de santé, au-dessus les Centres Médicaux
Communaux (CMC) et, pour couronner la pyramide, deux hôpitaux
nationaux. Des accouchements sans complication sont pris en
charge par les centres de santé.
Le
CMC de B. assure - avec deux autres CMC - le premier recours de
référence. Ces CMC offrent les mêmes premiers
soins que des centres de santé mais aussi des
consultations de référence et des prestations
hospitalières : chirurgie, gynéco-obstétrique,
radiologie et examens de laboratoire. Ainsi le CMC de B. procède
aux accouchements sans complication et effectue également
des césariennes.
Les
deux hôpitaux nationaux fournissent des prestations aux
trois niveaux : primaire, secondaire et tertiaire. Ils
comportent chacun un service de référence de
deuxième recours en gynéco-obstétrique. Par
exemple, le service de gynécologie obstétrique de
l’un de ces hôpitaux effectue les accouchements par
voie basse mais aussi les opérations qu’exigent les
urgences obstétricales.
À
côté des consultations et des accouchements dans les
structures publiques existent des consultations privées et
des accouchements au domicile des soignants, dans des cabinets de
soins, des cliniques privées et des centres de santé
associatifs ou confessionnels (dont les plus importants sont
intégrés au programme national des soins de santé
primaires).
Les
centres privés présentent une grande diversité
depuis des cliniques de très bon niveau procédant
aux opérations chirurgicales en gynécologie
obstétrique jusqu’à des cabinets de soins
médiocres n’effectuant que très peu
d’accouchements. Certaines structures privées ont
obtenu l’agrément du Ministère de la Santé
publique. D’autres sont plus ou moins « officieuses »
car plus ou moins connues de la Direction régionale de la
santé de la ville.
De
fait, ces structures de santé ne peuvent être
analysées que si l’observateur restitue le réseau
relationnel mouvant dans lequel elles s’insèrent et
qui correspond à l’imbrication des réseaux
relationnels de chaque membre du personnel depuis le chef de
service jusqu’au garçon de salle. Ces réseaux
impliquent aussi des membres du Ministère de la santé,
des soignants qui exercent à leur domicile, dans des
centres de santé publics, privés, associatifs ou
confessionnels, dans des cliniques privées, dans des CMC,
à l’hôpital et dans des structures de santé
à l’intérieur du pays. Les soignants du
public travaillent ponctuellement ou régulièrement
dans des structures privées et des soignants du privé
interviennent dans les structures publiques, par exemple pour y
effectuer des accouchements.
La
répartition des locaux du service de
Gynécologie-obstétrique de C et de la maternité
du CMC de B.
Le service de
gynécologie-Obstétrique de B se
déploie au rez-de-chaussée et à l’étage.
Dès
que le visiteur franchit la porte d’entrée
principale où une matrone filtre les entrées, un
long couloir se présente devant lui. Tout de suite, à
gauche, se trouve le bureau des médecins CES
avec trois tables : une par promotion. On accède
ensuite à l’unité chirurgicale avec le bloc
opératoire, la salle de réveil climatisée,
la salle de surveillance, le bureau des médecins et des
anesthésistes, la pièce où le garçon
de salle stérilise le linge .
Si l’on continue de longer le couloir, on arrive à
la maternité avec une salle d’accouchement de quatre
boxes, une salle de travail de trois lits et, en face, la salle
de garde des sages-femmes, la salle néonatale non
fonctionnelle depuis deux ans et la salle de récupération
avec ses deux lits.
En quittant la
maternité, le visiteur atteint les bureaux des médecins,
dont celui du chef de service, les quatre salles de « suites
de césariennes », soient au total 23 lits, les
WC des soignants et ceux des parturientes et des accompagnants
(deux WC et deux douches). À partir du couloir, le
visiteur gagne l’étage par un escalier.
À l’arrière
du bâtiment, une autre entrée à partir de la
rue permet d’accéder plus directement à
l’escalier et à l’étage. Le visiteur
trouve le bureau de la surveillante générale, ceux
des médecins, les salles d’obstétrique
pathologique E et F, soit dix lits et les salles A, B, C de
gynécologie, soit onze lits, les cabines I, II, III, la
salle de staff, les WC du personnel et ceux des hospitalisées
et des accompagnants (deux WC, deux douches). Dans la salle C et
dans les cabines II (deux lits) et III (trois lits) des rideaux
isolent les lits. Les cabines ont été récemment
climatisées.
La maternité
du CMC de B. est située à l’étage. Au
rez-de-chaussée se trouvent les services de soins de santé
primaires dont le SMI (Service Maternel et Infantile qui assure
les consultations prénatales - CPN -), les consultations
curatives, le laboratoire d’analyses mais aussi le service
de radiologie et d’écographie et le bureau du
directeur.
Lorsque le visiteur
monte à l’étage, il débouche sur un
vaste hall et une terrasse. Au centre du hall, trône une
table autour de laquelle sont assis les médecins
stagiaires qui prescrivent ou parlent entre eux ; les
sages-femmes qui remplissent le registre des accouchements. Les
patientes et leurs accompagnants attendent assis sur des bancs
alignés sur la terrasse. À gauche, se trouve la
maternité avec deux salles d’accouchement. Sur le
hall, ouvrent les deux salles d’hospitalisation, soit huit
lits, consacrés à la maternité, la salle
d’hospitalisation de médecine générale,
le bureau du chef de service et des médecins, le bureau
des sages-femmes. À droite, une salle de consultation
comporte deux lits dissimulés par des paravents qui
permettent la consultation simultanée de deux médecins
dans un espace assez étroit. Le visiteur arrive au niveau
du bloc opératoire, commun à la gynécologie
et à la médecine générale, puis à
une salle des chirurgiens de médecine générale
et à la salle des anesthésistes.
À certaines
heures d’affluence, les locaux semblent exigus. Pour ne
prendre qu’un exemple, voici la situation à 10
heures 30 un lundi du mois de mars. Les trois lits de la première
salle d’accouchement sont occupés. Neuf femmes,
sages-femmes, matrones, visiteuses du corps médical,
s’entassent dans cette salle pendant qu’une des
parturientes est entrain d’accoucher. Plusieurs médecins
stagiaires prescrivent des traitements sur la table du hall.
Quatorze femmes attendent sur la terrasse leur tour de
consultation par le chef de service. Une dizaine d’autres
femmes patientent assises sur un banc devant la porte du bureau
de consultation des médecins. Les stagiaires qui reçoivent
leurs patientes dans le hall les examinent, si cela est
nécessaire, dans la deuxième salle d’accouchement
ou dans une salle d’hospitalisation selon le lieu
disponible.
La gestion des
maternités de J. et du CMC de B.
Ces hôpitaux
ont une autonomie de gestion. Sur les recettes de la maternité
de J. la moitié revient à la
direction de l’hôpital et l’autre moitié
est restituée au Service de gynécologie obstétrique
pour faire face aux dépenses. La gestion du Service est
assurée par le chef du Service assisté de la
surveillante générale appelée aussi
sage-femme maîtresse.
Avec les 50 %
restitués au service de gynécologie obstétrique,
le Service fait face à des dépenses de
fonctionnement comme les produits d’entretien mais aussi
aux primes versées au personnel d’entretien qui
n’est pas salarié.
Les soins sont
gratuits pour le soignant et sa famille « immédiate »
(le père, la mère et les enfants) et sont réduits
de moitié pour les membres de la famille proche. Selon les
déclarations officielles, les « passe-droits
ont été revus à la baisse » car
il y avait auparavant des abus :
Auparavant,
les oncles, tantes, voisins du personnel étaient pris en
charge gratuitement. (Chef de service)
À
l’entrée du CMC de B., une pancarte indique
les prix officiels. L’accouchement normal est de 1 200 Cfa,
le partogramme est facturé 150 Cfa ainsi que la
déclaration de naissance. La césarienne revient à
12 000 Cfa dont 7 000 Cfa pour le kit chirurgical, 4 000 Cfa pour
la césarienne proprement dite et 1 000 Cfa pour le lit
d’hospitalisation.
Mais, en fait, les
prix officieux sont plus élevés. Ils sont négociés
entre les familles des parturientes et la sage-femme ou le
médecin et ils sont très variables.
Ainsi, un
accouchement par voie basse à la maternité de J.
a été tarifié jusqu’à
250 000 Cfa par un médecin qui, d’ailleurs, n’a
pas fait l’accouchement lui-même mais a confié
la parturiente à une sage-femme. D’après les
déclarations des familles, une césarienne coûte
environ 60 000 Cfa.
Le bénéfice
de la structure publique entre ainsi, et fréquemment sans
doute, en concurrence avec le profit privé du soignant. Un
médecin stagiaire du CMC exprime cela clairement :
J’exige
que l’on paye le droit de l’hôpital. Si la
femme (la parturiente) me donne quelque chose en plus, tant
mieux. Des amis me reprochent cela. D’autres demandent le
surplus. Il vaut mieux laisser les gens avec leur conscience.
D’abord, si on paye les droits de l’hôpital,
c’est une bonne chose. Si l’argent est utilisé
comme cela se doit, cela contribue à améliorer les
conditions de travail ; donc moi, je pense que c’est
beaucoup pour moi. Il est formellement interdit d’escroquer
les patientes.
Mais beaucoup de
soignants ne semblent pas raisonner ainsi et ne se soucient pas
du manque à gagner de la structure publique.
Soulignons cependant
que les prix officieux des structures publiques, même s’ils
sont le double ou plus des barèmes officiels, sont
nettement moins élevés que dans les tarifs
officiels des cliniques privées les plus cotées où
un accouchement avec une prise en charge plus longue et plus
complète de l’accouchée revient à 50
000 Cfa et une césarienne de 150 000 Cfa à 500 000
Cfa.
La
« privatisation » par les soignants des
structures publiques
De même que
cohabitent un tarif officiel et un tarif officieux, il existe un
double fonctionnement de l’hôpital : le
fonctionnement officiel et le fonctionnement officieux. Chaque
soignant cherche à se constituer sa clientèle
privée au sein de la structure publique.
L’établissement
public se présente souvent comme le lieu où se
prolongent les soins que le soignant pratique à son
domicile, son cabinet ou sa clinique. Si la parturiente préfère
accoucher à l’hôpital ou s’il est
nécessaire de l’opérer, la matrone,
l’infirmière ou le médecin l’envoie à
la maternité de l’hôpital. Ils procèdent
eux-mêmes à l’acte ou confient la patiente à
un collègue. Les analyses médicales, les
échographies se feront dans la structure. Les soignants se
servent de la structure publique pour compléter et
poursuivre la prise en charge de leur clientèle privée.
L’enquêteur :
Vous n’intervenez que sur des femmes que vous connaissez
déjà ?
Un
médecin du CMC : Oui. Parfois je peux être
recommandée. Une femme que je ne connais pas peut venir me
voir à travers mes connaissances ou parce qu’elle a
entendu parler de moi.
Cette pratique est
courante et les familles, elles-mêmes, vont jusqu’à
solliciter directement le médecin de l’hôpital
à son domicile ou à sa clinique.
Le
mari de Tenen raconte : « J’ai pris un
déplacement pour aller chercher Dr D jusqu’à
sa clinique privée. Je l’ai prié pour venir
opérer ma femme. Je lui ai dit que j’ai acheté
tous les produits. Il m’a répondu d’accord. Il
m’a donné une note à remettre à un
certain Y. Après il est venu vers 22 heures et il a opéré
ma femme (à l’hôpital). »
Ce
comportement illustre la défiance que les malades et leurs
familles ressentent vis-à-vis du fonctionnement anonyme du
service public et leur besoin de personnaliser les relations pour
espérer une prise en charge correcte.
D’un côté,
ce fonctionnement personnalisé draine des clientes vers la
structure publique et augmente les recettes, mais de l’autre,
il constitue un manque à gagner car la plus grande partie
de l’argent versé par les familles ne profite pas à
la structure publique mais aux soignants.
L’équipement
et le matériel
Globalement,
le déficit en équipement et la privatisation de la
structure publique se renforcent mutuellement.
Le matériel
est défectueux et insuffisant
D’après
les soignants du service de Gynécologie-Obstétrique
de J., le matériel collectif est insuffisant et souvent
défectueux. Et à cela s’ajoutent les coupures
d’électricité et d’eau.
Par
exemple, il n’y a pas de moniteur cardiaque, pas d’appareil
d’écographie, pas de doppler, pas assez de
tensiomètres et de thermomètres. L’équipement
de l’Unité crèche, néonatologie est en
panne depuis deux ans. Dans les salles d’hospitalisation
pour les suites de césarienne, les nouveaux-nés
n’ont pas de berceaux et partagent avec leur mère un
lit étroit.
On
n’a pas de matériel (ciseaux, pinces). Le peu qui
est là n’est pas de bonne qualité… Au
bloc opératoire, on manque de lumière, d’aspirateur
(Un médecin titulaire de l’hôpital).
Il
n’y a pas d’oxygène dans les salles
d’accouchement (Une sage-femme de l’hôpital).
Il
n’y a qu’un seul tensiomètre pour tout le
service de gynécologie et deux thermomètres (Une
infirmière de l’hôpital).
Les
consommables sont parfois en rupture. Les kits pour les
césariennes peuvent être incomplets. Il manque
parfois du fil de suture, de la bétadine, des cathéters
ou des gants stériles… La direction de l’hôpital
fournit la maternité en produits anesthésiques mais
de manière insuffisante. Le matériel défectueux
n’est pas réparé, le petit matériel
est perdu ou volé.
Je
mets ma boîte dans le bureau sinon vous la perdez en moins
d’un mois…Il y a du vol de matériel, même
les garçons peuvent voler pour aller revendre ailleurs (Un
médecin de l’hôpital).
Nous
n’avons qu’une boîte de laryngoscope pour
l’intubation. On en avait deux, ils en ont volé une
(Un anesthésiste de l’hôpital).
Le
nouveau chef de service s’est efforcé d’améliorer
l’approvisionnement en petit matériel, d’augmenter
le nombre de boîtes d’accouchement et de veiller,
lors du passage d’une équipe à une autre, à
la transmission du matériel.
La
situation au niveau du CMC B.
est encore plus préoccupante puisqu’il cumule un
déficit d’équipement mais aussi une carence
dans la maintenance.
Les
coupures d’électricité y sont fréquentes.
Les sources d’énergie complémentaires - un
groupe électrogène récent, des panneaux
solaires pour les salles d’accouchement et le bloc
opératoire - étaient non fonctionnelles lors de
notre mission.
Les
coupures d’électricité obligent à
référer à une autre maternité des
parturientes qui doivent être opérées
d’urgence. Une coupure d’électricité
peut se produire lorsqu’une opération est en cours.
D’après le « maintenancier »
d’un autre CMC, le dépannage n’a lieu que
lorsque des subventions sont versées, les recettes propres
du CMC ne pouvant assurer les dépannages. Quand il n’y
a pas de courant électrique au CMC de B., le petit
stérilisateur du premier étage qui sert à
stériliser le linge et les instruments chirurgicaux est
descendu au rez-de-chaussée où un petit groupe
électrogène est mis en marche.
Il
n’y a pas de climatiseur au bloc opératoire ni de
ventilateurs dans les salles d’hospitalisation. La chaleur
y est parfois étouffante.
L’eau
courante n’alimente pas les salles d’accouchement ni
le bloc opératoire une bonne partie de l’année.
Il n’y aurait de l’eau à la maternité
qu’à la saison des pluies. Le reste de l’année,
l’eau de la ville n’arrive que le soir. Elle est
pompée de 18 heures à 6 heures du matin et stockée
dans un bassin dans la cour où le garçon de salle
et les matrones la puisent et la montent à l’étage
dans la journée. Les WC à l’étage sont
fermés depuis un an par suite d’une fuite d’eau
non réparée. La situation est difficile pour les
femmes césarisées qui ne peuvent descendre
l’escalier pour accéder aux toilettes de la cour et
même pour le personnel.
Voici
l’opinion d’Adama, hospitalisée au CMC :
Il
n’y a pas de toilettes (à l’étage). Il
y a une seule toilette pour toutes les malades confondues
(rez-de-chaussée) et cette toilette est inutilisable
tellement c’est sale. C’est bouché, l’eau
stagne. Si nous voulons faire nos besoins, nous avons toutes des
pots après nous allons verser dans cette toilette remplie.
Nous n’avons pas où nous laver. Depuis que je suis
venue ici, c’est le sixième jour, ce n’est
qu’aujourd’hui que je me suis lavée. Je me
suis levée à cinq heures du matin pour me laver
derrière la toilette. Il n’y a pas d’eau, pas
de moustiquaires, les fenêtres ne ferment pas.
Lors
des accouchements, le sang est recueilli dans un bassin sur
lequel la femme accouche. La matrone le verse ensuite dans un
seau et ira le vider au rez-de-chaussée dans un puits
perdu. Le placenta est déposé dans un récipient
apporté par la famille, il sera, le plus souvent, enterré
dans la concession familiale.
Il
manque des paires de ciseaux, des haricots. Les bistouris
électriques, l’aspirateur, la lampe scialytique
sont en panne.
D’après
les médecins, les médicaments d’urgence,
l’hémaccel ,
les produits anesthésiants, les antiseptiques, l’oxygène,
les cathéters, les fils de suture sont souvent en rupture…
Les
solutions trouvées pour pallier le manque de matériel
Les
soignants se « débrouillent » pour
avoir leur matériel personnel.
Chaque
médecin, s’il veut bien opérer, doit avoir sa
boîte (Un médecin de l’hôpital).
La
plupart des médecins n’ont pas de tensiomètre.
Il n’y a pas de ravitaillement en matériel. Si tu as
un matériel, tu as acheté, si tu as une blouse, tu
as achetée, on ne te donne rien à l’hôpital
pour que tu puisses effectuer ton travail. Au cours des
gardes, c’est le tensiomètre de la salle
d’accouchement qu’on utilise pour les urgences. Si
le tensiomètre n’est pas bon, c’est le
tensiomètre des anesthésistes qu’on utilise.
La majeure partie des anesthésistes a un tensiomètre,
mais c’est eux qui achètent (Un médecin CES
de l’hôpital).
Ne
prête ton tensiomètre à personne même
si on te dit que tu es méchant (Un médecin
responsable d’Unité lors d’un staff à
l’hôpital).
Chaque
médecin a sa boîte chirurgicale. Au début, la
boîte de l’hôpital existait mais elle a disparu
depuis un certain temps. Depuis une année, la boîte
chirurgicale de la maternité n’existe plus. Avant on
renouvelait. Mais, comme ils ont vu que chacun a sa boîte,
maintenant ils ont cessé. Le matériel se perdait,
la responsabilité n’était pas située.
Certains ont constitué leur propre boîte puis chacun
a cherché pour lui. Chaque médecin cherche ses
gants de consultation, les gants n’ont jamais été
donnés par l’hôpital (Un médecin
stagiaire du CMC).
Le
matériel de la boîte de césarienne est perdu,
rouillé, inutilisable. Chacun a sa boîte de
césarienne, sa boîte d’accouchement. Nous
payons tout ailleurs, dans la main des gens, on paie petit à
petit. Il n’y a pas de boîte entièrement
vendue. Les matériels sont très chers (Un médecin
stagiaire du CMC).
Mais
ce n’est pas une solution suffisante car les soignants
n’apportent pas toujours leur matériel de peur qu’il
soit volé ou abîmé.
J’ai
mon tensiomètre personnel que j’amène de
temps en temps parce que je ne peux pas le passer pour une
utilisation de tout le monde au risque de le gâter. Bien
sûr, d’autres diront que c’est méchant
quand tu ne leur prêtes pas et qu’ils le voient avec
toi. Donc, mieux vaut le laisser à la maison (Un CES de
l’hôpital).
Les
soignants travaillent dans la structure publique avec leur
matériel personnel essentiellement pour des interventions
personnelles et planifiées. Le problème de matériel
se pose de façon plus cruciale pour la prise en charge des
urgences et des femmes sans relations.
Si
la solution trouvée par le personnel pour remédier
au manque de matériel est la privatisation des outils de
travail, cette privatisation généralisée a
pour conséquence que le matériel collectif n’est
pas entretenu, ni renouvelé.
La
débrouillardise est finalement le moyen pour pallier ces
insuffisances. L’expression qui revient sur toutes les
lèvres est : « on se débrouille ».
Les
gants stériles font partie du kit, s’il n’y en
a pas, c’est l’anesthésiste qui doit se
débrouiller (Un médecin de l’hôpital).
Les
moyens sont divers : acheter avec des marchands ambulants,
s’arranger avec un collègue d’un autre
service…
Des
fois, on donne des kits incomplets, les sages-femmes se
débrouillent avec les ambulants (Une pharmacienne de
l’hôpital).
Si
on a des ruptures de produits anesthésiants, je vais à
la chirurgie, on me donne, on se rend service entre nous (Un
anesthésiste de l’hôpital).
On
peut avoir des amis qui voyagent souvent. S’ils vont dans
des séminaires, on leur dit, faites tout pour nous envoyer
ça ou ça. Il y en a qui sont gentils ; des
fois, ils envoient. Certains cliniciens privés quand ils
font la commande, on profite avec eux (Un médecin de
l’hôpital).
Certains
médecins récupèrent le surplus de
médicaments achetés par la famille d’une
parturiente précédemment opérée.
Lorsqu’il
y a rupture de produits anesthésiants, on se débrouille,
il peut arriver que les produits d’une malade qu’on a
soignée reste, c’est avec cela que l’on se
débrouille (Une anesthésiste du CMC).
Les
délégués médicaux fournissent des
gants et des médicaments en contrepartie de la promotion
de leurs produits. Mais, comme le dit un anesthésiste de
l’hôpital :
La
débrouillardise ne doit pas continuer parce que dans la
gestion d’un établissement, les gestionnaires
doivent prendre ça en charge pour qu’il n’y
ait pas de rupture ou que ces difficultés soient aplanies
au niveau de l’hôpital. Parce que si on est praticien
et gestionnaire à la fois, ça devient un peu
difficile.
Les
conséquences de la pénurie de matériel
Les
soignants prennent des risques pour eux-mêmes.
Un
vendredi, j’observe la biologiste de l’unité
de transfusion sanguine de l’hôpital qui prend du
sang avec une pipette, l’étale sur une lamelle de
verre. Elle ne porte pas de gants : « Il y a
rupture de gants. Je suis allée au marché N., je
n’en ai pas trouvés… Je fais attention à
ne pas être en contact avec le sang. Lundi, je passerai
voir dans une pharmacie privée tout ce que je trouve, je
paye, gants en vrac, gants stériles… »
La
prise en charge des malades en pâtit. La pénurie met
en jeu la vie de la mère et de l’enfant. Ainsi, dans
l’unité de néonatologie de la maternité
de J., les couveuses sont en panne depuis deux ans, les
nouveaux-nés en détresse sont évacués
vers un service de nutrition spécialisé pour les
enfants. Le chef du Service de gynécologie obstétrique
de J. évalue à 80 % le risque de décès
au cours de l’évacuation confiée à la
famille. La situation n’est pas meilleure au CMC. Et
globalement, la pénurie et ses conséquences sont
aggravées par un manque de prévision et de
coordination entre les services.
La
prise en charge des urgences
Le
kit d’urgence
Une
pharmacienne, à la pharmacie centrale de l’hôpital,
est chargée d’approvisionner en kits chirurgicaux le
service de gynécologie obstétrique. Le kit comprend
tout ce qu’il faut pour pratiquer une césarienne. Il
est vendu 9 500 Cfa au Service qui le facture 12 000 Cfa aux
familles. L’existence de ce kit permet une intervention
rapide en cas de complication lors de l’accouchement car
l’argent n’est récupéré auprès
des familles qu’après l’opération.
Au
CMC, le kit pour les césariennes coûte 8 000 Cfa. Il
doit être acheté à la pharmacie de
l’établissement. Mais en fait, ces kits ne sont
pratiquement jamais disponibles.
Parfois,
l’équipe constitue le kit pour l’intervention
parce que avant, il y avait peut-être le kit ici mais à
présent, il n’y en a pas. Nous nous arrangeons avec
nos produits qu’on a mis de côté pour les
urgences (Un médecin du CMC).
De
même, à l’hôpital et au CMC, il existe
des ruptures dans l’approvisionnement. Les kits sont
inexistants ou incomplets, ce qui retarde la prise en charge des
urgences avec les risques encourus.
Quand
il y a rupture de kit, nous-mêmes, nous payons les
médicaments ou on fait une ordonnance à la famille
qui va chercher. Elle va mettre du temps. Cela crée du
stress (Un médecin titulaire du CMC).
Il
nous faut des fils pour les sutures, des fils résorbables
au plan profond et des fils non résorbables au plan
superficiel. Les anesthésistes se battent « contre
vents et marées » pour trouver ces fils (Un
médecin stagiaire du CMC).
L’approvisionnement
en sang
Dans
l’enceinte de l’hôpital existe une Unité
Hospitalière de Transfusion Sanguine qui effectue les
analyses : recherche de groupe sanguin et taux
d’hémoglobine.
Pour
recevoir une poche de sang, la famille doit fournir deux donneurs
« de compensation » et payer la somme de
2000 Cfa. Pour obtenir deux poches, il faut donc présenter
quatre donneurs et 4000 Cfa. Le sang des donneurs est prélevé
à l’U.H.T.S. puis est envoyé au Centre
National de Transfusion Sanguine, ouvert jour et nuit et qui
fournit l’Unité en sang sécurisé. Le
sang prélevé a une durée de vie de 35 jours.
Si l’accompagnant d’une parturiente doit se procurer
une poche de sang, il s’adresse à l’Unité,
si celle-ci n’a pas le groupe sanguin demandé, il va
au Centre National de Transfusion Sanguine pour se procurer le
sang. Le circuit est bien long…
Au
CMC, le circuit est encore plus difficile car il n’existe
pas d’unité de transfusion sanguine. Le parent de la
malade doit se rendre directement au C.N.T.S.
Quand
on a besoin de sang, on fait un prélèvement avec
une note au Centre (C.N.T.S.), eux vont faire le test avant de
nous apporter. Même si nous déterminons le groupe,
ils vont reprendre là-bas. C’est un parent de la
malade qui y va et qui revient avec la poche. Si une femme se
présente avec un tableau très urgent, on l’y
réfère parce que l’on ne peut pas attendre le
va et vient. Le jour, c’est facile d’en avoir mais
pas la nuit. Les parents ne connaissent même pas où
se trouve le centre de transfusion. Ils vont partir, on va les
faire traîner. Avant que les gardiens ne se réveillent
ou ne soient en forme pour faire le test, ça prend du
temps. Si c’est une urgence, le mieux est de référer
(Un médecin stagiaire du CMC).
L’approvisionnement
en sang constitue un problème majeur pour la prise en
charge des urgences et ce pour plusieurs raisons.
Il
existe des ruptures dans l’approvisionnement en sang au
C.N.T.S., notamment pendant les périodes de vacances
scolaires car les collégiens, les lycéens (dont le
poids excède 50 kg) sont les principaux pourvoyeurs des
équipes mobiles qui se déplacent dans les
établissements scolaires.
Les
parturientes ayant des groupes sanguins dont le rhésus est
négatif obtiennent difficilement l’approvisionnement
en sang dont elles ont besoin. Le C.N.T.S. garde l’adresse
des donneurs de rhésus négatif, mais la nuit, en
cas d’urgence, il n’est pas facile de trouver ces
personnes. Plusieurs décès par hémorragie
d’accouchées ayant un rhésus négatif
nous ont été signalés. Le temps de l’urgence
se heurte au temps « humain » mais aussi
administratif.
Le
vendredi 5 mars 2004, dans le réfrigérateur de
l’U.H.T.S., il n’y avait que six poches de sang A, B,
AB (pas de poche de groupe O) pour tout l’hôpital.
« La responsable a fait la commande hier, mais il n’y
a pas de travail demain. Au C.N.T.S., il y a un gardien mais le
personnel rentre le week-end. » (La biologiste de
l’U.H.T.S).
Ici
encore, il faut « se débrouiller »,
et en cas d’extrême urgence, la biologiste prélève
dans les poches de sang qui lui ont été confiées
pour les malades dont l’opération est programmée.
Les
familles n’arrivent pas à faire face à ce qui
est exigé. Les femmes âgées, qui souvent
accompagnent la parturiente, ne peuvent subir un prélèvement
de sang. D’autre part, certaines personnes éprouvent
des réticences à donner leur sang qui, pour elles,
est chargé de représentations symboliques.
On
oblige les parents à fournir un donneur pour remplacer la
poche de sang. Quelquefois on ne trouve pas parmi les éléments
de la famille quelqu’un qui est prêt à donner
son sang parce qu’ils ne sont pas conscients. Ils pensent
que quand ils donnent du sang, ils vont mourir (Un médecin
stagiaire du CMC).
Si
la famille n’a pas de donneurs, mais si du sang est
disponible, il faudra acheter plus cher la poche de sang.
En
cas d’urgence, le médecin signe un bon et se porte
garant pour obtenir la ou les poche(s) sang. Dans ce cas,
l’accompagnant du malade dépose sa carte d’identité
et la reprend quand il paye les 2500 Cfa.
L’argent
était fini. Il n’y avait plus de sang. Le docteur
nous a fait une grande faveur. Il nous a donné le sang et
l’eau (le liquide de la perfusion). Il a fait un papier,
nous sommes partis au laboratoire. Du laboratoire, ils sont
venus, ils ont prélevé le sang puis ils ont dit
d’amener deux personnes pour donner le sang. C’était
la nuit. On ne pouvait pas trouver deux donneurs sur place. Notre
sœur est couchée dans un état grave. Le
docteur a pris la garantie, ils lui ont donné le sang et
il a signé le cahier pour sauver notre parente. Le matin,
notre mère lui a donné 1500 Cfa. Comme notre sœur
devait prendre une autre poche de sang, nous sommes partis avec
le même papier. Ils nous ont donné le sang là-bas,
toujours grâce au docteur, à 1500 Cfa.
En
cas d’opérations programmées, des poches de
sang sont achetées par les familles des malades et mises
de côté. Un jour, à l’U.H.T.S., étaient
gardées dix poches de sang pour des malades dont
l’opération était programmée contre
six pour les urgences. Et cette pénurie oblige, ou incite,
parfois à des négociations au profit des soignants
et au détriment des familles.
Nous
avons acheté le sang, il doit rester avec eux ici, si le
médecin fait le curage, en cas d’hémorragie,
il sait là où prendre le sang, c’est entre
eux les médecins ici. S’il n’y a pas
d’hémorragie, il va retirer un peu de sous et me
rembourser. On s’est entendu comme cela. J’ai payé
5 500 Cfa le sang, s’il n’y a pas d’hémorragie,
il va me retourner un peu, 2 000 Cfa, dans le prix du sang (Mari
d’une parturiente).
Le
docteur des urgences m’a dit qu’une poche de sang,
c’est 6 500 Cfa mais il faut deux poches à 13 000
Cfa. Je me suis débrouillé. Il m’a dit que le
sang reste là-bas mais que c’est au moment de
l’opération que le docteur viendra récupérer.
Pour le moment, ils n’ont utilisé qu’une poche
de sang, l’autre est gardée là-bas. Le
médecin m’a dit qu’il a pris un déplacement
pour aller chercher le sang. » (Mari d’une autre
parturiente).
Les
médicaments
Les
médicaments génériques et les consommables
sont payés par les familles à la pharmacie de
l’hôpital qui s’approvisionne à la
pharmacie centrale. La pharmacie est ouverte 24 heures sur 24
avec un roulement des équipes. Au niveau des CMC, un
médecin nous explique que, s’il veut un médicament
qui ne se trouve pas à la pharmacie centrale, le Ministère
de la santé doit signer une autorisation pour que le
produit soit acheté dans une pharmacie privée.
Les
médicaments génériques peuvent manquer dans
la structure et les spécialités sont alors achetés
par les familles dans les pharmacies privées et sur le
marché parallèle où les médicaments
sont vendus moins chers mais dont la consommation n’est pas
toujours sans danger.
Cet
achat de médicaments représente une grande
difficulté pour les familles et surtout pour les plus
pauvres. Le temps de l’urgence est incompatible avec le
temps de la « débrouillardise » des
familles qui doivent réunir de l’argent pour
acheter les médicaments.
La
pénurie de médicaments est aussi une occasion de
négociation pour les soignants qui disposent de quelques
médicaments rangés dans un placard sous cadenas.
Lorsque
les produits ne sont pas disponibles, si les médecins en
ont avec eux, on prend, on utilise ou alors quelquefois les
sages-femmes détiennent quelques produits d’urgence,
on prend avec elles, mais c’est à rembourser. Nous
gardons quelquefois des produits d’urgence avec nous mais
pas tout le temps. Ce sont les délégués
médicaux qui nous donnent, on dépose à côté,
s’il y a nécessité ou si on rencontre des
femmes qui n’ont pas les moyens, on utilise, on paie aussi
dans les pharmacies et nous gardons à côté de
nous (Un médecin stagiaire du CMC).
La
prise en charge officielle des indigents
Pour le chef de
service de Gynécologie-Obstétrique de l’hôpital,
les indigents sont ceux qui « ne travaillent pas et
dont personne dans leur famille n’a les moyens de les
supporter ». Les kits sont alors avancés aux
parturientes et les familles reconnues indigentes ne remboursent
pas.
Les
indigents, on leur donne. On donne les kits à perte pour
aider la population. Quand les démunies viennent, là
on ne réclame pas, on leur donne et on perd ça,
nous nous prenons en charge. Les sages-femmes, généralement,
nous envoient les fiches des indigents que nous enregistrons pour
la fin du mois, le nombre de kits sortis, l’argent versé
et le nombre d’indigents enregistrés (pharmacienne
responsable des kits pour le service de Gynécologie-Obstétrique
de l’hôpital).
En
présentant un bon délivré par le Service, la
femme démunie peut obtenir quelques médicaments
génériques auprès de la pharmacie de
l’hôpital. Mais au CMC, la pénurie généralisée
pèse encore plus lourdement sur les indigents soumis aux
aléas d’une décision administrative et de
gestes charitables des soignants liés à leur humeur
et à leurs moyens.
Des
fois, on a des urgences de démunies. Pour avoir des
médicaments, c’est des problèmes. Des fois
chacun de nous donne un peu pour sauver la malade (Une étudiante
en médecine, stagiaire au CMC).
Les
identités des soignants
Dans les structures
hospitalières concernées, coexistent
différentes catégories de personnel présentant
une diversité de statuts.
Le
personnel d’entretien est contractuel ; il est composé
de garçons et filles de salle ou matrones soit quinze
personnes en tout dont trois sont recrutées par la
Direction de l’hôpital et les douze autres sont
embauchées par le service de Gynécologie-Obstétrique.
Les
« infirmières » sont A.T.S. (Agent
Technique de Santé) ou techniciennes de santé
publique. Elles effectuent les pansements. Deux d’entre
elles sont chargées de l’I.E.C.
(Information-Education-Communication). Elles veillent à la
propreté des locaux, des femmes hospitalisées.
Les
sages-femmes sont actuellement vingt-six sous la responsabilité
de la surveillante générale.
En
dehors de l’hôpital, l’espace professionnel des
sages-femmes est « grignoté par le bas »
par les accoucheurs et accoucheuses sans formation médicale
ou avec une formation d’ATS et par le haut par des médecins
obstétriciens.
Les
médecins titulaires sont au nombre de quinze et sont de
différents statuts : médecins, assistants,
maîtres-assistants, maîtres de conférence,
maîtres de conférence agrégés,
professeurs titulaires, professeurs titulaires agrégés
et relèvent du Ministère de la Santé et/ou
de celui de l’Enseignement supérieur et de la
Recherche…
Les
médecins stagiaires préparent le certificat de
spécialité en gynécologie obstétrique.
Ils effectuent un stage dans les services de
Gynécologie-Obstétrique du CHU où ils se
trouvent aux premières lignes : ils opèrent
et ils assurent les gardes. Les maternités de référence
reposent donc, en très grande partie, sur leur travail. La
réalité de leur fonction est sans rapport avec leur
manque de statut et l’instabilité de leur
affectation puisqu’ils se déplacent entre deux
structures. De plus, ils sont appelés à aller à
l’intérieur du pays et même à
l’étranger pour continuer leur formation.
Certains
de ces CES ont été reçus au concours de
recrutement de la fonction publique ; certains perçoivent
leur salaire. D’autres, nouvellement recrutés, n’en
perçoivent pas encore. Bien des CES n’ont pas été
recrutés dans la fonction publique et ne touchent donc pas
de salaire.
Les
étudiants de médecine de 4° et de 5° années
assistent au staff, suivent les visites médicales,
assurent des gardes au moins deux fois par mois.
À
la maternité, à côté des trois
médecins titulaires, la majorité des médecins
sont donc des stagiaires. Certains le sont depuis plusieurs
années, sept, huit ans et ont donc acquis une réelle
expérience. Ils assurent les gardes et reçoivent
les urgences. Une grande partie du travail est réalisée
par ces stagiaires au statut précaire.
Les
relations entre les soignants
Les
hiérarchie croisées
Les
soignants ont des statuts divers, des formations différentes,
ils ont plus ou moins intériorisé des normes
professionnelles variées. Ils se sont connus et parfois
« confrontés » lors de leurs
affectations précédentes. Plusieurs
hiérarchies fondées sur différents
critères se mêlent donc : l’âge, la
fonction, la relation maître/élève, le
diplôme (niveau, lieu et durée d’acquisition),
la compétence acquise par l’expérience,
l’influence politique… Quelle autorité peut
avoir un chef d’Unité sur un soignant placé
sous ses ordres qui est plus âgé que lui et qui a
été son maître ?
L’importance
donnée au social et au politique
La
priorité est parfois donnée au relationnel et au
politique, de nature à favoriser la carrière et le
clientélisme.
Dans
un autre service hospitalier que celui de
Gynécologie-Obstétrique, un chirurgien reporte
l’opération d’un malade pour assister à
la passation de service au Ministère de la Santé.
La
sanction impossible
La
priorité donnée au relationnel, l’imbrication
des hiérarchies, le rejet de la responsabilité
rendent les sanctions difficiles et mêmes impossibles. Et
en cas de faute, le soignant fait intervenir ses relations et,
dans le pire des cas, il sera déplacé.
Les tensions entre
les soignants
Il existe des
tensions entre des soignants appartenant à des corps de
métier différents. Par exemple, dans les conflits
qui opposent les sages-femmes aux médecins, elles pensent
que ces derniers leur reprochent leur manque de formation
théorique.
Vous
dites que « nous ne sommes pas scientifiques »
dit une sage-femme du CMC à des médecins ;
elle se propose avec les autres sages-femmes de présenter
un exposé au personnel.
Certains
soignants se dénigrent mutuellement.
Un
médecin stagiaire du CMC déclare en parlant des
infirmières stagiaires : « On amène
des gens par affinité, elles ne connaissent rien. »
Comme
l’illustre cette citation, la précarité des
statuts ne favorise pas toujours l’entraide. D’autant
plus qu’il existe des tensions dans le même corps de
métier. Parmi les médecins CES de l’hôpital
existe un esprit de corps entre promotionnaires. Ils
peuvent être le ferment d’un changement de mentalité,
ils veulent faire respecter la règle générale,
ne pas se laisser influencer par l’apparence et le titre
mais d’un autre côté, ils sont pris dans une
contradiction car ils participent pleinement à la
privatisation du service public qui engendre des rivalités
entre eux.
Des
solidarités et des rivalités existent entre les
médecins stagiaires face à la hiérarchie et
à la clientèle. Les conflits, mais aussi les
plaisanteries, révèlent les tensions.
Une
patiente tend son carnet à un médecin stagiaire du
CMC, un second stagiaire lui arrache. Le premier rit étonné
en disant : « affamé, regarde comme tu te
comportes, fais doucement, tu aimes trop l’argent. »
Le
travail d’équipe
La
direction du Service de Gynécologie-Obstétrique de
l’hôpital constitue des équipes de garde. Au
CMC, quatre
équipes de médecins sont constituées par le
chef de service. Un médecin stagiaire ancien est associé
à un stagiaire moins expérimenté. Pour
opérer une césarienne, l’équipe est
composée au minimum du chirurgien, de son assistant, d’un
anesthésiste, d’un instrumentiste et d’une
sage-femme pour accueillir le nouveau-né, s’y
ajoutent infirmiers, médecins stagiaires ou étudiants.
La
privatisation des soins nuit à la constitution d’une
équipe soudée. Ainsi, lors d’une opération,
un conflit éclate entre un médecin stagiaire et une
infirmière stagiaire.
Vraiment,
on ne supporte pas cela, il (le médecin stagiaire qui
opère) nous dérange, il faut qu’il nous fasse
appel. Est-ce que ce n’est pas sa patiente ? Moi, je
ne supporte pas cela, on dirait qu’on va partager l’argent
(Une infirmière stagiaire).
Il
existe aussi un manque d’organisation, de coordination
technique entre les différents intervenants.
Un
médecin stagiaire du CMC se dirige vers le bloc opératoire
avec Mme B. qui doit subir une césarienne. Ils ressortent
quelques instants après du bloc : « Il y a
rupture de kétamine ,
les anesthésistes ne sont pas sur le même
diapason », déclare le médecin.
Les
alliances professionnelles
Aux
équipes officielles se superposent des « micro
réseaux » d’alliance entre soignants pour
échanger des services, assurer les soins des
« protégées ». Ces réseaux
débordent la structure publique.
Ainsi
un gynécologue de l’hôpital fait suivre
certaines des patientes enceintes de sa clientèle privée
qui habitent à proximité d’un CMC, par une
sage-femme y travaillant. Les deux soignants ont été
formés dans le même pays à l’étranger
ce qui crée une similitude de point de vue pour la prise
en charge et renforce la confiance mutuelle.
Une
gynécologue « privée », qui
ne fait pas d’accouchement, envoie ses clientes au moment
de la délivrance à un médecin stagiaire du
CMC, à un CES de J. ou à une sage-femme retraitée
qui intervient dans un autre hôpital selon le lieu où
la parturiente préfère accoucher. La gynécologue
expérimente ses réseaux et jauge la compétence
et la disponibilité de ses collègues.
Dès
que tu vois quelqu’un travailler, sa façon de
travailler va te plaire ou te déplaire.
De
même, la relation maître-élève crée
des liens. Le jeune soignant est redevable à l’aîné
de la formation reçue, formation théorique ou
formation pratique. Les liens médecins titulaires et
stagiaires peuvent se renforcer grâce à la
formation pédagogique et à la redistribution par le
titulaire de l’argent reçu des patientes. Les
relations se nouent entre promotionnaires lors des études
ainsi que dans le travail et ils peuvent subsister au changement
d’affectation. Les relations de voisinage, les affinités
personnelles augmentent l’interconnaissance.
L’estime,
l’amitié renforcent les liens alors que les
solidarités qui ne sont basées que sur des intérêts
pécuniaires sont fragiles.
Un
médecin stagiaire du CMC présente une somme
d’argent à son collègue : « Cette
somme, c’est pour l’équipe ». Son
collègue lui rétorque : « On ne
court pas derrière des miettes. Si ce n’est pas en
moyenne 50 000 Cfa, je ne touche pas ! »
Les
tontines
Des
tontines sont organisées entre les soignants d’une
même catégorie de personnel. Ainsi les sages-femmes
de l’hôpital sont regroupées en tontine. Une
tontine réunit dix sages-femmes ; chaque lundi, elles
versent 10 000 Cfa pour une assistance sociale éventuelle,
chaque deux semaines, elles déposent 15 000 Cfa et à
la fin du mois deux femmes recevront chacune 500 000 Cfa.
On peut émettre l’hypothèse que cet argent
disponible pour la tontine n’est pas prélevé
sur les maigres salaires mais sur l’argent gagné
illicitement au cours des actes médicaux.
Le
choix du métier
Le
choix du métier est parfois dû au hasard. Il peut
être aussi déterminé par diverses expériences
ou influences qui, parfois, se cumulent telles que :
L’expérience
de la maladie, personnellement ou à travers un membre de
la famille
Ma
maman était toujours malade, c’est pourquoi j’ai
aimé la santé. Comme je suis à la santé,
je m’occupais bien de ma maman, quand elle tombait malade,
je l’emmenais à l’hôpital, sans
problème, je gagnais ainsi facilement les produits. Je me
suis bien occupée de ma famille au point de vue
traitement… Avant on ne payait pas les médicaments,
on donnait tout ici (Une infirmière de l’hôpital).
Quand
j’étudiais, j’ai vu dans mon village que
beaucoup de gens mouraient sans qu’on puisse même
intervenir. Mon père, même, en a été
victime. À partir de cet instant, je me suis décidé
à faire la médecine (Un médecin stagiaire du
CMC).
L’influence
des parents ou du conjoint
Je
me suis mariée très jeune, mon mari était
médecin, il a voulu que je fasse la médecine sinon
moi je voulais faire la comptabilité mais par son amour,
j’ai accepté. (Médecin de l’hôpital
venant d’être affecté dans un CMC).
L’orientation
scolaire.
Pour
certains, la réussite sans défaillance dans leurs
études les conduit à la médecine.
J’aimais
la blouse blanche, j’étais très intelligente,
je me disais, un jour, je ferai la médecine ou le droit.
Quand j’ai eu mes deux bacs, j’ai été
la première des filles, directement, on m’a orientée
en médecine (Un médecin du CMC).
Une sage-femme a
choisi de faire le métier de sage-femme car elle a échoué
au concours d’accès à l’université
et a obtenu une bourse pour faire des études de sage-femme
en Algérie.
La
représentation de la médecine comme étant un
métier utile aux autres et à soi-même.
Je
voulais aider mes sœurs, mes mères, me connaître
moi-même, ne pas aller demander aux autres ce qui est sur
moi, j’avais beaucoup pitié des femmes qui mouraient
lors des accouchements (Une étudiante stagiaire au CMC).
L’apprentissage
du métier
Les
sages-femmes ont des formations diverses. Les plus âgées
ont été formées à l’école
professionnelle de la santé de la capitale dans les années
1960 et 1970 et les autres, à l’école
nationale de la santé. La formation dure trois ans après
le baccalauréat. D’autres enfin ont appris leur
métier à l’étranger, en Algérie,
en Roumanie.
Les
infirmières d’État, les techniciennes de
santé publique ont un « niveau supérieur »
à celui des ATS. Les infirmières ATS ont été
formées dans une des trois écoles secondaires de la
santé.
Les
infirmiers anesthésistes ont reçu une formation sur
le tas et au cours de stages en anesthésie. Cette
formation présente des insuffisances. Ainsi Awa,
infirmière stagiaire en anesthésie, n’a
jamais pratiqué d’intubation et ne l’a jamais
vue pratiquer. La formation sur le tas a des limites. Comme le
déclare un anesthésiste titulaire :
Si
on dit que tout le monde doit apprendre sur le tas alors que vous
n’avez pas les notions élémentaires de base
pour mieux maîtriser, c’est toujours des difficultés.
Les
médecins ont suivi les cours à la faculté de
médecine de la capitale, des stages au CHU à
l’issue desquels ils ont présenté une thèse.
Devenus médecins, ils ont suivi des séminaires sur
différents thèmes, comme par exemple sur la prise
en charge des IST (Infections sexuellement transmissibles).
Certains ont bénéficié de diverses
formations complémentaires à l’étranger
(écographie, gestion hospitalière, diplôme
universitaire des pathologies maternelles de la grossesse,
certificat d’études spécialisées).
Certaines formations acquises ne sont pas pratiquées
actuellement, comme, par exemple, la ligature des trompes par
cœlioscopie qu’un médecin a apprise à
l’étranger.
Depuis
trois ans existe la préparation pour le certificat
d’études spécialisées (CES) en
gynécologie et obstétrique. Elle est destinée
à des médecins voulant devenir gynécologues,
obstétriciens. Ils passent un concours d’admission.
Au moment de notre mission, il existait trois promotions. Une
incertitude concerne la quatrième année qui devrait
se dérouler à l’étranger. Cette
formation est relativement chère 800 000 Cfa par an.
Certains étudiants se plaignent du manque de supports
pédagogiques.
La
formation pratique est développée dans tous les
corps de métier avec un débordement de la fonction
dans les CMC (et aussi dans les CS -Centres de Santé-)
comme pour les infirmières stagiaires ou les matrones qui
y apprennent à pratiquer les accouchements :
Les
sages-femmes sont très gentilles, elles nous approchent,
elles nous apprennent beaucoup de choses. J’ai appris à
faire le toucher vaginal et à faire des accouchements (Une
infirmière stagiaire du CMC).
La
sage-femme m’a appris à prendre le poids des bébés,
prendre le centimètre, mesurer les paramètres de la
femme, accoucher une femme (Une matrone du CMC).
Ce
savoir acquis sera expérimenté sur la clientèle
privée du quartier.
Au
quartier, les gens se confient pour des soins. Lorsque je n’ai
pas la compétence d’une chose, il faut la référer
à un niveau supérieur. J’accompagne le
patient (au CMC) ; au niveau du médecin se pose le
problème, ensemble on trouve la solution et à
travers cela j’acquiers aussi des expériences (Un
étudiant en médecine stagiaire au CMC).
La
formation sur le tas est utile pour les soignants, mais présente
parfois des inconvénients pour les parturientes.
Fanta
depuis le matin est en travail. Elle a été référée
d’un centre de santé dans un CMC et du CMC à
l’hôpital où elle doit subir une césarienne.
Le CES de garde diagnostique un début de souffrance
fœtale. Fanta est allongée sur le flanc sur une
table d’accouchement. Malgré la douleur, la
lassitude qu’exprime la parturiente, l’étudiante
de quatrième année l’oblige à
plusieurs reprises à se retourner sur le dos pour qu’elle
puisse procéder aux observations que le CES a déjà
pratiquées : mesures de l’abdomen, écoute
du cœur du bébé.
L’inexpérience
des stagiaires fait courir des risques aux malades si les
médecins qui les encadrent ne sont pas suffisamment
vigilants.
Avant
l’opération d’une césarienne, un
étudiant stagiaire du CMC se sert du brassard d’un
tensiomètre pour dégager la veine de la parturiente
(en l’absence d’autre garrot) et il oublie de
dégonfler le brassard gênant l’écoulement
du liquide anesthésiant.
Nombreux
sont les soignants qui aspirent à compléter leur
formation.
Je
veux devenir un grand gynécologue à l’avenir.
Je veux aller à l’étranger faire mes études
de spécialité, voire accéder à mon
professorat. Mon vœu est d’aller faire mon CES dans
un pays hautement développé (Un médecin
stagiaire du CMC).
La
vie quotidienne et personnelle
Beaucoup
de soignants habitent loin de leur lieu de travail. Pour ceux qui
n’ont pas de moyen de transport personnel, les transports
en commun sont rares, d’accès difficile aux heures
de pointe. Les embouteillages sont très importants.
Les
charges familiales pèsent lourdement sur les soignants. En
plus de leurs enfants, ils ont souvent d’autres enfants de
la famille à charge (jeunes sœurs, neveux…).
Leurs enfants sont placés dans des écoles privées
dans l’espoir de leur assurer la meilleure éducation
possible. On retrouve dans le domaine de l’éducation
la même méfiance vis-à-vis du public que dans
la santé. Aux frais de scolarité s’ajoutent
les coûts du transport, de la nourriture, des fournitures
scolaires…
Ma
mère et mon père sont tous vieux. J’ai un
grand garçon à l’université, l’année
dernière il était dans une école privée
où je payais 140 000 Cfa par an. J’ai une nièce
et un neveu dans le privé. Je paie 200 000 Cfa pour
l’un, 5 000 Cfa pour l’autre par mois. Je donne 300
Cfa par jour à chaque enfant pour son transport et son
déjeuner. Mon mari a fini son contrat de travail. C’est
moi qui ai presque toute la charge (Un médecin du CMC).
Les
soignants, et particulièrement les cadres, sont soumis à
une forte pression de la part de leurs parents et de leurs
connaissances, notamment de leur village natal ou du village d’où
leur père est originaire. Il en est de même pour les
fonctionnaires des autres secteurs d’activité mais
la santé étant un domaine d’intérêt
général, la pression y est particulièrement
forte.
Comme
l’explique un responsable de la Santé : chaque
solliciteur remémore une aide qu’il a fournie par le
passé - « tu oublies que ce que tu es devenu,
c’est grâce à moi » - en formulant
souvent une demande disproportionnée au bienfait passé.
Les
normes sociales de comportement priment souvent sur l’exigence
technique et déontologique de la profession.
La
vie professionnelle
Les
salaires et les revenus
Les
salaires de la fonction publique, y compris les primes, sont
faibles et s’élèvent à environ 30 000
Cfa pour une sage-femme et 60 000 Cfa pour un médecin.
Trois
matrones sont rémunérées 50 000 Cfa par
mois par la direction de l’hôpital ; les douze
autres contractuels, payés par le service de
Gynécologie-Obstétrique, reçoivent 40 000
Cfa par mois.
Au
CMC, le garçon de salle qui entretient le bloc opératoire
perçoit 8 000 Cfa par mois sur les recettes du bureau des
entrées mais les chirurgiens lorsqu’ils opèrent,
c’est-à-dire pratiquement chaque jour, lui versent
1000 Cfa. Les matrones touchent 7 000 Cfa par mois et complètent
leurs revenus par les deux savons et les 400 Cfa que leur donne
chaque accouchée. Voici, à titre d’exemple,
comment s’établit le budget d’un soignant
titulaire :
Un
anesthésiste en fin de carrière perçoit
80 000 Cfa de salaire y compris les indemnités de
logement et de blouse et les allocations pour les enfants. Il a
six enfants. Sa femme ne travaille pas et à une bonne
partie de la famille élargie est à sa charge. Il
paye 17 000 Cfa pour la location de trois chambres, salon.
Les quatre enfants aînés suivent les cours d’une
école privée ; les frais s’élèvent
à 30 000 Cfa pour les quatre élèves.
Pour la nourriture, il achète deux sacs de riz, soit 15
000 Cfa et laisse 800 Cfa de dépense journalière à
sa femme… Les dépenses sont le double des revenus.
Ce
budget, comme tous les autres, montre que les soignants ne
peuvent vivre sans rechercher des revenus complémentaires.
À plus forte raison les soignants stagiaires qui ne
perçoivent aucun salaire. Et comme nous l’avons déjà
dit certains médecins CES perçoivent un salaire et
d’autres non. Titulaires et stagiaires se consacrent donc à
des activités privées de soins à leur
domicile, assurent des prestations dans des cliniques privées,
soit régulièrement, soit occasionnellement en
remplacement d’un collègue.
Des
médecins ou sages-femmes titulaires dirigent un cabinet ou
une clinique privés. Ces activités privées
augmentent considérablement leurs revenus. Un gynécologue
déclare recevoir une quinzaine ou une vingtaine de femmes
l’après-midi à l’hôpital entre 13
heures et 15 heures et une vingtaine de femmes à son
domicile entre 18 heures et 22 heures. Il assure le suivi des
femmes enceintes et les visites sont fréquentes.
Aux
revenus obtenus en dehors de la structure de santé
publique s’ajoutent les revenus des soins privés
dans la structure même où les soignants perçoivent
le prix des consultations gynécologiques, des
accouchements, des opérations.…
Cette
recherche de profits favorise les sur-tarifications. Les
soignants retirent un bénéfice complémentaire
en vendant, par exemple, des carnets, des médicaments, en
servant de médiateur entre la patiente et le laboratoire
d’analyses médicale. Certains pratiquent des actes
comme des avortements, des AMIU (Aspiration Manuelle
Intra-Utérine) suite à un avortement provoqué .
Le
soignant qui accompagne sa protégée à
l’hôpital ou au CMC la confie à d’autres
professionnels lorsqu’il ne peut assurer lui-même les
soins. Cette délégation se fait compte tenu d’une
redistribution des gains selon les positions professionnelles
respectives.
Les
médecins sont plus gentils que les sages-femmes. Quand tu
envoies une patiente, on te donne ta part, mais les sages-femmes
ne pensent même pas que c’est toi qui as trouvé
une cliente pour elles. J’ai des femmes que je protège,
on vient, je les confie à un médecin (Une matrone
du CMC).
Il
est difficile parfois de distinguer entre la sur-tarification
pratiquée et le « cadeau » que la
patiente remet de son plein gré mais en suivant l’usage
initié par le soignant et dans l’espoir d’être
mieux prise en charge : 500 Cfa pour une injection, 300 Cfa
pour la prise de la tension…
La
nouvelle accouchée, après le baptême, apporte
parfois un cadeau de remerciement à la sage-femme ou au
médecin qui l’a aidée à accoucher dans
de bonnes conditions : plats, jus, pagnes, argent. Certains
soignants reçoivent des cadeaux conséquents comme
ce médecin stagiaire du CMC qui déclare avoir
obtenu des maris de ses clientes : une montre, un
micro-ordinateur, un brassard électronique et même
une voiture.
Je
suis véhiculé, je l’ai eu à cause de
ma gentillesse…Je me suis dit, c’est bon de faire du
bien, j’ai un avenir dans cela.
D’autres
soignants se livrent à des activités commerciales
pour compléter leurs revenus. Une sage-femme de l’hôpital
a installé une petite boutique pour vendre des denrées
de première nécessité à son domicile.
Quand elle part à l’étranger, elle rapporte
des habits, des bijoux qu’elle revend. Un médecin
stagiaire du CMC vit avec un fonds de commerce qu’il a
installé grâce à l’argent envoyé
par ses frères vivant à l’étranger,
des taxis travaillent aussi à son bénéfice.
Au CMC, une infirmière vend du jus de gingembre à
la maternité même. Ces pratiques sont très
répandues dans les centres publics.
Les
heures de travail et les gardes
La
journée de travail à l’hôpital commence
à 8 heures trente avec le début du staff et se
termine à 16 heures. Le personnel de service doit venir de
7 heures à 16 heures. Il est tenu compte des charges
sociales pour excuser les retards ou les absences.
Il
y a des gens parmi nous, difficilement ils arrivent à se
nourrir et à plus forte raison à avoir le
transport. C’est le cas des matrones, du personnel de
nettoyage, tu ne peux leur dire de venir à l’heure,
elles logent loin, elles n’ont même pas le prix du
transport (La surveillante générale).
Les
gardes pour les médecins, les sages-femmes, les
anesthésistes de l’hôpital ont lieu tous les
quatre à cinq jours, ce qui fait à peu près
sept jours par mois. En semaine, la garde s’enchaîne
avec la journée de travail, de 16 heures jusqu’au
lendemain après le staff, ou bien la journée de
travail prolonge la garde. Le week-end commence à 8 heures
jusqu’au lendemain où une nouvelle équipe
prend la relève.
Les
étudiants de quatrième année et de cinquième
année, quand ils sont en stage à l’hôpital,
assurent des gardes au moins deux fois par mois. Un certain
nombre de soignants titulaires ne sont jamais de garde. Aux
heures de présence à l’hôpital
s’ajoutent les interventions dans le secteur privé
ou associatif et/ou les soins à domicile.
Comme
le déclare un soignant : « Les gens ne
sont pas logés officiellement, ils n’ont pas de
véhicule, la nourriture se cherche au jour le jour et
malgré cela nous sommes obligés de faire la garde.
Pourtant, il faut qu’il y ait un peu de temps pour que
chacun trouve les moyens ! »
Par suite de la
privatisation de la clientèle, les soignants travaillent
davantage. Ils sont présents à l’hôpital
en dehors des heures de service.
Si
j’ai une protégée qui vient chez moi la nuit,
je viens l’accompagner à l’hôpital, je
fais l’accouchement, après je rentre. Le lendemain,
je la sors (Une sage-femme de l’hôpital).
Après
la garde, il y a un repos compensateur mais puisque on a des
malades à l’hôpital, on vient les voir, sinon
elles seront désemparées (Un médecin de
l’hôpital).
De plus le soignant
peut intervenir dans d’autres structures publiques.
J’ai
de protégées qui viennent avec moi ici ou à
l’hôpital Jean-Paul II parce que c’est plus
proche de chez moi. Je fais moi-même l’accouchement
avec l’accord du médecin-chef (Une sage-femme de
l’hôpital).
Au
CMC, les médecins titulaires n’assurent pas de
garde. Les stagiaires, eux, sont de garde tous les quatre jours.
Le garçon de salle déclare venir de 6 heures du
matin à 13 heures et de revenir vers 18 heures nettoyer et
laver le linge s’il y a eu une opération
l’après-midi. Les matrones forment trois équipes
qui se relaient de 8 heures à 13 heures, de 13 heures à
18 heures et de 18 heures à 9 heures du matin. Les
anesthésistes n’assurent pas de garde.
« Il
n’y a pas tellement de travail et le bureau ne permet pas
de se reposer. Chaque fois qu’il y a un problème, on
court me chercher, on m’appelle au téléphone. »,
explique l’un d’entre eux.
La privatisation
de la clientèle
Les soignants parlent
de leurs « protégées », de
leurs malades personnelles, de femmes « qui se sont
confiées » à eux. Les matrones,
infirmières, sages-femmes, médecins conseillent,
donnent des soins, surveillent la grossesse des femmes de leur
quartier.
Les
informations passent de bouche à oreille. Elles viennent
se confier à moi. « C’est une bonne
sage-femme, c’est elle qui a fait mon accouchement ».
C’est comme cela qu’on trouve des clientes (Une
sage-femme de l’hôpital).
Dans
l’exercice des actes privés de soins dans le
quartier s’observe un glissement des fonctions. La prise en
charge dépasse parfois la compétence officielle du
soignant.
Je
fais le nettoyage des plaies, le pansement, si une femme est
engagée pour l’accouchement, je vais me débrouiller
à faire cela chez moi (une matrone de l’hôpital).
Je
fais les injections à la maison, j’assure le suivi
des femmes enceintes. Chaque deux semaines, elles viennent me
voir pour la consultation, je les confie à un médecin
d’un centre de santé pour la consultation. Je fais
l’accouchement (Une anesthésiste de l’hôpital).
Un
anesthésiste pratique les circoncisions à son
domicile. Un autre travaille avec un guérisseur de son
quartier qui traite les fractures.
La pratique privée
de soins au domicile du soignant déborde sur la structure
publique. Il continue d’y recevoir sa clientèle
personnelle, ses protégées et y réfère,
en cas de problèmes, les parturientes suivies à son
domicile. Dans la maternité de référence, il
les prend en charge ou les confie à un collègue
comme nous l’avons vu précédemment.
Un
médecin titulaire de l’hôpital a aménagé
deux pièces dans l’annexe de sa concession. Il
assure les consultations prénatales. « Chaque
fois que j’ai une femme en grossesse, on commence à
la maison d’abord et quand je vois que l’accouchement
commence à être proche, on se déplace, on
vient à l’hôpital. Des fois, je prends ma
voiture, des fois, il se trouve que la femme est véhiculée,
on va ensemble. Je fais les accouchements et les césariennes ».
Comment se constitue
cette clientèle privée ? Ce sont des voisines,
d’anciennes patientes ou des femmes recommandées à
partir de divers réseaux de relations impliquant des
soignants et des « non soignants ».
Plusieurs
personnes viennent se confier à moi du quartier ou
d’anciennes malades opérées, quand elles ont
des parentes qui ont les mêmes problèmes, elles les
recommandent à moi. Dans les centres de santé, on a
entendu parler de moi, je suis convoité, on me téléphone,
des gens recommandés (Un médecin stagiaire du CMC).
C’est
lors de ma garde que je fais de bonnes relations pendant la
consultation. C’est là que se crée le lien,
la connaissance. Et quand elles ont un problème, elles
reviennent me voir (Un médecin stagiaire du CMC).
Le
plus souvent les protégées sont toujours
recommandées après une prestation d’une autre
femme qui leur dit : « Moi, j’ai été
suivie par ce médecin, il est bien » ou « j’ai
entendu parler de vous par une copine, je veux me confier à
vous » (Médecin stagiaire du CMC).
Des « tout
venant », c’est-à-dire des femmes qui ne
connaissent personne à la maternité, peuvent se
lier avec une sage-femme ou un médecin pour le suivi d’une
prochaine grossesse.
Des femmes habitant
la capitale ou l’intérieur du pays sont recommandées
par un collègue du public ou du privé.
Aïcha
est en début de grossesse. Son mari raconte que sa femme
a consulté une soignante qui tient une petite clinique
dans leur quartier. Celle-ci leur a remis un papier où
était inscrit le numéro de téléphone
d’un médecin CES. Le couple est venu jusqu’à
la cabine téléphonique de l’hôpital et
a appelé le médecin qui leur a dit de l’attendre
dans la cabine où il va venir les chercher. Le mari remet
la note au médecin. Ce dernier les accompagne à la
maternité, examine Aïcha et demande au mari de payer
le lit pour l’hospitalisation.
Les soignants
impriment des cartes de visite, des ordonnanciers avec leur nom,
leur numéro de téléphone portable. Cet objet
est un auxiliaire précieux pour entretenir et gérer
sa clientèle privée. Ils ont aussi leur propre
tampon avec leur nom.
Ces soignants ont
tout intérêt à bien accueillir leurs malades.
Un médecin stagiaire du CMC explique ainsi sa popularité.
-
Le médecin : Je suis tellement convoité. Je
peux venir ici (au CMC) le matin dire aux malades :
« Allez-y revenez demain. »
-
L’enquêteur : Qu’est-ce qui explique votre
popularité ?
-
Le médecin : Je suis très gentil, simple,
soucieux pour l’avenir d’autrui.
La
prise en charge de la protégée dépasse la
prise en charge strictement médicale.
Si
on a des malades personnelles, on s’occupe d’elles.
On a des femmes qui se confient à nous. Je les suis ici
pour tout besoin. Pour l’accouchement, elles me
téléphonent, soit elles viennent me chercher ou je
vais les chercher (Un médecin de l’hôpital).
La
« relation médecin-malade » déborde
de la sphère médicale dans le champ du social.
Des
fois, il m’arrive de m’investir pour sauver la vie
d’une femme quand je sais que son mari n’a pas
beaucoup de moyens. Par exemple, j’ai donné des
habits, j’ai assisté le mari pour son baptême
(Un médecin stagiaire du CMC).
Lorsque
le soignant délègue la prise en charge de sa
protégée à des collègues, il assure
néanmoins le rôle d’intermédiaire et de
garant.
Si
une protégée entre en phase de travail, elle
m’appelle et je dis : « On va se rencontrer
à l’hôpital ». Je viens, je
l’assiste. Généralement, par coup de
téléphone, avant d’être là,
j’appelle l’équipe de garde pour l’informer
que j’ai une femme qui arrive là-bas : « Si
elle arrive avant moi, occupez-vous d’elle, moi je suis en
route ». Si je viens, j’assiste et je reste là
jusqu’à l’accouchement (Un médecin
stagiaire du CMC).
Les succès
et les échecs
La fierté
ressentie des sages-femmes est bien évidemment liée
au fait de mettre au monde des enfants.
Quand
vous amenez une femme à l’hôpital, elle
accouche normalement dans de bonnes conditions, elle accouche
vite, c’est une fierté, une joie pour la sage-femme
(Une sage-femme retraitée qui vient faire des
accouchements au CMC).
Surmonter
des difficultés, remporter des succès renforcent la
fierté que ce soit dans le traitement de la stérilité
féminine, la réussite d’opérations
difficiles, le sauvetage de vies humaines menacées.
Une
mère qui a cherché pendant des années un
enfant et qui se met à pleurer de joie tout en racontant
sa vie. Cela me fait plaisir de voir que cette joie vient de moi
(Un médecin titulaire du CMC).
Quelqu’un
souffre, vous le prenez en charge, après cette prise en
charge, il trouve un soulagement, c’est un grand motif de
satisfaction (Un médecin CES de l’hôpital).
Certains
soignants regrettent la période où ils étaient
affectés à l’intérieur du pays et
disposaient de plus de responsabilités. Mais les échecs
touchent autant que les succès. Les médecins et
anesthésistes parlent du choc qu’ils ont ressenti
lors de décès maternels survenus au cours d’une
opération à laquelle ils ont participée et
du découragement qui a suivi.
Un
médecin du CMC, à son domicile, a injecté un
voisin en suivant la prescription du médecin traitant.
Voyant l’état du patient, il l’a conduit au
CMC, le malade est décédé devant le CMC :
« Arrivé à la maison, j’ai eu un
choc, je me disais que j’allais arrêter de
travailler. »
Un
médecin stagiaire du CMC rapporte le décès
par hémorragie d’une accouchée : « J’ai
eu une douleur morale. Ce n’était pas notre
responsabilité mais quand il y a décès, le
moral est bas. »
Le
décès, ça agit beaucoup sur la conscience,
tu n’as plus envie de travailler. Ce décès
d’une césarisée m’a beaucoup traumatisé
(Un anesthésiste du CMC).
Les matrones, les
sages-femmes, les médecins relatent des décès
maternels qui les ont particulièrement affectés. Le
déclencheur affectif vient d’une implication
personnelle du soignant.
Quand
je suis une femme et qu’elle accouche un mort-né ou
que la mère n’arrive pas à se libérer,
elle-même, elle perd la vie, cela vraiment me touche. J’ai
envoyé une dame qui a perdu la vie sur la table
chirurgicale, ça, ça m’a marquée.
C’était une césarienne. Peut-être,
n’a-t-elle pas supporté l’anesthésie ?
Nous sommes venues en urgence. Elle était venue des îles,
on l’a amenée directement chez moi. Immédiatement,
nous sommes venues, ça m’a marquée. (Une
sage-femme de l’hôpital).
Une
femme a accouché dans un centre périphérique.
Elle a fait une hémorragie. On a tout fait pour la sauver,
on n’a pas pu. Elle est venue très en retard.
Moi-même, je lui ai donné mon sang et ça m’a
choquée de la voir partir (une sage-femme de l’hôpital).
La personnalisation
des liens entre soignant et soignée renforce l’implication
du soignant et sa souffrance morale en cas d’échec
et de mort maternelle. Et la personnalité de la
parturiente frappe parfois le soignant.
Une
femme est venue avec une hémorragie, nous avons envoyé
le sang tout de suite et sans mettre le sang, elle a rendu l’âme.
C’était une fille joviale, religieuse, elle ne
faisait que réciter des versets coraniques. Elle nous a
répondu que peut-être elle va mourir et ça
s’est passé comme elle a dit. Je n’arrive pas
à me défaire de ce souvenir (Une matrone de
l’hôpital).
La soignante, en tant
que femme, s’identifie à la parturiente.
Une
femme médecin de l’hôpital relate le décès
d’une femme qui avait quatre filles. Son mari a pris une
coépouse et pour sa cinquième grossesse, quand elle
réussit à avoir ce garçon tant convoité,
elle décède.
Une
matrone de l’hôpital fut très émue par
le décès d’une mère handicapée
dont elle a recueilli l’enfant. « J’ai
eu pitié de la femme, elle et moi, nous sommes pauvres »
dit-elle.
S’il
s’agit d’un membre du personnel, de la fille ou de
l’épouse d’un collègue, le choc est
encore plus fort.
Un
élément absurde et tragique de la vie peut
« toucher » les personnes présentes.
Une
femme a fait une HRP (hémorragie rétro
placentaire), elle est morte d’hémorragie sous nos
yeux, la nuit, il n’y avait pas de sang 0 négatif
(…). Elle est morte sous nos yeux. Ce jour-là, tout
le monde a pleuré. Le mari était pauvre. Nous avons
payé son transport pour qu’il puisse alerter sa
famille du décès quand le corps a été
admis à la morgue. Ce jour-là, j’étais
trop peinée. Ce qui m’a fait mal, c’est quand
le mari m’a dit qu’il vient de B. Sa femme a fait
sept enfants, auparavant il avait perdu une femme et que cette
fois, il a préféré envoyer celle-ci ici pour
sa huitième grossesse (Une sage-femme de l’hôpital).
Une
femme quitte le Libéria, elle se sauve, elle vient mourir
dans nos mains. Je n’ai pas pu retenir mes larmes, j’ai
pleuré (Un médecin titulaire du CMC).
Cependant, si les
soignants sont affectés par ces décès, ils
ne s’en sentent pas souvent responsables.
La
construction professionnelle de la responsabilité
Un maître mot
de la réforme du nouveau chef de service de l’hôpital
est de « responsabiliser » le personnel,
c’est-à-dire que chacun connaisse la tâche
qu’il doit accomplir et s’y maintienne.
Cette notion de
responsabilité dans la langue nationale n’est pas
une notion de la sphère personnelle qui renvoie à
l’intériorité mais une notion sociale : être
responsable signifie être « devant »,
être « celui que l’on voit en premier ».
D’après
nos observations dans les structures de référence,
la responsabilité professionnelle médicale semble
circonscrite et limitée. Elle est calquée sur la
hiérarchie, elle est liée à l’espace
d’autorité. Une forte prégnance des rapports
d’autorité peut avoir aussi pour effet de
déresponsabiliser le personnel. Et cette responsabilité
peut être amoindrie car elle incombe en premier lieu à
son supérieur puis se répartit entre ses pairs.
Ce qui allège
aussi le sentiment de responsabilité des soignants lors
d’un décès maternel est le sentiment d’avoir
fait tout ce qu’ils pouvaient. La pénurie de
matériel, d’équipement, de sang favorise
également une sorte de « non-implication »
des soignants.
Par ailleurs, cette
responsabilité est souvent rejetée sur la patiente
qui « n’a pas suivi correctement ses CPN »,
sur le personnel des maisons d’accouchement
périphériques, incompétent et qui réfère
trop tardivement les parturientes, sur les parents de la malade
qui « n’honorent pas les ordonnances »
prescrites, qui sont ignorants, sur le caractère de la
femme : « c’est une patiente difficile. »
entend -on aussi dire parfois.
Suite
au décès d’une parturiente, lors de
l’accouchement, une matrone du CMC affirme : « la
responsabilité, c’est la femme, parce que, d’après
son carnet, elle n’a fait aucune visite et mieux, elle
prenait des produits indigènes, aussi ce qui sortait
d’elle était noir et sentait très mauvais.
Dans
un autre cas de décès maternel, la sage-femme du
CMC déclare : « La responsabilité,
c’est au niveau des parents parce que la femme est entrée
en travail deux jours. C’est au troisième jour
qu’ils ont pensé à appeler quelqu’un du
corps. Vous voyez une personne qui saigne deux ou trois jours, ce
n’est pas possible ! C’était une famille
qui n’était pas lettrée et qui ne savait pas
le danger ».
En cas de succès
professionnel, l’individu se met en avant mais en cas
d’échec, c’est la responsabilité de
l’équipe qui est invoquée ainsi que la
fatalité ou la volonté divine.
Un
médecin stagiaire du CMC relate le décès
d’une parturiente lors d’une césarienne qu’il
a pratiquée : « La femme ne s’est
pas réveillée. J’ai pensé à un
problème d’anesthésie. Plus tard, je me suis
dit que c’est la volonté de Dieu… Ça
m’a beaucoup touché. J’étais découragé.
Mes aînés m’ont dit que cela fait partie du
travail. Depuis lors, je suis prudent, je suis méthodique
dans ce que je fais.
Le sentiment de
responsabilité varie selon la personnalité du
soignant, l’implication professionnelle, le rapport à
la foi religieuse, la formation reçue, l’âge,
l’expérience, le statut, la fonction occupée
et aussi la relation à la patiente.
De manière
régulière, on retrouve une dichotomie entre une
responsabilité professionnelle très circonscrite et
limitée pour les malades anonymes et une implication qui
déborde le champ d’intervention habituelle quand il
s’agit de relations personnelles. Le soignant se sent
davantage responsable lorsqu’il s’agit de ses
protégées.
Des
fois, je fais même le pansement ombilical du nouveau-né
car j’ai eu un cas de décès, elles (les
matrones) se fâchent mais je leur dis que j’ai une
plus grande responsabilité quand je suis une femme.
Jusqu’en suites de couches, les femmes sont à ma
charge. Quand une femme est à ta charge, tu l’envoies
à l’accouchement, il faut prêter toute ton
attention sur elle, la suivre correctement, ne pas laisser ton
travail à une autre personne, tu restes près d’elle
et tu la consoles en la dorlotant. Vous savez quand une femme est
en travail, si tu restes à côté d’elle,
tu la dorlotes, elle n’oubliera jamais. C’est cela la
responsabilité (une sage-femme retraitée qui fait
des accouchements privés au CMC).
Socialement, le
soignant privé craint que son nom soit « gâté »
professionnellement et socialement. Et bien évidemment, la
responsabilité augmente encore lorsque la protégée
est une parente.
Si
c’est une simple protégée qui ne soit pas ma
parente, je la confie au Dr A ou au Dr S, je peux même ne
pas venir ici (à l’hôpital) ; avec un
bout de papier, tout se règle. Mais dans le cas-là,
c’est ma sœur, ça me concerne, il faut que je
m’implique et participe (Un médecin travaillant dans
un cabinet privé de soins venu suivre sa sœur
référée à l’hôpital).
Les
relations entre les soignants et les soignées et la prise
en charge de ces derniers
Les relations entre
les soignants et les soignés
L’accueil
D’après
nos observations et nos entretiens dans les maternités de
référence, l’accueil est généralement
bon mais inégal. Il est lié au personnel de garde,
au moment où les gestantes et parturientes se présentent.
L’accueil, la nuit et les samedi, dimanche, peut parfois
laisser à désirer. Néanmoins, les stagiaires
qui cherchent à se constituer une clientèle privée
vont s’efforcer de bien accueillir les clientes
potentielles. Nous n’excluons pas non plus la déontologie
et les qualités humaines des soignants.
Ils
s’occupent bien des malades, surtout les hommes, ils
viennent toujours voir si les malades se portent bien, comment
elles ont dormi, si elles ont mal mais les femmes (soignantes)
sont rarement ici. C’est seulement si leur chef leur
demande de monter un sérum ou de vérifier quelque
chose, sinon elles ne viennent pas souvent mais les garçons
viennent tout le temps (Le mari d’une femme hospitalisée
au CHU).
Les
travailleurs de la maternité sont bons, ils s’occupent
bien des malades. Tous les jours ils viennent nous rendre
visite. Ils nous demandent comment on a dormi. Ils nous donnent
des injections (Salimatou, opérée d’une
césarienne au CMC).
Des
rapports de pouvoir s’exercent cependant entre soignants et
soignées, ce qui donne lieu parfois à des abus.
Yari,
césarisée à l’hôpital vers 8
heures 30, est amenée sur un chariot par un garçon
de salle dans une salle d’hospitalisation à 12
heures 50. Difficilement, Yari passe du chariot au lit en prenant
appui sur ses mains et sur ses genoux. Au moment du transfert, le
chariot se déplace, Yari chancelle sur le lit qui
l’accueille. Le garçon de salle qui tient le chariot
commente : « Celle-la, c’est une femme
pourrie, elle n’a même pas de force. »
Le
bébé de Fatoumata est mort in
utero, le CES de
l’hôpital lui a administré un comprimé
pour faciliter l’évacuation de l’enfant. Elle
raconte : « Je me roulais à terre, je
me tordais de douleur, je ne pouvais plus rester sur la table
d’accouchement. J’avais vraiment mal. Une femme dans
la salle d’accouchement m’a dit avec force de me
lever et si je n’obéis pas qu’elle va me
frapper. J’ai eu peur. Je voulais monter vite sur la table,
j’ai glissé sur le petit escalier qui permet
d’atteindre la table d’accouchement, je suis tombée
sur ma jambe, directement, j’ai accouché. Depuis ma
jambe me fait mal au niveau de la hanche, ici (geste de la main).
Elle m’a dit : « Je vais te frapper si tu
ne te lèves pas ». J’avais mal en ce
temps, je me suis levée pour qu’elle ne me fasse pas
du mal. Je n’ai aucune parente à l’intérieur
de la salle. Le Dr D est venu demander à ce qu’on me
soulève. Il a ordonné à ce qu’on me
donne de l’eau. Il a dit : « Amenez-la,
elle souffre présentement. Elle ne donne rien comme
argent, c’est moi qui paye si ses parents n’ont rien
donné » (Entretien réalisé à
l’hôpital).
Cet
exemple illustre l’importance des relations sociales et de
l’argent dans l’accueil des soignants. On voit aussi
s’amorcer le début d’une protection qui pourra
être réactivée lors d’une prochaine
grossesse.
L’importance
de l’argent dans la prise en charge
Lorsque
la patiente n’a pas d’argent, l’amabilité
fait facilement place à l’indifférence ou à
l’hostilité.
Une
femme rencontrée dans un CMC raconte l’accueil
qu’elle a reçu au moment de son accouchement.
« J’étais venue accoucher. J’ai été
insultée par les sages-femmes d’ici. Il manquait 300
Cfa sur mon argent. Les sages-femmes ont dit que si l’argent
n’est pas au complet, elles ne me regarderont pas si je me
trouve à l’agonie. J’ai expliqué que je
viens de loin, que j’ai réglé le déplacement
ce qui explique le manque d’argent et que mes parents
complèteront demain. Il a fallu l’intervention d’un
Monsieur - il m’a trouvée en train de pleurer et il
m’a remis 300 Cfa - pour que les sages-femmes s’occupent
de moi. »
L’importance
de l’argent dans la prise en charge est une conséquence
de la privatisation des soins.
Si
tu n’as pas d’argent, on ne s’occupe pas de
toi. Il y avait une femme à côté de moi, le
jour qu’elle disait qu’elle n’a pas d’argent
avec elle, on ne faisait pas son pansement. Tout est à
payer, même le coton pour nettoyer la plaie. Le pansement,
c’est 300 Cfa, même si tu as les produits avec toi
(Mariama opérée d’une césarienne à
l’hôpital).
Une communication
difficile entre les soignants et les hospitalisées
Le
déficit de communication entre le soignant et les
patientes commence par un problème de langue. Par exemple,
une sage-femme ne parlant que le français et une seule
langue vernaculaire ne peut communiquer avec des parturientes
parlant une autre langue vernaculaire. Dans la composition de
l’équipe de garde, il n’est pas tenu compte de
la compréhension des langues nationales des soignants.
Globalement,
le diagnostic et le traitement ne sont pas clairement précisés
à la malade et à sa famille. Le médecin
manifeste parfois un préjugé vis-à-vis de la
patiente et de sa famille : « ce sont des
analphabètes, ils ne peuvent comprendre ». Il
se contente souvent de remettre plusieurs ordonnances successives
sans explication. Les parturientes ne sont pas préparées
à l’éventualité d’une
césarienne. Au dernier moment, une explication sommaire
est donnée et un argument assené qui engendre la
peur :
C’est
la solution pour vous sauver. » « S’il
n’y a pas d’opération, l’enfant va se
fatiguer et mourir.
Dans
ce contexte, on peut douter de l’efficacité du
message abstrait véhiculé par les deux infirmières
chargées de l’IEC.
Lorsque
l’enquêteur demande à l’une des
infirmières ce qu’elle dit aux « césarisées »
qui présentent un bassin étroit, elle répond :
« On leur dit de venir dès le sevrage faire un
‘counselling’
avant de prendre une nouvelle grossesse ».
La
privatisation des soins d’une part, et le non respect du
forfait de l’autre, ne facilitent pas la compréhension
de la prise en charge pour les usagers.
Les tensions entre
les parturientes et les sages-femmes
Des
mauvais traitements, des violences subies par les femmes lors des
accouchements nous en avions entendu parlé davantage dans
l’enquête sur les centres de santé primaires
en 1999-2000 que dans l’enquête actuelle à
l’exception du témoignage de Fatoumata reporté
précédemment.Voici une scène d’accouchement
au CMC où s’exprime la violence suscitée par
la douleur que ressent la parturiente :
Pour
provoquer l’expulsion, la sage-femme appuie sur le ventre
de Yari, la matrone agenouillée sur la table
d’accouchement à côté de la parturiente
presse de ses deux poings la partie supérieure de
l’abdomen. Yari mord la matrone à la cuisse.
Celle-ci la frappe puis montre la trace de la morsure aux
personnes présentes ; la morsure est visible mais pas
très profonde. Une autre matrone prend le relais. Après
l’expulsion, Yari griffe au visage une sage-femme qui
vérifiait si le placenta était décollé.
Le
rôle des accompagnants dans la prise en charge des
hospitalisées
Le
chef du service de l’hôpital veut
empêcher l’envahissement des salles d’hospitalisation
par les familles et la consigne donnée est claire :
Il
y a deux sages-femmes, une infirmière, un médecin
CES. Il ne faut plus de parent, c’est à vous à
faire la garde. L’équipe de garde doit s’occuper
des malades et non les parents (le chef de service lors d’une
réunion de concertation avec le personnel).
Les
infirmières, chargées de l’IEC, relaient le
message :
Les
parentes des malades nous causent des problèmes. Pour
elles, elles sont là pour guérir leur malade alors
que ce n’est pas ça. Elles doivent rester à
l’écart. On leur dit qu’elles ont passé
la nuit avec elle (la malade), le matin qu’elles nous
laissent nous occuper d’elle.
Les
observations montrent que les parents veillent sur leur malade.
Ils passent la nuit près d’eux, leur apportent les
repas, vident les bassins, vont acheter les médicaments,
chercher de l’argent pour assumer les frais des analyses,
de l’opération. Les soignants refoulent les parents
et en même temps, ils s’appuient sur eux.
Je
passe la nuit ici dans le couloir ou sur un lit dans une salle
inoccupée. Nos parents sont loin. J’achète à
manger pour elle, le matin du fonio avec du jus et le soir du
fonio (Le mari d’Aïcha, femme hospitalisée).
Nathalie
a besoin d’aller aux toilettes. Les sages-femmes dans la
salle de garde discutent entre elles, rechargent leur téléphone
portable, téléphonent, certaines prient, l’une
est étendue sur le lit. Le frère de Nathalie,
médecin privé, assure les soins. Le mari est parti
acheter les médicaments. Le frère sort de la
salle d’observation où Nathalie est alitée et
va chercher une parente qui attend assise dans le hall. La
parente videra le bassin et assurera la toilette de la malade.
Une
sage-femme intervient plus tard et crie après le médecin
privé et les parents. « La salle de travail
n’est pas une permanence. Sortez, sortez. Attendez, je vais
dire au Dr A. Vous, on vous laisse parce que vous êtes
médecin et même cela, c’est si vous avez une
blouse ».
Le
médecin commente : « La patiente souffre
et il ne la regarde même pas. Courir derrière les
gens ici, ce n’est pas facile du tout. »
Au
CMC, les familles des accouchées sont présentes,
étalent les nattes et occupent l’espace des salles
d’hospitalisation entre les lits surtout le week-end. Elles
considèrent que leur apport est matériel et aussi
moral.
Les
sages-femmes ne viennent pas soulager la femme qui accouche.
Elles ne s’approchent que si le docteur leur fait appel.
Elles doivent être à côté pour consoler
la femme. C’est nous qui avons tout fait presque à
la place de la sage-femme (une parente d’une accouchée).
La
construction sociale de la confiance
Si
les médecins et sages-femmes évoquent leurs
« malades personnelles », leurs
« protégées », les femmes
parlent de « ma » sage-femme, de « mon »
docteur. Après un déménagement, des femmes
continueront à se faire suivre par le médecin en
lequel elles ont confiance et ne tiendront plus compte de la
proximité géographique. Une sage-femme ou un
médecin connus dans une structure publique de santé
seront fréquentés à leur cabinet privé
s’ils sont affectés dans un autre site. La fidélité
se porte sur une personne et non sur une structure.
La
confiance passe par la relation personnelle et s’enracine
ensuite dans une expérience vécue de soins,
d’accouchement et souvent se bâtit sur l’expérience
de plusieurs années.
J’ai
confiance en Mme B car elle m’avait dit à ma
première grossesse que l’enfant est gros donc que je
ne peux pas accoucher si ce n’est dans les grands hôpitaux.
Effectivement, j’ai trouvé qu’elle a raison.
Elle n’a pas menti pour essayer de me fatiguer chez elle
dans le vide (Aïssatou opérée d’une
césarienne au CMC).
Un
intermédiaire, parente, amie, voisine, soignante du privé
ou du public, assure la relation entre la sage-femme ou le
médecin et la parturiente. Au départ les liens
entre le médiateur et le soignant se fondent sur la base
de la parenté, du voisinage, de la promotion scolaire, de
l’origine culturelle, d’une affectation
professionnelle… L’intercesseur se déplace
souvent en personne ou fait un mot de recommandation.
J’ai
connu le Dr Y à travers mon grand frère qui lui a
dit de s’occuper de moi (Nakandé rencontrée à
l’hôpital).
Dr
S, c’est notre docteur. Mon jeune frère m’a
amenée chez lui parce que c’est lui qui suivait sa
femme. Quand je tombe malade, c’est lui qui me suit. C’est
la raison pour laquelle j’ai amené ma copine ici
parce qu’il est très bien (Entretien à
l’hôpital).
Il
peut y avoir une chaîne de recommandations incluant les
maris et les femmes car ce sont souvent les maris qui décident
du recours thérapeutique car ils payent les frais.
L’ami
de ma sœur a dit à mon mari que Dr J est un bon
gynécologue. Ma sœur les a mis en contact. Je suis
partie le voir avec mon mari (Adama, enceinte de sept mois venue
en consultation au CMC).
Les
rumeurs qui circulent autour d’un soignant et l’importance
de sa clientèle influencent les femmes.
Toutes
les femmes parlent de lui, on dit que c’est un bon médecin.
Il s’occupe bien des femmes enceintes, il fait bien sa
consultation (Hawa venue en consultation à l’hôpital).
Dans
l’appréciation de la compétence du médecin
intervient l’efficacité du traitement, mais aussi
des critères non strictement médicaux comme la
disponibilité, la qualité de l’accueil.
À
l’enquêteur qui demande à Bountou pourquoi
juge-t-elle son médecin de l’hôpital
compétent, elle répond : « Il a traité
ma belle-sœur très bien ainsi que moi aussi. Un
médecin compétent est celui qui s’occupe de
toi, te soigne, te donne les médicaments, t’accueille
très bien, te sauve la vie. »
Les
médecins qui réussissent à traiter des cas
d’infécondité prolongée jouissent d’un
prestige particulier.
Une
relation de confiance entre soignant et soignée semble
nécessaire dans un contexte d’insécurité
sanitaire, de suspicion du secteur public et de privatisation
généralisée. Néanmoins, si la
confiance ne se conjugue pas avec la compétence, les
femmes prennent des risques.
Les
protégées
Le
terme de « protégée » est
vraiment passé dans les mœurs à tel point
qu’on peut lire dans le registre d’accouchement du
CMC l’annotation par défaut « femme non
protégée ».
En
revanche, cette femme recommandée ne suivra pas le
règlement.
Des
femmes attendent dans le hall d’un CMC pour être
examinées par le médecin. Une soignante relève
les carnets. Une patiente ne donne pas son carnet en disant
qu’elle est recommandée.
Si
son médecin est présent, la patiente sera mieux ou
plus rapidement prise en charge. Mais, inversement, le statut de
protégée provoque des attentes lorsque le médecin
traitant n’est pas là. Il entraîne des
ruptures de prise en charge car tout repose sur un soignant qui,
bien évidemment, peut être absent, malade, occupé
ailleurs. La relation privilégiée n’assure
donc pas forcément une meilleure prise en charge médicale.
Elle n’exclut ni les erreurs médicales ni la sur
tarification.
La
relation « protégée-soignant »
déborde la sphère médicale et peut devenir
une relation familiale.
Dans
la salle d’attente d’un CMC une femme attend pour
être consultée par un médecin. Le dialogue
suivant a lieu entre la patiente et une sage-femme qui la
protège :
-
La sage-femme : J’espère que tu as déjeuné
avant de venir et que tu as envoyé l’échantillon
de selles pour l’examen.
-
La patiente : J’ai envoyé les selles, mais je
n’ai pas déjeuné.
-
La sage-femme : Tu n’as pas d’argent ?
La
sage-femme sort et revient avec un bol de riz en disant à
la patiente : - Mange très bien et bois de l’eau,
je viendrai t’appeler tout de suite pour faire ta visite.
Karimata,
césarisée au CMC, revient avec une parente pour une
visite de contrôle. Elle croise la matrone qui a suivi sa
grossesse à son domicile et qui l’a conduite ensuite
au CMC pour être opérée. La matrone qui
sortait, retourne sur ses pas. « Donne-moi ton
carnet. » demande-t-elle à Karimata. « Je
l’ai oublié. » répond cette
dernière. « Vous avez de la chance, qu’on
s’est rencontrées (sic), sinon vous alliez beaucoup
souffrir. » rétorque la matrone qui joue le
rôle d’intermédiaire entre le médecin
et la patiente.
La
prise en charge des patientes par les soignants
Les conséquence
de la pénurie de matériel sur la prise en charge
Les
femmes qui ne peuvent être prises en charge au CMC par
suite du déficit matériel de la structure sont
référées au CHU. Les raisons matérielles
de référence sont variées : il manque
une place d’hospitalisation, le bloc opératoire est
occupé, le matériel ou le linge ne sont pas
stérilisés, le courant électrique est coupé,
il n’y pas de banque de sang, le produit anesthésiant
est en rupture, l’oxygène n’a pas été
renouvelé, les kits ne sont plus disponibles. La
difficulté est reportée sur l’hôpital
national où elle sera résolue mais si celui-ci
rencontre un problème matériel insoluble, il peut
également référer la parturiente au second
hôpital où là, il n’y aura pas d’autre
alternative. Ces transferts aggravent le délai de prise en
charge des urgences et les risques encourus. Et bien sûr,
cette pénurie de matériel fait courir des risques
aux patientes.
Si
vous recevez une femme dans un état de crise éclamptique
et que, dans la structure, il n’y a pas de médicaments
que vous pouvez donner pour faire baisser la tension donc cela
pose des problèmes (Un médecin stagiaire du CMC).
Personnellement,
je n’ai pas de boîte de césarienne,
d’obstétrique, j’ai un tensiomètre et
un Pinard. Quelquefois, on se débrouille avec du matériel
usé pour sauver la vie humaine (Un médecin
stagiaire du CMC).
Et,
à l’évidence, ce sont les malades les plus
pauvres, dont les familles ne peuvent pallier le manque de
matériel, qui sont les premières victimes de la
pénurie des structures. De manière globale, divers
actes médicaux ne sont pas accomplis du fait de cette
pénurie
Une
sage-femme doit remplir le partogramme d’une parturiente
« protégée » par un médecin
qui vient d’être admise à la maternité
de l’hôpital. Elle n’a pas de tensiomètre :
« Je
n’apporte pas le mien car on vole ici .»
dit-elle.
Elle
s’adresse à un CES : - Donnez-moi votre
tensiomètre.
-
Le CES : J’en ai besoin, je n’en ai pas, j’ai
une femme hypertendue, je cherchais le tensiomètre, il est
dans le placard et Dr B. est sorti.
Lors
d’un staff, le médecin responsable interroge :
- La tension n’a pas été prise ?
-
Le CES : Il n’y a pas de tensiomètre.
-
Le médecin : Si vous n’avez pas pris la tension
d’une femme choquée, ce n’est pas la peine de
garder.
Au
cours de la visite médicale des femmes hospitalisées,
le CES demande pourquoi la tension de Droussa qui souffre
d’éclampsie n’a pas été prise.
Réponse
de la sage-femme : « Il n’y a pas de
tensiomètre.»
Des
retards sont pris dans la prise en charge
Au
responsable de l’Unité qui lui reproche lors du
staff d’avoir « trop duré »
lors de la césarienne, le CES répond : « Il
manquait beaucoup de choses dans le kit.»
10
heures 30 : Dr C sort de la salle d’accouchement du
CMC avec Bountourabi qui doit subir une césarienne. Ils se
dirigent vers le bloc opératoire.
10
heures 35 : Ils ressortent car il y a une rupture de la
kétamine, produit anesthésiant couramment utilisé.
11
heures 35 : L’anesthésiste est de retour et a
acheté la kétamine dans une pharmacie.
De
ce fait les urgences sont difficiles voire impossibles à
gérer.
Le
rapport à l’écriture
À
l’hôpital, le personnel est couramment à la
recherche des dossiers des malades qui ne suivent pas toujours
entre le bloc, le staff, la salle d’hospitalisation. De
plus, les dossiers médicaux sont souvent incomplets. Avant
le staff, les CES se dépêchent de remplir les
dossiers médicaux à partir du registre de garde, en
interrogeant les femmes qui ont été césarisées
ou de mémoire. Lors de la visite médicale, un
étudiant de médecine de quatrième année
note ce que le CES lui dicte, d’où parfois des
erreurs.
Les
partogrammes ne sont pas remplis ou mal ou incomplètement
remplis. On peut s’interroger sur le fait que le
partogramme, reconnu comme un très bon outil de gestion de
l’accouchement, ne soit pas rempli. Il ne l’est que
si la parturiente arrive à l’hôpital au début
du travail or certaines parturientes y arrivent tardivement car
les maternités concernées sont des structures de
référence. Mais il existe d’autres causes
telles que la négligence, la routine des sages-femmes.
-
La sage-femme maîtresse du CMC : Les sages-femmes
ne savent pas bien utiliser les partogrammes. On est obligé
de reprendre.
-
L’enquêteur : Pourquoi ne les remplissent-elles
pas ?
-
La sage-femme maîtresse : Par paresse, peut-être.
Elles ne « s’adonnent » pas.
Des
sages-femmes ne savent pas remplir le partogramme malgré
les formations reçues. Il ne faisait pas partie de leur
formation initiale et elles préfèrent se baser sur
leur expérience. Pour le remplir, il faut avoir sous la
main un bic et un tensiomètre, ce qui n’est pas
toujours le cas, nous l’avons vu précédemment.
La famille de la parturiente doit payer le formulaire. Les
familles pauvres, quand elles le payent, le font en retard. La
privatisation des accouchements entraîne parfois le fait
que certaines sages-femmes préfèrent qu’il
n’y ait pas de trace écrite de l’accouchement
pour encaisser à leur profit tout l’argent versé
par la famille.
Il
existe une sous notification des accouchements par les
sages-femmes quand les docteurs sont absents (Un médecin
stagiaire du CMC).
Le
changement de garde enfin explique que le partogramme ne soit pas
complètement ou pas du tout rempli.
L’imprécision
dans le traitement antérieur et dans le suivi du
traitement
Le
mari d’une femme enceinte revient au CMC voir le médecin
stagiaire qui a prescrit à sa femme un médicament
contre le paludisme, pour renouveler le traitement.
Le
médecin au mari : «Je ne peux prescrire le
produit si je ne connais pas effectivement quelle dose elle a
prise à la maison. J’ai dit à votre femme de
rester ici pour qu’on lui monte une perfusion. Elle a
refusé. Elle a dit qu’il y a quelqu’un à
la maison qui peut faire cela pour elle. Donc, si vous revenez
ici avec des plaintes, il faut que je sache ce qu’elle a
pris à la maison avant d’être ici. On ne peut
pas donner une autre dose, cela peut provoquer des réactions. »
Le
médecin apprend par le mari que la patiente a pris la
quinine sous forme de comprimés. « Je ne
connais pas la dose qu’elle a prise à la maison. Il
faut envoyer le reste (du médicament) on va vérifier.
Si vous cachez la vérité au médecin, ça
ne peut marcher. »
Cette
bribe de conversation évoque la difficulté de la
prise en charge des gestantes et des parturientes. Les familles
n’ont pas conscience des risques encourus par la prise
médicamenteuse. Les solutions les moins onéreuses
sont recherchées comme faire monter la perfusion par un
parent ou un voisin, acheter la forme orale plutôt
qu’injectable du produit, utiliser peut-être un reste
de médicaments.
Des
parturientes se présentent au moment de l’accouchement
sans le « carnet rose » du suivi de la
grossesse. La sage-femme ou le médecin ignore les
antécédents de ces femmes et les problèmes
éventuels rencontrés au cours de la grossesse.
Une
des difficultés que doivent surmonter les médecins
lorsque les parturientes sont référées au
CMC et à l’hôpital, et parfois dans un état
grave, est qu’ils n’ont pas les moyens de connaître
les médicaments qui ont déjà été
éventuellement administrés à la femme au
cours du travail de l’accouchement. La parturiente n’a
pas de carnet ou l’a oublié dans la situation
d’urgence. Si elle a un carnet, les traitements n’ont
pas été reportés, la femme et ses parents ne
s’en souviennent pas.
Dans
la structure de référence même, les
médicaments prescrits par un médecin ne sont pas
toujours correctement reportés dans le dossier médical
(sans compter les familles qui n’ont pas encore payé
le dossier). Il existe plusieurs prescripteurs et un manque de
coordination entre eux. Lorsque le traitement est reporté,
l’identité du prescripteur n’est pas toujours
clairement indiquée. Les médecins ne savent pas
toujours ce qui a été prescrit, ils ne savent pas
si les médicaments ont été achetés,
ils ne savent pas si les médicaments ont été
pris car les prises médicamenteuses ne sont pas
contrôlées. Une imprécision existe concernant
les analyses médicales. Ont-elles été
prescrites ? Ont-elles été réalisées ?
Le résultat a-t-il été obtenu ?
La
subjectivité dans le raisonnement médical
Dans
ces services, les patientes arrivent souvent en urgence. Les
médecins n’ont donc ni le temps, ni la possibilité
d’approfondir la situation réelle des femmes qu’ils
reçoivent, et se laissent aller parfois à un
raisonnement médical entaché de subjectivité.
Lors
de la présentation des urgences à un staff de
l’hôpital, le CES indique que la gestante a ingéré
de la nivaquine en laissant sous-entendre qu’il peut s’agir
d’une tentative d’avortement. Lorsque le médecin
responsable du staff demande la posologie, le CES répond
quatre comprimés à 100 gr. Le médecin
conclut : « Quatre comprimés à 100
gr, ce n’est pas à but abortif.»
Une
patiente est hospitalisée en début de grossesse
pour menace d’avortement. Elle a eu plusieurs avortements
par le passé. Le CES de première année qui a
la garde de la salle déclare aux médecins qui
viennent pour la visite médicale : « Elle
n’attache pas d’importance à son grossesse. ».
Ce CES et la parturiente ne parlent aucune langue commune, sur
quelle base le médecin s’appuie cette assertion ?
Les
négligences et les erreurs médicales
Certaines
négligences concernent l’hygiène et
l’asepsie.
Au
CMC, le 20 mars, les instruments ayant servi aux accouchements
sont rincés, savonnés puis placés dans un
récipient métallique avec un peu d’eau qui ne
les submerge pas. Une infirmière stagiaire y ajoute de
l’eau de javel mais la partie non immergée des
pinces et des ciseaux ne sera pas stérilisée.
Au
CMC, Dr C fait la suture d’une épisiotomie, il
éponge le sang avec du coton non emballé qu’il
sort de sa poche.
À
l’hôpital, lors de la visite médicale des
hospitalisées, le CES remarque un cathéter qui n’a
pas été enlevé après la perfusion
malgré les risques possibles d’infection. Un peu
plus loin, le pansement d’une césarisée n’a
pas été fait alors qu’il l’avait
demandé la veille. S’agit-il d’une
négligence ? Est-ce que la patiente n’a pas
d’argent pour le pansement ? L’infirmière
se justifie ainsi :
« C’est
le médecin qui décolle (le pansement), s’il
ne décolle pas, je ne peux décoller. »
Ces
négligences entraînent parfois une souffrance
inutile de la parturiente.
Lors
de l’opération d’une césarienne au CMC,
un étudiant stagiaire prend la voie veineuse de Mariam,
avec le brassard du tensiomètre et oublie de dégonfler
le brassard, gênant ultérieurement la diffusion du
produit anesthésiant. Le chirurgien commence l’opération
malgré les cris de Mariam, sa « protégée ».
« J’étais
consciente au moment où l’opération se
faisait, j’ai eu trop de mal, j’ai cru que j’allais
mourir » (Mariam).
Ce
cas illustre différents problèmes.
Le
manque de matériel :
Nous
n’avons pas de garrot, donc moi j’ai pris le
brassard, je l’ai serré à son bras pour
rechercher la veine. » (Etudiant stagiaire).
Des
tâches sont confiées à des nouveaux
stagiaires sans qu’il y ait un contrôle suffisant des
soignants plus expérimentés. La formation se fait
sur le tas et les stagiaires sont en rivalité. Il y a un
empiètement des fonctions et un manque de coordination au
sein de l’équipe.
C’est
moi-même qui ai envoyé l’induction. Après
dix, quinze minutes, j’ai ouvert le sérum, j’ai
trouvé que cela ne va plus. Pour moi, le cathéter
était bouché, j’ai débouché le
cathéter, mais j’ai vu que cela ne partait pas. J’ai
regardé le brassard, j’ai trouvé que c’est
gonflé. J’ai dégonflé. J’ai dit
au nouveau médecin : « Vraiment, ce n’est
pas ton travail, ne prends même pas la tension, s’il
n’y a pas d’anesthésiste au bloc, laisse comme
cela ». Il a dit que lui, c’est pour accélérer
le travail. Comme je n’ai pas voulu entrer (le stagiaire
anesthésiste se sentait souffrant ce jour-là), il a
fait le travail à ma place (Stagiaire anesthésiste).
Le
manque de coordination entre les médecins de différents
services provoque des erreurs. Par exemple, un médicament
a été prescrit par un médecin en
pneumo-phtisiologie à une gestante alors que ce produit ne
doit pas être administré lors de la grossesse.
Le
staff peut être l’occasion d’exposer les
erreurs médicales dans la prise en charge des urgences, de
les analyser, de manière à ce qu’elles ne se
renouvellent pas. Dans une urgence relatée, un acte
médical dangereux fut accompli et dénoncé
par le responsable du staff. En ce qui concerne une autre
parturiente ayant expulsé un mort-né, la procédure
thérapeutique fut incomplète car le médecin
ne procéda pas au curage ce qui provoqua ultérieurement
une hémorragie. L’explication de la prise en charge
incomplète du médecin dans ce cas est soit
l’inexpérience, soit la pauvreté de la
famille qui n’avait pas pu réunir les frais du
premier traitement. Les erreurs entraînent des
complications et parfois la mort.
Au
CMC, lors de l’opération d’une césarienne,
un médecin stagiaire suture une petite anse intestinale en
même temps que l’utérus ce qui entraîne
une occlusion. Il raconte :
« Ce
jour-là, je devais aller à K, Dr G devait faire
l’opération. Il m’a demandé de l’opérer
avant de voyager. Ce jour-là, je ne voulais pas mais
puisque c’est mon aîné, je lui dois du
respect. J’ai fait la césarienne. Cette femme a
développé une occlusion en mon absence. Dr G a
repris la femme mais ça n’a pas marché. À
mon retour, je l’ai trouvée dans un état
critique, elle est décédée par la suite. »
Ce
cas illustre, outre une erreur chirurgicale, les rapports
hiérarchiques basés sur l’âge, la prise
en charge individuelle et non collective, les ruptures de prise
en charge, le suivi insuffisant des césarisées.
Autre
exemple tout aussi dramatique :
Une
matrone du CMC n’a pas bien fait le cordon. L’enfant
part à la maison, il commence à saigner. J’étais
obligée de le prendre, de l’amener. Le temps pour
moi de l’amener, l’enfant qui était déjà
fatigué est mort (Une sage-femme retraitée).
Les ruptures et
les retards de prise en charge dans les maternités de
référence
Le
cas de décès maternel évoqué au
paragraphe précédent illustre les ruptures de prise
en charge. La
privatisation de la clientèle entraîne des ruptures,
des suspensions et des retards dans la prise en charge, plus
fréquentes que si elle était collective.
Dr
A m’a confiée au Dr C, il m’a donné un
papier à remettre à Dr C pour commencer le travail.
J’ai montré le papier à Dr C et je lui ai
donné le prix des comprimés. Il m’a dit
qu’il les a achetés. Dr C m’a dit qu’il
va donner les produits à un de ses amis pour faire le
traitement parce que aujourd’hui il n’est pas de
garde. Je le cherche mais jusqu’à maintenant je ne
le vois pas, c’est ce qui me fait marcher ici (Oumou venue
en consultation à l’hôpital).
Les
recommandations s’enchaînent en cascade diluant la
responsabilité du médecin.
Cette
délégation de prise en charge de la parturiente est
soit horizontale - d’un soignant de même statut à
son collègue -, soit verticale lorsqu’elle suit la
hiérarchie des personnels. Le médecin qui rend
compte des urgences au staff n’est pas forcément
celui qui a pris en charge la parturiente, ce qui peut donner
lieu à des erreurs d’interprétation si le
dossier médical n’est pas correctement rempli.
Et
de fait, des ruptures de
prise en charge sont liées à une insuffisante
coordination entre les Unités d’un même
Service ou entre les différents praticiens.
Fatoumata
est hospitalisée en urgence. Dr C, CES 3° année,
a assuré les premiers soins. La patiente est alitée
dans une salle d’hospitalisation de la maternité.
Lors de la visite Dr B (CES 3° année) constate que le
traitement n’a pas été noté dans le
dossier de la malade. La tension de Fatoumata est très
faible et elle saigne. Il prescrit une ordonnance. « C’est
urgent, dit-il, il faut donner aux parents ». Il ne
sait pas quel soignant donnera l’ordonnance aux parents et
à quel moment.
Dr
B demande d’appeler l’unité d’accouchement.
Deux garçons de salle arrivent, mettent Fatoumata sur le
chariot et la laisse dans le couloir. « On la laisse
là », disent-ils, « car on ne sait
pas où (la mettre) ».
Dr
B au Dr D (CES 1° année). Tu vas voir Dr S tu lui
remets le dossier main à main. Dr D revient en disant que
Dr S est sorti.
La
poche de la perfusion de Nathalie est vide mais il n’y a
aucun soignant disponible pour enlever ou renouveler la
perfusion.
La
priorité donnée au social
Dans
toutes les sphères d’activité, la priorité
est donnée au social. Mais cette priorité pénalise
le champ du médical et même parfois les urgences.
Lors d’une opération en urgence au CHU,
l’anesthésiste, dont le frère vient de
décéder, n’est pas présent. Au CMC, au
moment de l’opération d’une césarienne,
la sage-femme de service est absente pour raison familiale. Le
nouveau-né n’a pu recevoir les premiers soins et
manifeste une souffrance respiratoire. Il est évacué
vers un service spécialisé dans la nutrition de
l’enfant.
La
prise en charge et la proximité sociale
Mme
B est soignante au CMC. Elle doit être opérée
d’une césarienne et souffre d’une pré
éclampsie mais il y a rupture d’oxygène pour
administrer l’anesthésie. Toutes les collègues
de son service se sont mobilisées.
« J’avais
demandé de la référer mais puisque c’est
un personnel d’ici tout le monde s’est battu pour
qu’on la prenne ici. » L’anesthésiste
Le
directeur en personne se déplace pour aller chercher
l’oxygène avec l’anesthésiste.
« Le
directeur s’est déplacé pour l’oxygène.
Il ne veut pas entendre que tu as été référée
par manque d’oxygène. Il veut que tu sois suivie ici
par les collègues de la maternité. » Une
soignante s’adressant à Mme B
Le
directeur assistera à l’opération pendant
que les collègues de Mme B attendent assises dans le hall
de la maternité. Elles demanderont, après
l’opération, que Mme B soit transférée
dans une cabine particulière climatisée au
rez-de-chaussée.
« Etant
personnel de Centre, elle ne doit pas restée dans la même
salle que les autres malades, sinon elle ne pourra pas se reposer
très bien avec les visiteurs des autres malades (Une
collègue de Mme B).
N’importe
quelle autre parturiente eut été référée.
Ce cas illustre les attentions particulières des soignants
à l’égard de Mme B par suite de la proximité
sociale et de la solidarité professionnelle. Plus la
patiente est connue plus elle jouira d’attentions.
L’urgence
est impossible
Le
vendredi 26 mars, Saoudou est référée d’un
centre de santé public pour une césarienne au CMC
où elle arrive à 10 heures 50. Comme il n’y a
pas de matériel stérile pour l’opération,
elle est envoyée au service de Gynécologie-Obstétrique
du CHU. Le cordon est déjà sorti. Elle quitte le
CMC à 11 heures 15 soit vingt-cinq minutes de retard
auxquelles s’ajoutent l’attente au centre de santé
et le temps du transport.
11
heures 35 : Saoudou arrive au CHU. Le CES décide de
l’opérer d’urgence car le pronostic vital est
en cause.
12
heures 06 : le bloc opératoire n’est toujours
pas prêt.
12
heures 08 : une ordonnance est demandée aux parents
de Saïdou : cathéter, kétamine,
diazepam .
12
heures 11 : Saïdou se dirige vers le bloc
12
heures 30 : l’opération de la césarienne
commence.
Le
cas de Saoudou montre que l’urgence est impossible, même
quand la vie de la parturiente et de l’enfant sont
menacées. Les déficiences en organisation et en
matériel au CMC et au CHU accumulent les retards. Au CMC,
la pénurie d’équipement, de matériel
oblige de référer au CHU des femmes qui pourraient
normalement être prises en charge par
les médecins de la structure. De nouvelles déficiences
surviennent au CHU.
Dans
le cas de Mme B, (soignante au CMC), exposé précédemment,
sa césarienne est intervenue avec du retard malgré
les protections dont elle jouit,. Son cas illustre différents
points :
-
la pénurie d’équipement mais aussi le manque
de prévision ou d’organisation.
« Le
directeur sait que les deux bouteilles sont vides depuis
longtemps. C’est aujourd’hui, quand il y a urgence,
qu’il se met à chercher. » Une infirmière
stagiaire
-
Les multiples intervenants énoncent des avis
contradictoires concernant la référence de la mère,
puis la référence de l’enfant, pouvant
retarder la décision. C’est l’avis du chef
hiérarchique qui l’emporte.
-
Le statut très privilégié de Mme B ne la met
donc pas à l’abri d’un retard de prise en
charge. Il a fallu une heure quinze minutes pour que la bouteille
d’oxygène soit mise en place compte tenu des
démarches et des embouteillages.
Nous
rappelons le cas de Bountourabi. Elle doit être opérée
d’une césarienne au CMC. Il n’y a pas de
kétamine (anesthésiant). L’anesthésiste
part se fournir à pharmacie centrale. Il n’en trouve
pas et en achète dans une pharmacie privée. Il
revient une heure plus tard.
Par
suite de la pénurie d’équipement, de
matériel, le temps de l’urgence se heurte à
celui de la débrouillardise.
Quand
il y a des urgences, il faut courir pour acheter des produits,
parfois on n’en trouve pas (Une sage-femme de l’hôpital).
Le
temps de l’urgence est incompatible avec le temps
administratif.
La
mesure envisagée contre les ruptures de stocks est
purement administrative. Nous, chaque fois, nous rendons compte
des difficultés d’urgence de la nuit, au staff, le
matin. C’est à eux d’organiser, de voir ce
qu’il faut faire pour éviter ces ruptures. On a
beaucoup parlé. Des fois, ils disent « oui »
mais rien n’est fait (Un médecin stagiaire du CMC).
La
perception de l’urgence du médecin n’est pas
celle de la patiente et de sa famille. La malade qui souffre et
sa famille, sont anxieuses. Elles sont très sensibles à
l’accueil, à la prise en charge médicale
rapide dans l’espérance d’un soulagement.
Face
à cette demande, différentes raisons peuvent
expliquer l’attitude et la lenteur du soignant. Comme nous
l’avons maintes fois observé :
-
Il est accaparé par une autre activité, il discute
avec ses collèges et il n’a pas envie d’être
dérangé.
-
Il est occupé à gérer une autre urgence.
-
Il observe l’évolution de l’état de la
malade si celle-ci a déjà pris un précédent
traitement et si les paramètres médicaux ne sont
pas inquiétants. Ce temps d’observation du clinicien
peut être interprété, par la famille, comme
un temps de l’indifférence.
-
La réaction rationnelle du médecin s’oppose à
l’émotivité de la patiente et de ses parents.
Pour le praticien, il ne s’agit que d’une malade
parmi une succession d’autres, pour la patiente et sa
famille, le cas est unique.
-
Le médecin hésite. Ses collègues
expérimentés sont absents. Son inexpérience
peut engendrer une erreur de diagnostic et un retard de prise en
charge.
-
Il est peu intéressé par une malade anonyme, à
plus forte raison, si elle paraît pauvre. Il préfère
gérer ses affaires personnelles et « ses
protégées ».
-
L’accompagnant n’a ni le statut, ni l’autorité
personnelle pour s’imposer au médecin.
-
Il a envoyé la famille de la malade chercher de l’argent
avant de la prendre en charge.
Le
cas suivant illustre encore d’autres causes susceptibles
d’engendrer un retard dans la prise en charge des
urgences :
Un
dimanche après-midi au CMC, une femme est couchée
sur un des lits de la salle de consultation en gynécologie.
Elle se plaint de violentes douleurs abdominales. Ne sont
présents que deux stagiaires, étudiants en
médecine. L’un d’eux a administré un
produit à la patiente et attend de voir si la douleur va
se calmer. Il parle d’annexite. Il a demandé au
chirurgien de confirmer son diagnostic. Le chirurgien, qui
consulte des malades dans une salle voisine, a oublié le
cas signalé par le stagiaire car ce dernier n’a pas
l’autorité nécessaire pour se faire écouter
du chirurgien. Lorsque le chirurgien examine enfin la patiente,
il conclut à une crise d’appendicite. Le stagiaire
négocie le prix de l’opération à la
place du chirurgien, en aparté avec le mari, à
53,57 €. Le mari part chercher l’argent et demande
conseil à une de ses parentes, médecin dans un
autre hôpital, qui confirme la nécessité de
l’opération. L’intervention chirurgicale
n’interviendra que le lundi matin.
L’absence de
médecins confirmés le week-end, l’inexpérience,
le manque d’autorité des stagiaires de garde, la
recherche de l’argent par la famille de la patiente, la
demande de plusieurs avis médicaux, sont responsables de
retards de prise en charge dans la structure même.
Les
conséquences de la privatisation des soins sur la prise
en charge des parturientes
La
privatisation des soins désavantage fortement les femmes
sans relations et sans argent qui se trouvent laissées
pour compte. Cependant ce n’est pas sans effet pervers pour
les malades « protégées ».
Ces dernières subissent des retards de prise en charge. On
les rencontre dans les structures attendant leur médecin.
Le
samedi 13 mars, une femme enceinte arrive au CMC. Elle s’allonge
sur le banc placé sur la terrasse. Son accompagnante va
demander aux sages-femmes et aux matrones si elles acceptent que
la patiente se couche sur un lit en salle d’hospitalisation
en attendant l’arrivée de son médecin
traitant qui lui a donné rendez-vous.
Mariam,
référée d’une clinique privée,
attend l’obstétricien qui doit l’opérer
d’une césarienne 1 heure 40 sur un banc du CMC en
manifestant des signes de douleurs.
L’indisponibilité
du médecin provoque des ruptures de prise en charge et les
autres soignants se sentent peu concernés si les retombées
financières ne sont pas partagées. Ces relations
personnalisées nuisent à la cohésion de
l’équipe médicale. La privatisation des soins
peut favoriser les négligences.
Dans
une salle de la maternité du CMC, Mme S, infirmière,
fait une piqûre sous-cutanée à sa malade.
Elle ne porte ni blouse, ni gants. Elle n’est pas de
service et est venue accompagner sa patiente pour pratiquer
l’injection. Elle reçoit 400 Cfa .
La
protection ne met pas à l’abri des erreurs médicales
comme l’a montré le cas de Mariam évoqué
précédemment. En effet, le médecin
responsable peut vouloir agir seul pour assurer le traitement de
« sa » malade plutôt que de s’en
remettre à un collègue plus compétent. La
patiente ou sa famille suivent les avis de plusieurs médecins
de leur connaissance et sont soumises à des avis
différents et même contradictoires.
Perception
et anticipation des risques par la population et trajectoires
des femmes.
Les
risques perçus par la population
Les
critères de santé de la femme enceinte
Les femmes enceintes
ont leur propre perception des risques sanitaires. Dans un
ensemble de symptômes, certains seront considérés comme
graves, d’autres comme bénins.
Nathalie
est enceinte. Elle est venue en urgence à l’hôpital.
Elle souffre de diarrhée et de vomissements depuis près
de deux semaines sans s’inquiéter. Elle a commencé
à s’alarmer quand elle n’a plus senti l’enfant
bouger dans son ventre.
Face
à ces risques ressentis, les
femmes enceintes prennent des décoctés de plantes à
titre préventif pour « nettoyer le ventre »
et « garder le nid de l’enfant propre ».
Il s’agit d’un savoir familial qui n’exige pas
forcément le recours à un guérisseur.
Je
préfère les médicaments traditionnels, ça
m’arrange mieux, j’y suis habituée. Ma maman
prépare pour moi et certaines vieilles de chez nous. Il y
a des racines, des décoctés et beaucoup d’autres
choses. Dès que je tombe en grossesse, après
quelques mois, je me rends au village à côté
de ma maman, j’y reste jusqu’à l’accouchement
(Binta accompagnatrice d’une gestante venue consulter au
CMC).
Des
décoctés de plantes sont utilisés au sein de
la famille pour soigner les malaises de la grossesse. Certains
peuvent être efficaces, d’autres sans effet ou même
provoquer des intoxications.
Fatoumata,
enceinte, hospitalisée, dit qu’elle prenait des
plantes.
Sa
mère commente : « Ses pieds et son visage
ont commencé à enfler. On s’est mis à
la traiter avec des décoctés et des produits
traditionnels ; on a vu que sa douleur ne faisait
qu’augmenter et les “enflements” ne baissaient
pas. »
Nathalie
a été hospitalisée en urgence. Le médecin
qui l’a examinée a conclu à une intoxication
à partir de médicaments traditionnels. Elle avait
la diarrhée, vomissait des décoctés de
feuilles et des traces de feuilles pilées étaient
visibles sur son ventre.
Dans
la famille de Nathalie, le mari s’oppose à ce que sa
femme soit traitée par les plantes alors que ses parents
qui y sont favorables. L’oncle de Nathalie, infirmier, fils
de guérisseur, explique : « Les femmes
(tantes, cousines de Nathalie) se sont données un coup de
main, elles se sont débrouillées pour trouver des
plantes.
Les
risques perçus, les interdits de la grossesse
Les
risques perçus mélangent les messages médicaux
tels qu’ils ont été compris et les croyances
véhiculées dans les familles.
La
femme enceinte ne doit pas laver les habits, dit Hawa. Le médecin
m’a dit de ne pas rester tout le temps assise. Mon mari me
disait de ne pas me promener la nuit, d’éviter de
sauter sur les médicaments qu’on dépose dans
les rues pour que cela ne touche pas l’enfant.
La
femme enceinte ne doit pas se promener la nuit, ni se laver la
nuit dehors pour éviter de faire de mauvaises rencontres
notamment celles de génies qui pourraient gâter sa
grossesse ou rendre son enfant anormal. Cette croyance est
toujours prégnante même chez les femmes vivant à
la capitale. Se laver avec un talisman, porter une cordelette
nouée autour des hanches, est supposé protèger
des personnes malveillantes, des sorciers et des génies.
Elle
ne doit pas marcher, non plus, sur les débris végétaux
de macérés ou de décoctés ayant servi
à la préparation de remèdes car ils
pourraient communiquer à la future mère et à
son enfant la maladie qu’ils étaient censés
guérir.
Alors
que certaines femmes, comme Hawa, ont assimilé le message
médical selon lequel une femme en « grossesse
avancée » ne doit pas se livrer à des
travaux durs comme laver le linge, d’autres conservent
l’opinion populaire opposée qui peut avoir pour
conséquence un risque d’accouchement prématuré.
Si
tu es en grossesse, tu dois faire des travaux durs pour faciliter
l’accouchement. Moi, je partais en brousse chercher du bois
mort, puiser de l’eau, piler le fonio. En ville, on
interdit aux femmes tout cela (Binta venue accompagner une femme
enceinte au CMC).
La
femme enceinte doit travailler pour que l’enfant ne se
colle pas dans son ventre sinon, à l’accouchement,
elle va souffrir (Adama rencontrée au CMC au 7° mois
de grossesse).
Couramment
il est aussi admis que les rapports sexuels tardifs facilitent
l’accouchement.
La
femme ne doit pas refuser les rapports sexuels avec son mari,
même au neuvième mois, pour éviter de
souffrir à l’accouchement (Binta venue accompagner
une femme enceinte au CMC).
La
grossesse entraîne un certain nombre de proscriptions
alimentaires. La croyance populaire sous-jacente est que le fœtus
est « influençable » et assimile les
propriétés des aliments ingérés par
sa mère. Suivant un type de pensée analogique, la
consommation de la viande de certains animaux est interdite car
l’aspect ou le comportement de ces animaux pourraient se
retrouver chez l’enfant. Ces restrictions alimentaires
pourraient aggraver l’anémie chez une femme
enceinte.
De
ces messages médicaux, les femmes ont retenu qu’elles
ne devaient pas manger de sel.
On
interdit le sel parce qu’il fatigue, il enfle les pieds
(Adama rencontrée au CMC au 7° mois de grossesse).
La
parturiente s’intéresse au ressenti immédiat,
à la présence ou non de la douleur et n’a pas
une connaissance médicale suffisante pour anticiper sur le
risque à la différence du médecin.
Oumou
a accouché à l’hôpital d’un
enfant mort-né. Pour le médecin, il faut
« nettoyer son ventre ». Oumou n’en
voit pas l’utilité car elle n’a pas de maux de
ventre.
La
non anticipation du risque par les femmes et leur famille
La
pauvreté rend souvent impossible l’anticipation du
risque et pour un grand nombre de familles d’une grande
ville du pays, les revenus sont faibles et irréguliers.
Beaucoup
de familles sont démunies et n’ont pas les moyens de
prévoir et d’économiser de l’argent en
vue de l’accouchement, à plus forte raison, si une
césarienne est nécessaire. Même si le prix du
kit chirurgical leur est avancé, il faut le rembourser,
payer les frais de l’intervention chirurgicale, les
analyses, les ordonnances.
Diarou
a été opérée au CMC d’une
césarienne. Les frais s’élèvent à
42,85 €.
-L’enquêteur
au mari : Avez-vous prévu de l’argent pour
l’accouchement ?
-Le
mari : Je n’avais pas d’argent de côté,
on n’a pas les moyens. On cherche le déjeuner pour
le lendemain. C’est seulement si on a les moyens qu’on
peut économiser. J’ai pris des dettes avec mon frère
commerçant qui vend des habits à T. Je revends des
habits pour lui.
Kadiatou
a accouché au CMC.
-L’enquêteur
au mari : Qu’est-ce que vous avez prévu pour
l’accouchement de madame ?
-Le
mari : Rien, je n’ai rien prévu. J’ai
fait deux ans comme cela sans travail. Je suis chauffeur, j’ai
fait un accident, j’ai eu le bras cassé. Depuis je
suis au chômage.
Cette
fragilité impose une certaine acceptation « fataliste »
et cette incertitude nuit à l’anticipation. Pour
certains, même acheter les habits du nouveau-né
avant la naissance peut porter malheur.
-L’enquêteur :
Quand une femme tombe enceinte, qu’est-ce que le mari doit
faire comme préparatifs ?
-Abdoulaye dont
la femme a accouché à l’hôpital : « Je
ne connais pas cela. Je suis à mon premier enfant. Ca
dépend de la volonté de Dieu si elle accouche dans
de bonnes conditions parce que… On ne sait pas si l’enfant
va vivre ou non. C’est après la naissance que l’on
se détermine sur les actions à mener.
Cette
incertitude par rapport à la vie ou à la mort
s’exprime assez souvent.
À
la question de l’enquêteur : Qu’avez-vous
prévu pour l’accouchement ? Voici quelques
réponses recueillies au CMC :
« Pratiquement
rien. Comme le temps te trouve, il faut le prendre ainsi. Si
l’enfant est vivant, on pense au baptême, mais tout
cela, c’est dans les mains de Dieu » (Sadio,
mari d’une femme nouvellement accouchée).
Ah !
On ne peut rien prévoir parce que on ne sait pas si c’est
la vie ou la mort qui va s’en suivre (Abdouramane, mari
d’Aïssata, nouvellement accouchée).
Il
existe souvent un « non pouvoir » de
décision et de prévision des principales
intéressées. Les
femmes sont moins instruites que les hommes. Souvent, elles n’ont
pas de revenus autonomes et réguliers et elles ne
choisissent pas les recours thérapeutiques. Les femmes
âgées de la famille, mère, belle-mère
ou l’homme qui prend en charge les frais décident à
leur place. Les femmes ne connaissent généralement
pas le coût des médicaments, de l’accouchement,
de la césarienne.
Mes
parents m’ont amenée à la clinique (clinique
privée dans le quartier où habitent les parents de
Fatoumata). J’y suis restée un moment, mais puisque
mon état ne s’améliorait pas, mon père
et ma mère ont décidé que je vienne dans le
grand hôpital. Ma mère et ma tante ont cherché
un déplacement pour m’amener ici. »
Fatoumata, hospitalisée d’urgence.
C’est
l’oncle paternel de Bintou qui assume les frais des soins
de sa nièce à l’hôpital et donc décide
de la prise en charge.
-Dr
C : J’ai demandé le groupage. Il est réticent.
Il dit qu’il ne peut pas payer le dossier à 1,78 €
que c’est trop cher.
-Dr
B : Elle ne pourra pas faire l’écographie à
14,28 € !
Lorsque les maris
sont défaillants ou absents, le relais moral et financier
est assuré par un autre homme de la famille ou de la
belle-famille.
-Salimatou
césarisée au CMC : Les médecins n’ont
pas voulu me dire la vérité, ils pensaient que
j’allais avoir peur. Ils m’ont dit d’aller
appeler mon mari ou un parent proche. Je suis partie informer le
frère de mon mari, parce que mon mari n’était
pas là en ce moment. Ils ont dit au frère de mon
mari que j’ai des jumeaux mais que je dois être
opérée, le second bébé est mort dans
le ventre et a une mauvaise position. Le frère de mon mari
a donné son accord après il m’a expliqué,
j’ai dit : « D’accord ».
-L’enquêteur :
Pourquoi les médecins ont-ils fait appel au frère
de votre mari ?
-Salimatou :
Ils ont dit qu’ils ne pouvaient pas m’opérer
si un parent ne prend pas la responsabilité.
Les
femmes jeunes, qui tombent enceintes sans être mariées,
ont encore un statut plus précaire que celui des femmes
mariées. Elles n’ont aucun moyen de décision
et de prévision.
On
constate également que les femmes n’ont pas été
informées lors des visites prénatales qu’elles
risquaient d’être césarisées en cas de
bassin étroit. Les femmes ont confiance dans les CPN et
pensent être protégées alors que le suivi est
souvent mal fait et que les sages-femmes ne détectent pas
ou n’informent pas des risques obstétricaux.
De
même, les opérées ne connaissent pas toujours
clairement pourquoi elles ont subi une césarienne. Et si
leur bassin est trop étroit ; lors d’une
prochaine grossesse, elles risquent de revenir en urgence. Faute
d’avoir été informées elles risquent
de ne pas anticiper sur ce risque.
-L’enquêteur :
Pourquoi avez-vous eu une césarienne ?
-Kadiatou
(primipare césarisée à l’hôpital
pour un bassin étroit à l’hôpital) :
J’avais mal au ventre et mon ventre était trop
devant.
La
grossesse n’étant pas perçue comme une
maladie, elle apparaît comme ne nécessitant pas une
prévention d’un risque spécifique.
-L’enquêteur :
Qu’est-ce que votre mari prévoyait pour votre
grossesse ?
-Binta
rencontrée au CMC : Il ne se rend même pas
compte jusqu’à l’accouchement. C’est si
quelqu’un tombe malade que tu dois te préparer et
prévoir quelque chose mais si ta femme ne se plaint de
rien, tu ne prévois rien.
Parfois
l’anticipation du risque médical est remplacée
par une anticipation du risque social.
Nous
avons acheté les habits de l’enfant et gardé
de l’argent pour le baptême pour ne pas être
honni devant les gens (M’Bintou, césarisée à
l’hôpital).
La
peur des primipares est fortement exprimée. Elles ignorent
tout du travail de l’accouchement.
Je
ne parlais pas de grossesse et d’accouchement, ni avec mes
amies, ni avec mes parentes. C’est après mon mariage
que j’ai connu tout cela (Une accouchée du CMC).
Elles
arrivent apeurées à l’accouchement et, en
grande partie pour cela, certaines ne coopèrent pas avec
les soignants comme Djenabou qui a accouché au CMC.
Dès
que l’enfant engage sa tête, elle referme ses jambes
et la tête repart. Plus de cinq fois, la même scène
s’est reproduite. Finalement, pour sauver la vie du bébé
car une souffrance fœtale a été
détectée, les sages-femmes, matrones, médecins
étaient tous obligés de la tenir car elle soulevait
constamment la tête, balançait les pieds et a voulu
mordre Dr D. (Observation réalisée en salle
d’accouchement).
Ce
manque d’anticipation du risque de la part des familles
augmente l’atmosphère d’insécurité
autour de l’accouchement. Tout le monde connaît dans
son entourage des cas de morts maternelles. Dès qu’une
complication survient, l’angoisse envahit les parturientes.
Les CHU sont identifiés comme des endroits où les
malades viennent mourir.
Mariama
opérée à l’hôpital exprime sa
peur : « La sage-femme et le médecin m’ont
dit que je dois être opérée. Ils ont dit,
c’est çà la solution pour me sauver. Je me
suis remise à Dieu. Je ne peux rien. Je me remets à
la volonté de Dieu. La mort ou la vie. J’avais peur,
mais je ne peux rien. C’est moi-même qui ai marché
jusqu’ici et j’ai parlé avec eux (les
soignants). Je me suis lavée et je suis allée me
coucher sur le lit du bloc opératoire.
M’Mah
césarisée au CMC exprime son soulagement après
l’opération.
-L’enquêteur :
Comment s’est passée votre opération ?
-M’Mah :
Très bien.
-L’enquêteur :
C’est-à-dire ?
-M’Mah :
Je suis sortie vivante avec mon bébé, on ne peut
dire mieux.
Les
trajectoires des femmes
La
référence médicale
Les
références officielles dans le système
public se font théoriquement – ou idéalement
- des centres de santé (CS) au CMC et du CMC au CHU. Mais,
en fait, elles ne fonctionnent pas. La référence
suit le réseau de relations des familles et des soignants
et est donc plus ou moins incertaine et instable. Les familles de
parturientes se débrouillent pour trouver un moyen de
locomotion.
J’accompagne
les parturientes à très haut risque. Il m’arrive
parfois aussi d’accompagner des femmes qui doivent être
césarisées. Si je vois, en tant qu’infirmière
qui a de l’expérience, que l’accouchement par
voie basse est impossible, j’accompagne la femme pour
éviter que les sages-femmes forcent pour l’accouchement.
Je réfère les œdèmes aigus, les
anémies sévères, lorsque le bassin est
rétréci. Je demande à la femme où
elle souhaite aller. Si c’est à J., je mets
l’adresse d’un docteur que je connais mais
maintenant, je ne mets aucun nom car les deux docteurs que je
connaissais ont quitté. J’écris le nom du
centre seulement (Mme C., affectée dans un CS et
effectuant des accouchements à son domicile).
Des soignants
exerçant dans le privé et le public ont, en fait,
organisé un système de référence basé
sur leur personne en jouant sur la complémentarité
des structures de soins publiques où ils travaillent .
Ainsi,
Mme G., sage-femme, a travaillé pendant des années
dans le centre de santé public CS 1, près de son
domicile. Elle est affectée actuellement au CS 2. Elle a
ouvert une clinique privée avec un médecin
stagiaire intervenant au CMC et un CES exerçant au CHU.
Les femmes suivent les visites prénatales au CS 1 ou au
CS 2 ainsi qu’à la clinique où les trois
soignants consultent l’après-midi. Si une
parturiente doit subir une césarienne, elle est envoyée
au CHU ou au CMC en fonction de l’obstétricien
disponible et des moyens financiers de la famille.
À
côté de ces références dans le système
public existent les « maisons d’accouchement »
périphériques, les cliniques privées
périphériques et les centres de santé
associatifs.
Pour
les premières, le personnel des maternités de
référence parle de « maisons
d’accouchement » périphériques
privées qu’ils présentent comme des « boîtes
noires ». Ils ignorent tout ce qui s’y passe et
ils les chargent de toutes les erreurs médicales y compris
celles qui relèvent des structures publiques. En fait, il
s’agit de lieux précis et de soignants responsables
qu’il est possible d’identifier si l’on s’en
donne la peine.
Il
existe tout un gradient de lieux d’accouchement en fonction
de l’équipement et de la compétence de
l’accoucheur. On passe insensiblement de la femme qui
accouche seule chez elle à celle qui se fait aider par sa
coépouse, une parente, une voisine sans qualification
reconnue, à celle qui se confie à une accoucheuse
de quartier connue, une matrone, une ATS, une sage-femme
retraitée ou en exercice qui accouche les femmes à
leur domicile ou dans son salon. Des étudiants en
médecine, Des médecins stagiaires pratiquent des
accouchements à leur domicile. Des sages-femmes,
infirmiers, médecins recrutés ou non dans la
fonction publique ont aménagé un cabinet de soins
ou une clinique plus ou moins équipés et reçoivent
les gestantes et parturientes.
Les
cliniques privées, quant à elles, elles présentent
une grande diversité par les services offerts et par le
réseau de soignant dans lequel elles s’insèrent.
En
ce qui concerne le secteur associatif, privé non lucratif,
et confessionnel, il connaît un succès auprès
des populations à cause de la crise de confiance qui
frappe les structures publiques. Tous les sites sanitaires qui
relèvent de ce secteur n’assurent pas des
accouchements. Le personnel est composé de soignants non
engagés dans la fonction publique. Leurs résultats
sont très inégaux et dépendent de
l’investissement humain des responsables, de la gestion
financière et de l’encadrement du personnel.
La
description de trajectoires
Il
n’est pas toujours facile de retracer la trajectoire des
parturientes. Comme nous l’avons vu, la référence
est personnelle et non administrative. Elle se fait d’un
soignant à un autre mais non d’une structure à
une autre.
Les
accouchées ne connaissent pas précisément
l’identité et le statut des soignants qui, à
un moment donné, se sont occupés d’elles.
Elles appellent « hôpital » toute
structure de santé, « docteur »,
tout agent de santé portant une blouse ou nomment les
sages-femmes par leur prénom.
Lorsque
la parturiente présente à la sage-femme qui
l’accueille dans la structure de référence le
carnet rose standard de suivi de sa grossesse, il n’est pas
toujours facile d’identifier le nom du cabinet de soins et
celui de la sage-femme ou du médecin qui ont référé
la parturiente, il n’y a aucun nom inscrit et s’il y
a un cachet, il est illisible. Ces imprécisions sont liées
à la négligence ou volontairement entretenues de la
part de cabinets de soins ou de cliniques n’ayant pas
d’agrément officiel.
Voici
quelques exemples de trajectoires.
 Illustration
1: Trajectoire de Mariam
Mariam
effectue ses CPN (Consultations Prénatales) au CHU. Pour
subir une hystérotomie, elle se rend, non pas au CHU,
comme on pourrait s’y attendre, mais au CMC pour des
raisons de proximité, de moindres coûts et de
relations.
 Illustration
2: Trajectoire d'Hawaou
Hawaou
a suivi les CPN dans un centre de santé public (CS)
distant de son domicile. La sage-femme de la CPN n’a pas
diagnostiqué la disproportion fœto-pelvienne avec
bassin rétréci qui aurait nécessité
une référence du CS au CMC 1. Au début du
travail, Hawaou préfère se rendre au domicile d’un
obstétricien, Dr L, qui habite dans son quartier et qui
travaille au CMC 2 et dans des cliniques privées. Pour
des raisons de moindre coût, Dr L envoie Hawaou au CMC 2 où
il procèdera lui-même à la césarienne.
 Illustration
3: Trajectoire de Fanta
-
De
9 heures à 17 heures Fanta, en début de travail, a
été gardée à la maternité
d’un Centre Associatif du quartier où habitent ses
parents. C’est dans ce Centre qu’elle a suivi les
visites prénatales. À 17 heures, comme
l’accouchement ne se déclenche pas, la sage-femme
la réfère au CMC 1 sous le motif : « refus
de pousser ».
-
La
mère de Fanta préfère l’envoyer au
CMC 2 où elle-même a accouché. Le mari de
Fanta, chauffeur de taxi, conduit les deux femmes au CMC 2 où
ils arrivent à 18 heures 15.
-
Le
médecin stagiaire, de garde ce samedi, décide de
faire la césarienne lorsque se produit une coupure
d’électricité obligeant à référer
Fanta au CHU. Elle quitte le CMC à 18 heures 40.
-
À
19 heures 05, la famille arrive au service de
Gynécologie-Obstétrique du CHU. À 19 heures
15, le CES note un début de souffrance fœtale.
Fanta entre au bloc opératoire à 20 heures 05.

L’itinéraire
de Fanta, comme celui de beaucoup de parturientes, accumule les
retards dans la prise en charge. Elle est gardée trop
longtemps au centre de santé. Elle transite par plusieurs
structures avant d’arriver au service hospitalier où
l’organisation de l’intervention chirurgicale demande
un nouveau délai.
La
référence médicale est détournée
ou doublée par les relations personnelles.
Aïssatou
est suivie par une sage-femme à la CPN d’un centre
de santé public de son quartier. La sage-femme ayant été
mutée dans un autre centre de santé, Aïssatou
la consulte à son domicile. La sage-femme, au moment de
l’accouchement, lui dit qu’elle doit se rendre à
la maternité du CHU. Une amie de Aïssatou lui
conseille d’aller auparavant au domicile de sa tante qui
travaille dans cet hôpital. Arrivées au domicile de
la tante, celle-ci est absente, elle se trouve sur son lieu de
travail. À l’hôpital, Aïssatou et son
amie cherchent la tante qu’elles ne trouvent pas.
Les
patientes font tout leur possible pour éviter l’anonymat
dans les structures de soins. Mais ce système basé
sur les relations est aléatoire. Il est lié à
la présence d’un soignant connu de la parturiente ou
des accompagnants, qui, de plus, n’est pas forcément
compétent pour gérer la situation.
Dans
la trajectoire d’une parturiente interfèrent les
décisions des soignants et celles de la famille. L’avis
du soignant est fondé sur l’expertise médicale
liée à sa compétence et sur la possibilité
de prise en charge dans la structure. Plusieurs médecins
consultés peuvent donner des avis différents. Les
conseils médicaux sont suivis ou déviés par
les options de la famille. Les parents décident en
fonction de leurs moyens financiers, de la proximité de la
structure de soins, de leur compréhension des avis
médicaux, de leur perception de la gravité, de
leurs expériences, des conseils donnés par leurs
relations. Au sein du groupe familial, les opinions divergent
parfois.
Les
consultations prénatales
Trois
consultations prénatales (CPN) sont préconisées
au cours de la grossesse. En théorie, dans les centres de
santé, les visites prénatales sont gratuites une
fois que le prix du carnet rose de suivi de la grossesse et de
l’enfant a été payé. En fait, même
dans les CS publics, les visites prénatales sont payantes
ainsi que le traitement anti-paludéen, le FAF (Fer, Acide
Folique) et la vaccination antitétanique. Et, par
ailleurs, les femmes font suivre leur grossesse par toutes les
catégories de soignants : ATS, sages-femmes, médecins
travaillant à leur domicile, dans une structure de soins
publique et/ou privée.
Des
femmes, par ignorance et pauvreté, ne se font pas suivre
ou insuffisamment pendant leur grossesse.
Beaucoup
de femmes ne se font pas suivre, ce sont des femmes pas
instruites qui croient qu’il faut seulement attendre le
jour de l’accouchement (une gynécologue privée).
Une
fiche prénatale est remplie lors de la première
consultation avec l’adresse de la gestante. Le programme
des soins de santé primaires prévoit la stratégie
avancée. Des agents du CS vont rechercher les femmes dans
les quartiers lorsqu’elles dépassent la date prévue.
Dans
un CS, les soignants nous expliquent qu’ils ne sont pas
bien accueillis quand ils vont chercher les femmes enceintes dans
les quartiers : «Certaines pensent que l’on
vient leur soutirer de l’argent. »
À
l’opposé, d’autres femmes, suivant les
conseils de leur médecin ou de leur sage-femme, font
jusqu’à deux CPN par mois qui ne se justifient pas
médicalement. Chaque visite est facturée de 300 Cfa
à 800 Cfa. Si le soignant consulté à son
domicile ne pratique pas la vaccination anti-tétanique et
l’albuminurie, il envoie la gestante dans une structure
« adéquate », soit qu’il y
travaille, soit qu’il y connaisse quelqu’un.
Des
CPN effectuées consciencieusement permettent de
diagnostiquer certains facteurs de risque au moment de
l’accouchement et d’orienter les parturientes vers
les structures où elles pourront, le mieux, être
prises en charge. Mais, en fait, les CPN ne sont pas toujours
bien pratiquées et efficaces et les femmes enceintes
ignorent les risques qu’elles courent au moment de
l’accouchement par suite de négligence,
incompétence, déficit d’information .
Maïmouna
a été césarisée au CMC à cause
d’une infection sexuellement transmissible (IST). D’après
le médecin qui l’a opérée, ses CPN,
réalisées au CMC, service SMI, ont été
de mauvaise qualité car elles n’ont pas permis de
diagnostiquer l’IST.
Annette
a suivi ces CPN dans un CS public avec une sage-femme,
recommandée par sa grande sœur, qui ne lui a pas
indiqué que la disproportion entre son bassin et la taille
du fœtus nécessiterait une césarienne.
Les
accouchements à domicile
Je
n’aime pas venir à l’hôpital pour faire
mes accouchements, c’est une perte de temps. J’ai eu
mes deux enfants, seule à la maison et quand j’ai
fini d’accoucher, j’appelle les voisins pour qu’ils
viennent s’occuper du bébé (Diarou rencontrée
avec son nouveau-né au CMC).
Certaines femmes
comme Diarou préfèrent donc accoucher à leur
domicile, c’est notamment le cas parmi de certaines
populations qui, par discrétion et pudeur, préfèrent
accoucher seules et réussissent même à couper
le cordon elles-mêmes. D’autres femmes accouchent à
leur domicile par manque d’argent en se faisant aider par
une autre femme.
Certaines
parturientes n’ont pas le temps, ni la possibilité
de se rendre dans un centre de santé. Elles habitent un
quartier excentré où les moyens de transport sont
difficiles principalement la nuit et au moment de l’hivernage.
Ramata
arrive au CMC et s’adresse à une matrone en disant
qu’elle veut voir un médecin :
« Avant-hier
nuit, vers 4 heures, j’ai eu très mal au ventre.
Nous avons voulu venir à l’hôpital, mais on
n’a pas eu de véhicule parce que l’on est très
éloigné de la route principale, dans un endroit où
les voitures ne circulent pas. À l’aube, j’ai
accouché seule dans la maison. C’est quand j’ai
fini que j’ai appelé. Une vieille femme est venue me
nettoyer ainsi que le bébé. »
Si
l’accouchement à domicile se passe mal, le risque
est grand et « sans filet » pour espérer
un secours rapide.
À
deux heures, trois heures du matin pour avoir un moyen de
transport, c’est difficile. La femme se dit : « Je
préfère rester là, après
l’accouchement, je vais à l’hôpital ».
Le matin, on l’envoie avec son bébé. Il y a
souvent des déchirures, une hémorragie» (Un
médecin stagiaire du CMC).
Les
déplacements
Les
déplacements dans la capitale sont très difficiles
à cause de l’état de la ville, pénurie
de transports en commun, embouteillage, mauvais état des
routes à l’hivernage. La situation est encore plus
difficile pour les parturientes et leur famille.
Voici
le récit d’Issa dont la femme a accouché au
CMC : « Le déplacement a été
difficile. Il n’y a pas de route d’abord. Nous sommes
complètement enclavés. Pour trouver un déplacement
vers chez nous, il faut une connaissance, sinon c’est
impossible. Donc, c’est très difficile. Il m’a
fallu venir au goudron passer une heure de temps avant de trouver
un taxi. Difficilement, il a accepté de venir à
cause de la mauvaise route. J’ai embarqué ma femme
puis je suis passé prendre ma sœur qui est
sage-femme ici. J’ai payé 2500 Cfa, le
déplacement ».
Et
les structures de santé de référence ne
disposent pas d’ambulance pour les urgences.
Lorsqu’il
y a une référence tardive, 2 heures, 3 heures du
matin, le taxi dépose la femme et continue. Si on ne
parvient pas à la gérer, pour la référer,
on n’a pas d’ambulance, pas de moyen de locomotion.
Nous sommes obligés de courir par-ci, par-là. Le
temps de trouver une voiture, parfois la femme meurt en cours de
route » (Une sage-femme d’un CMC).
Les
ruptures et les retards de prise en charge au cours de la
trajectoire
Dans
un environnement médical peu sécurisé, toute
rupture, suspension ou retard de prise en charge fait courir un
risque aux parturientes.
Mais
même lorsque cela est possible, les parturientes
n’accouchent pas obligatoirement dans les structures où
elles ont suivi avec les CPN soit par manque d’argent, par
ignorance des risques… Ou pour se sentir en confiance, les
femmes préfèrent accoucher à leur domicile
ou dans leur quartier, entre les mains d’une voisine
qu’elles connaissent. Or, ces voisines n’ont ni les
moyens, ni la qualification pour gérer des complications
obstétricales.
Quand
on suit une femme pendant la CPN, on la connaît très
bien. Au moment de l’accouchement, elle est détournée,
soit par les matrones, soit par les accoucheuses “villageoises”.
Des fois, c’est ce qui crée les accidents autour de
l’accouchement (Une sage-femme du CMC).
Des
femmes font leur CPN dans les centres de santé, dans les
CMC, dans les CHU mais quand elles sont en travail, elles
viennent me voir pour savoir si elles sont en travail. Si je leur
dis que c’est loin d’abord, de se retourner à
la maison, elles vont voir d’autres accoucheuses. Certaines
reviennent, mais d’autres viennent voir seulement si c’est
le travail. Elles vont se faire accoucher avec les vieilles à
la maison ou bien avec d’autres personnes (Une sage-femme
retraitée qui fait les accouchements à son domicile
et au CMC).
Lorsque
la sage-femme ou le médecin d’une structure publique
renvoie la femme à son domicile car le travail
d’accouchement n’a pas vraiment commencé, il
lui fait courir un risque compte tenu des difficultés de
transport et de prise en charge.
Par
ailleurs, dans certains cas, à cause d’une certaine
obstination, de leur incompétence ou même de leur
cupidité, des soignants des maternités
périphériques veulent coûte que coûte
réaliser l’accouchement et ils retardent la
parturiente qui doit accoucher par césarienne.
Le
personnel des centres périphériques par
incompétence et méconnaissance garde les femmes qui
doivent être préparées pour une césarienne
et ne doivent même pas entrer en travail. Ils les gardent
deux ou trois jours avant de les évacuer. La mort in
utero survient
par suite de la souffrance fœtale méconnue. La
disproportion pelvo-fœtale n’est pas diagnostiquée
(Un médecin stagiaire du CMC).
La
mère d’une accouchée à l’hôpital :
« Ils (les soignants d’un CS public) nous ont
retardées inutilement. À chaque fois que je décide
de quitter le Centre, ils nous disent : « Attendez
l’heure est arrivée, ça va finir tout de
suite ». Si je n’avais pas crié, les
docteurs n’allaient pas nous libérer. »
Les
trajectoires des femmes sont donc discontinues, soumises aux
aléas financiers et relationnels. Il n’y a souvent
aucune trace des traitements précédemment
administrés. C’est une grande difficulté pour
le médecin des structures de référence qui
voient arriver une parturiente dans un état critique sans
connaître les traitements qu’elle a reçus au
préalable. La parturiente et ses accompagnateurs ignorent
souvent le diagnostic et le traitement reçu.
Les
femmes n’arrivent pas avec un papier, tout ce qui se passe
là-bas (centres périphériques), ils ne
notent pas, c’est vraiment très compliqué (Un
médecin de l’hôpital).
L’absence
du mari ou de la personne pouvant assumer le coût des soins
entraîne également un retard de référence.
Ces retards peuvent être causés par l’attente
d’une « relation ».
-
L’enquêteur s’adressant au mari d’une
accouchée : Pourquoi n’êtes-vous pas
venus directement au CMC ?
-
Le mari : Je suis passé prendre ma grande sœur
qui travaille ici. Elle était partie pour une réunion,
j’ai attendu son retour après nous sommes venus.
Les
retards s’accumulent si la trajectoire de la parturiente
comporte plusieurs structures de référence, ou si,
à l’incompétence du soignant, s’ajoutent
les multiples difficultés de la famille pour trouver de
l’argent, un moyen de transport…
La
pauvreté
La
pauvreté est grande. Beaucoup de familles ont des revenus
très faibles et irréguliers. Les femmes enceintes
démunies n’ont pas les moyens de se faire suivre
correctement pendant leur grossesse. La pauvreté engendre
de la violence. Les CMC reçoivent des femmes enceintes
battues par leur mari. La pauvreté est cause de
malnutrition. Les femmes arrivent fatiguées, anémiées
à l’accouchement.
J’ai
des difficultés avec les femmes. En général,
elles sont sales, l’hygiène manque beaucoup. Il y a
beaucoup de leucorrhées très insupportables. En
plus, elles ne mangent pas bien. Les anémies nous
fatiguent beaucoup. Elles sont anémiées parce
qu’elles sont pauvres (ATS effectuant des accouchements à
son domicile).
L’incidence
de la pauvreté sur les soins obstétricaux est
forte. Lorsque les femmes sont passées par d’autres
structures avant d’arriver à l’hôpital,
les familles ont déjà épuisé leurs
maigres disponibilités pécuniaires. Il faut aussi
trouver le prix d’un déplacement en taxi. La
référence constitue une hantise pour les familles
pauvres. La pauvreté est une cause de retard de référence.
La
pauvreté rend le suivi des malades plus difficile pour
d’autres raisons. Le dossier n’est pas acheté
ou est acheté en retard. Par pauvreté, les
traitements sont différés. Le retard des examens
entraîne un retard de prescription. Les médicaments
seront achetés quand la famille aura réuni l’argent
nécessaire. Les pansements ne sont pas changés à
temps et cette pauvreté des familles justifie, pour les
soignants, l’absence d’actes nécessaires.
Lors
d’un staff, un CES explique qu’il n’a pas
pratiqué le curage d’une femme ayant accouché
d’un mort-né (ce qui a entraîné
ultérieurement une hémorragie) parce que les
parents n’avaient pas honoré les dépenses
engagées.
Les
femmes pauvres ne recevront pas d’ocytocique pour accélérer
l’accouchement.
Depuis
que Hawa a été admise à la maternité
du CMC, elle ne fait que pleurer. Elle se tord de douleur, se
lève pour aller uriner, n’y parvient pas, vomit. Les
sages-femmes qui entrent et sortent dans la salle d’accouchement
disent : « Cette femme a souffert ! ».
-
Une sage-femme à sa collègue : Est-ce qu’on
ne va pas lui mettre les produits pour qu’elle puisse vite
accoucher parce qu’elle a trop souffert ?
-
La deuxième sage-femme : Est-ce que tu sais si ses
parents vont rembourser ?
-
Hawa : S’il vous plaît, faites, je vous jure
qu’on va payer.
La
première sage-femme va chercher une injection et lui
administre.
Les
prix demandés par les sages-femmes et les médecins
sont au-dessus des prix officiels. Des soignants différents
réclament de l’argent au cours de l’hospitalisation
alors que d’après la norme édictée par
le chef de service, l’argent ne devrait être versé
qu’une seule fois. Et, lorsque les familles n’arrivent
pas à acheter les médicaments, les médecins
attendent que les familles payent les ordonnances. Et cette
attente peut être fatale.
Tu
fais l’ordonnance, le mari ne peut pas honorer et nous
n’avons pas les moyens à part le kit. Tu n’arrives
pas à trouver le médicament pour sauver la
personne, c’est très difficile (Un médecin de
l’hôpital).
Le
coût des médicaments payés par les familles
est vraiment très élevé, et pire encore, les
femmes n’ont pas les moyens d’assurer le traitement
médical après une complication.
Même
pour manger, c’est un problème, avec la pauvreté
on arrive à perdre beaucoup de femmes. Quand tu interroges
la femme qui a fait un mort-né, des avortements à
répétition : « Pourquoi lorsque
cela t’est arrivé, tu n’es pas venue ? »
Elles répondent qu’elles n’ont pas les moyens
et sont obligées de faire recours à l’indigénat .
Des fois, même le transport, elles n’ont pas. Elles
n’ont même pas le courage de venir (une sage-femme
d’un CMC).
De
même, de retour à leur domicile, des familles ne
peuvent assurer le suivi du traitement de l’accouchée.
Quand
elles quittent, elles n’arrivent pas à honorer
l’ordonnance, c’est la rechute et elles meurent. Dès
qu’elles quittent, c’est des complications par manque
de moyens pour faire face aux médicaments (un médecin
de l’hôpital).
Si
les frais ne sont pas honorés, la durée
d’hospitalisation est parfois prolongée pour faire
pression sur la famille. En regard, la pénurie du matériel
dans la structure de référence est aggravée
par la pauvreté de la famille qui ne pourra pas payer le
sang, les pansements, les médicaments d’urgence. Le
temps de l’urgence est incompatible avec le temps de la
débrouillardise nécessitée par les
situations de pauvreté.
Dans
le cas de Tenen, le CES avait dit au mari que sa femme devait
être opérée dans les trois jours, de faire
vite, de chercher les médicaments. À cause du
manque de moyens et de la rémission provisoire des
douleurs, l’opération n’aura lieu que trois
semaines plus tard.
Lors
de la visite médicale à l’hôpital, le
CES trouve que la tension de Fatoumata est de 6/2. Il écrit
une ordonnance. « C’est urgent, commente-il, il
faut donner aux parents ». L’infirmière
attache le garrot au bras de la malade pour placer une perfusion.
« C’est trop tôt, dit le médecin,
Les produits ne sont pas là. »
La
pauvreté des familles rend l’intervention du médecin
inutile ; c’est elle la grande responsable de la
mortalité maternelle comme le résume un médecin.
Si
vous voulez lutter contre la mortalité maternelle, il faut
lutter contre la pauvreté. Vous donnez rendez-vous à
une femme enceinte, elle doit se rendre à l’hôpital,
le transport, c’est 500 Cfa. Elle demande à son
mari, il dit qu’il n’a pas d’argent. Elle ne
peut pas venir. Si vous prescrivez un examen de sang, de selles
ou d’urine, elle n’a pas les moyens, elle ne le fera
pas. S’il n’y a pas d’argent pour acheter les
médicaments, qu’est-ce que le médecin peut
faire ? (un médecin d’une clinique privée
périphérique).
Les
familles tentent finalement de se débrouiller. Le mari
d’Aïcha survit grâce à un petit commerce
ou « banabana »,
au marché, il fait face aux frais d’hospitalisation
de sa femme grâce à la solidarité de ses
parents et amis.
Le
mari de Tenen explique comment il a mobilisé toutes ses
relations pour réussir à faire face, petit à
petit, aux dépenses d’hospitalisation de sa femme.
Aux multiples demandes d’argent, il répond par un
paiement échelonné.
Je
me suis débrouillé dans ces deux jours pour trouver
les médicaments, après je suis venu avec ma femme
pour l’opération. Au moment où je trouvais
les médicaments, il faisait déjà nuit, puis
le problème du sang s’est posé. Au sang, j’ai
été aidé par une connaissance, il m’a
dit de payer seulement 600 Cfa pour le contrôle du sang. Le
médecin avait dit 5000 Cfa le lit, le sérum , le
médicament. J’ai vu une de mes connaissances, Dr T
qui a plaidé pour moi, ils ont laissé à 4
500 Cfa parce que je suis mécanicien, c’est moi qui
répare sa voiture. Je me suis débrouillé
pour avoir les 15 000 Cfa (deux poches de sang demandées
par le médecin des urgences) que j’ai déposés
à la banque de sang. Il m’a dit que le sang reste
là-bas ; au moment de l’opération, le
docteur viendra le chercher. Dr Y est venu me voir pour me dire
de chercher 20 000 Cfa pour l’opération, il va
donner cela au groupe. J’ai dit : « D’accord,
je vais me battre pour cela »…
Cet
exemple illustre bien les difficultés dans lesquelles se
débattent les familles. Le mari de Tenen travaille et peut
mobiliser un réseau de relations sociales utiles mais ce
n’est pas toujours le cas. Cet exemple témoigne de
la complexité des situations. Petits marchandages, tarifs
officiels et sur-tarifications s’entremêlent. Il
existe, semble-t-il, comme l’illustrent plusieurs cas, un
excès de prescriptions de médicaments. Le mari de
Tenen, comme la plupart des personnes, ignore les tarifs
officiels et il est soumis à des demandes d’argent
de sources diverses.
Les
« échappées belle »
D’après
la définition médicale, un cas d’« échappée
belle » ou de near miss est celui de « toute
femme dont le pronostic vital immédiat est mis en jeu
pendant la grossesse, l’accouchement, le post-partum ou
post-abortum et qui a pu survivre par chance ou grâce à
des soins en milieu hospitalier. » (2001 des
catastrophes obstétricales : 2)
À
côté d’une définition strictement
médicale, il importe de souligner les aspects sociaux qui
construisent cette situation des « échappées
belle ». C’est la question que suggère le
récit de Kadiatou.
Kadiatou
et son mari habitent à 200 kilomètres de la
capitale. Son mari est très pauvre. Il est ouvrier dans
une huilerie où il gagne 17,86 € par mois !
Kadiatou a suivi les consultations prénatales dans le
centre de santé public de son village. Elle a été
mal informée par la sage-femme qui a assuré ses
CPN et qui lui a dit que le bébé, mal positionné,
allait se replacer tout seul et qu’il fallait pour cela
qu’elle fasse des travaux durs. Kadiatou a été
évacuée la nuit du dimanche 14 mars au CHU où
elle ne connaît personne. La poche des eaux était
rompue et elle a fait tout le trajet avec la main du bébé
sortie car l’enfant se présentait par l’épaule.
Le mari a trouvé une voiture pour le déplacement.
Kadiatou a été prise en charge à son arrivée
au CHU et tout de suite opérée. Son mari est
reparti chercher de l’argent auprès de son frère
vivant dans un quartier éloigné de la capitale et
qui a pu lui prêter de l’argent.
Dans
la situation de Kadiatou, les facteurs de risques autres que ceux
strictement médicaux sont, entre autres, la pauvreté,
l’éloignement des maternités de référence,
une évacuation la nuit d’un week-end, l’absence
de connaissance dans la structure hospitalière.
Les
morts maternelles
L’issue
n’est malheureusement pas toujours aussi heureuse que dans
le parcours précédent. Dans
les situations de pauvreté, les handicaps s’accumulent.
Les visites prénatales n’ont pas été
faites ou elles ont été confiées à
des sages-femmes négligentes ou incompétentes et
les facteurs de risque n’ont pas été évalués.
La femme est anémiée, en mauvaise santé,
elle accouche à moindres coûts, dans les moins
bonnes conditions. Personne dans la famille ne peut faire face à
des dépenses massives et inattendues provoquées par
une référence, une intervention chirurgicale, un
traitement médical long et coûteux.
Une
des causes de mortalité est notamment la référence
tardive suite à un accouchement - ou à une
tentative d’accouchement - à domicile ou entre les
mains de sages-femmes ne sachant pas gérer des
complications. Les
ruptures utérines peuvent être provoquées par
l’incompétence d’une soignante qui procède
à des manipulations inadaptées, qui s’entête
à vouloir faire accoucher une parturiente alors que
l’opération est nécessaire. Les sages-femmes
des structures périphériques réfèrent
les femmes qui, lors d’un accouchement gémellaire
mettent au monde un enfant et pas le deuxième, les cas de
dystocies mécanique et dynamique nécessitant une
intervention chirurgicale. Lorsque le diagnostic de grossesse
extra-utérine n’est pas effectué à
temps et que la femme n’est pas opérée
suffisamment tôt, elle meurt.
Une
femme est venue d’une maison d’accouchement avec une
déchirure du col et du vagin. Elle est arrivée dans
notre service presque dans le coma. On a fait l’hemaccel,
la réanimation, impossible. Elle est morte.
Une
autre femme est venue d’un centre de santé. Elle est
restée deux jours dans ce centre en travail avec une
infection au niveau de la sphère génitale. L’enfant
souffrait. On l’a opérée. Elle a fait une
embolie amniotique. Elle est décédée. Tous
les cas de décès que nous avons constatés,
ils ont commencé le processus ailleurs, on les reçoit
à une phase où l’intervention ne peut
apporter quelque chose (un médecin du CMC).
La
principale cause de mortalité citée par les
sages-femmes et les médecins est l’hémorragie
post-partum
causée par les hématomes rétro placentaires
(HRP). Un groupe sanguin rare et/ou la pauvreté aggravent
massivement le risque de décès.
L’hémorragie
de la délivrance HRP est la plus mortelle. Le temps de
grouper la femme, de la transfuser, s’il y a un manque de
groupe sanguin, d’aller et de revenir au centre national de
transfusion sanguine, c’est trop tard (Un médecin de
l’hôpital).
Une
femme présentant un HRP est venue tardivement, à un
stade avancé. Cette femme n’avait pas été
suivie, il n’y avait aucun renseignement, pas de carnet de
CPN. Elle était accompagnée par une seule vieille
qui a laissé la patiente ici (CMC) et s’est
retournée. Comme la tête était déjà
là, on a voulu accélérer l’accouchement.
Après l’accouchement, elle a saigné, elle est
décédée. L’HRP est la première
cause de mortalité maternelle. Quand la femme est suivie,
on peut prévoir. Le signe d’alarme est
l’hypertension artérielle car une tension très
élevée entraîne un décollement du
placenta. Quand la femme est abandonnée à
elle-même, qu’elle vient avec cette pathologie au
dernier stade, on ne peut éviter (Un médecin
stagiaire du CMC).
À
cette cause médicale s’en ajoutent d’autres,
il existe des erreurs chirurgicales comme l’occlusion
provoquée lors d’une opération que nous avons
mentionnée précédemment. Un accident au
cours de l’anesthésie est possible. Un cas de
mortalité a été cité suite à
un arrêt cardio-respiratoire de l’opérée
et à l’incompétence de l’anesthésiste
qui ne savait pas pratiquer l’intubation. Le manque de
médicaments est une cause de décès. Nous
avons déjà relevé les insuffisances dans les
maternités de référence, les ruptures de
médicaments d’urgence et de prise en charge.
Une
femme du personnel était hypertendue. Elle était en
travail depuis deux jours. Le deuxième jour, on l’a
prise au bloc en urgence. La nuit, on l’a césarisée,
elle est sortie, elle a fait une chute de tension. Nous l’avons
envoyée au CHU, mais c’est en cours de route qu’elle
a rendu l’âme (Une sage-femme du CMC).
Les
familles ne peuvent pas payer les médicaments pour les
traitements lourds d’infection, d’éclampsie.
Les femmes meurent de pauvreté et d’un déficit
en capital social (pauvres, handicapées, jeunes filles
tombant accidentellement enceintes).
Une
femme handicapée est morte la semaine dernière par
manque de médicaments. On a fait des bons partout. D’ici
qu’on trouve les médicaments, elle est déjà
morte (la matrone de l’hôpital).
Les
jeunes filles tombent enceintes. Ce sont des filles démunies.
Elles n’ont jamais fait de CPN. Elles tombent ici anémiées,
les parents sont sans moyens… Beaucoup meurent des suites
d’avortements. Quelqu’un cherche à les faire
avorter dans le quartier, il perfore l’utérus, elles
viennent avec des saignements. On les réfère au
CHU. Elles ont perdu beaucoup de sang (Sage-femme d’un
CMC).
Le tout pourrait se
résumer à ces expressions fréquemment
utilisées par les femmes. Il faut accoucher entre « sauve
qui peut » et débrouillardises… Faut-il
alors s’étonner que les plus affaiblies et les plus
pauvres y laissent leur vie ?
Abréviations
|
|
ATS
|
Agent Technique
de Santé
|
|
CES
|
Certificat
d’Etudes Spécialisées. Cette abréviation
utilisée au service de Gynécologie-Obstétrique
du CHU désigne les médecins préparant le
certificat d’Etudes Spécialisées en
Gynécologie-Obstétrique.
|
|
CHU
|
Centre
Hospitalo-Universitaire
|
|
CMC
|
Centre Médical
Communal
|
|
CNTS
|
Centre National
de Transfusion Sanguine
|
|
CPN
|
Consultation
Prénatale
|
|
CS
|
Centre de Santé
public de soins de santé primaires
|
|
HRP
|
Hématome
Rétro Placentaire
|
|
IEC
|
Information
Education Communication
|
|
IST
|
Infection
sexuellement transmissible
|
|
PEV/SSP/ME
|
Programme
Elargi de Vaccinations/Soins de Santé
Primaires/Médicaments Essentiels
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SMI
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Santé
Maternelle et Infantile
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Bibliographie
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LE TRAVAIL DES
SAGES-FEMMES, ENTRE SAVOIR TECHNIQUE ET NORMES
PRATIQUES
Patricia
Vasseur
En
Afrique subsaharienne, tant pour des raisons épidémiologiques
qu’anthropologiques, aborder la santé maternelle de
« manière positive » oblige à
s’intéresser aux pratiques de celles qui devraient
aider à son maintien : les sages-femmes ,
à leurs identités, mais aussi à leurs
conduites « techniques » qui ne peuvent se
confondre avec une « mécanique ».
Comme
le remarquait de Certeau (1994), les gestes englobent des
mouvements du corps et de l’esprit ainsi, ajouterons-nous,
que des raisonnements médicaux élaborés dans
l’exercice quotidien. C’est sans doute pourquoi,
avoir des compétences « théoriques »
pour sauver des vies, ne signifie pas pour autant les appliquer.
C’est à
partir d’une observation participante des pratiques des
sages-femmes lors de leur socialisation initiale dans leur
« corps professionnel que nous traiterons cette
question des « gestes » médicaux et
observerons comment le contenu de la formation initialement
acquise se transforme lors des pratiques quotidiennement
effectuées.
De
l’apprentissage du métier à la pratique et
aux normes qui en découlent.
Au cours de leurs
trois années de cursus scolaire, les futures sages-femmes
sont formées à la santé reproductive et
communautaire, aux soins infirmiers, à la physiopathologie
générale, à la législation et à
la déontologie médicale.
L’apprentissage
de la théorie de la santé reproductive domine la
formation et représente environ la moitié de
l’ensemble des enseignements. L’initiation pratique
est effectuée sous la forme de stages hospitaliers, d’un
stage rural d’un mois et, d’un nombre considérable
de gardes. Celles-ci se déroulent dans les unités
gynéco-obstétricales des différentes
structures étatiques où, sous couvert de leurs
aînées diplômées, les étudiantes
sont censées acquérir des techniques et des
raisonnements médicaux permettant d’effectuer des
gestes préventifs, curatifs, voire salvateurs.
L’enseignement
théorique vient appuyer les acquisitions techniques et est
supposé permettre aux futures sages-femmes d’identifier
les risques fragilisant l’avenir sanitaire de la femme
enceinte. C’est pourquoi, elles doivent savoir effectuer
une prise en charge (élaboration d’un diagnostic et
d’un pronostic, et décision d’un traitement),
prendre une décision de transfert des patientes dans des
structures sanitaires de référence offrant des
meilleures chances de survie maternelle et néonatale.
L’obtention du
diplôme d’État sanctionne cet apprentissage
qui devrait, dès lors, les impliquer dans la réduction
de la mortalité materno-fœtale et néonatale.
Leurs propos confirment qu’elles sont fortement imprégnées
par leur rôle sanitaire, tout au moins « théoriquement ».
Par
ailleurs, de manière plus large, la profession de
sages-femmes est régie par des normes officielles
nationales
corroborées par des normes internationales, et un ordre
professionnel garant d’un code de déontologie .
Deux systèmes
de normes techniques et législatifs bornent donc
l’apprentissage du métier de sage-femme. Mais
« passons à la pratique ».
Lors de leurs débuts
professionnels, les lieux d’exercice offrent une grande
diversité. Ils vont de la clinique privée au
dispensaire rural en passant par le centre hospitalier. Selon les
circonstances, les nouvelles diplômées entrent dans
une équipe ou sont totalement isolées.
D’entrée
de jeu, ces différentes composantes conditionnent les
modalités de la pratique. Mais quelque soit le lieu,
l’observation montre surtout, dès
l’issue de la phase d’initiation et
d’adaptation de deux à trois mois, que les pratiques
quotidiennes des sages-femmes s’écartent des normes
enseignées. Globalement, la plupart des conduites
techniques tendent à ressembler aux pratiques mises en
œuvre par les sages-femmes plus anciennes.
Tout au long de la
première année professionnelle des sages-femmes,
les techniques enseignées évoluent et des
techniques « idéales » et scolaires
sont remodelées successivement par les nouvelles
expériences professionnelles cliniques.
La
sage-femme novice ayant appris à appliquer une technique
élaborée dans un cadre sécurisé, doit
s’adapter à un contexte « réel ».
Elle doit en quelque sorte négocier ses apprentissages
afin de les rendre opérationnels. De cette négociation
émergent des normes pratiques techniques, régies
par un ensemble de logiques
que nous avons identifiées. L’assemblage de
celles-ci constitue les « normes pratiques» de
fonctionnement des services de santé.
Sans vouloir être
exhaustif, nous pouvons dégager les plus cruciales de ces
normes de conduites.
Le
primat de l’urgence
L’urgence est
au cœur de la pratique, sous-tendue par la crainte du décès
maternel. Tout au moins dans les propos, cet aspect construit une
part de la responsabilité professionnelle.
Il
m’arrive rarement de m’énerver, quand la femme
refuse de pousser là ça m’énerve parce
que je ne veux pas que le bébé souffre. Je sais pas
peut être qu’elles ne comprennent pas trop. Mais
assez souvent elles risquent de perdre leur bébé au
moment de l’expulsion de la tête, bon elles ne
poussent pas ou elles poussent très mal, des efforts un
peu désordonnés, là ça me met mal à
l’aise (Diplômée depuis 15 ans).
Une grande importance
est accordée à la séquence finale de la
mécanique obstétricale et à ce qu’elle
engage comme risque de décès fœtal, et si les
évènements sont divers, l’urgence est
toujours prégnante et crainte parce qu’elle survient
de façon inopinée.
Pallier cette
imprévisibilité est donc un des premiers objectifs
de la sage-femme nouvellement diplômée. Chacune s’y
prépare. L’une emplie les poches de sa blouse de
consommables, l’autre s’enquiert d’un
tensiomètre auprès du médecin de garde, une
troisième fait le tour du service en prenant la garde :
Moi,
je n’ose pas rester là sans pour autant regarder
tout ce qui se passe, il faut que je sache tout ce qui se passe
dans la salle, parce que si quelque chose arrive, je serai
responsable... » (Sage-femme, un mois de pratique).
De
plus, dans les services où nous sommes allées,
toutes détiennent une trousse d’urgence
« minimale »
ainsi que la clé d’une armoire à pharmacie où
sont stockées des réserves.
Ces constats ramènent
à la formation de base : la sage-femme apprend à
définir l’urgence par rapport au risque de décès.
Elle apprend à discerner les niveaux de risque, et met en
place des interventions prévues et enseignées.
Mais si cette urgence
est omniprésente dans les discours et sous-tend les
comportements professionnels des sages-femmes, il n’est pas
certain que cette conception engage des pratiques idoines.
Un
principe d’enclenchement
Un
enfant vient de naître, la mère est délivrée
du placenta puis rallongée sur la table, et recouverte
d’un pagne sec. Elle est seule, la salle d’accouchement
est pleine, chacun est affairé. SF est en train de remplir
un dossier. Soudain, un bruit métallique provient de la
table de la patiente ayant accouché une heure plus tôt.
SF se lève brusquement, se dirige d’un pas précipité
vers la patiente, pensant que celle-ci fait une « crise »
Le reste de l’équipe accourt : seul moment où
SF et les matrones montrent leur vivacité. Ensuite, SF
attend tranquillement et en silence que le tensiomètre, le
bassin et les gants soient apportés, afin de contrôler
la tonicité utérine, puis enchaîne calmement
les gestes les uns après les autres.
HB
vient d’accoucher une patiente, s’assure qu’elle
saigne « normalement », vérifie la
tonicité utérine puis quitte la salle. Le bureau de
la sage-femme est un peu éloigné de la salle
d’accouchement. Elle laisse la patiente aux soins de la
matrone pendant qu’elle remplit le dossier obstétrical.
Vingt minutes plus tard, la matrone vient la chercher : « la
parturiente saigne ». HB lâche immédiatement
son stylo et accourt. Elle constate le saignement, elle enfile
des gants, glisse le bassin métallique sous le siège
de la patiente, met un peu de Bétadine sur le gant et
effectue la révision utérine. Elle entreprend ainsi
la prise en charge d’hémorragie du post-partum
immédiat selon les normes du protocole de service. Sur la
demande de HB, j’injecte en intramusculaire l’ocytocine,
pendant qu’elle effectue la révision, puis elle vide
la vessie à l’aide d’une sonde métallique.
En quelques minutes, le seuil critique est dépassé,
l’utérus a retrouvé sa fermeté, le
saignement s’est tari.
Le processus
d’urgence se déclenche lors de l’apparition
d’un signe franc, qui, selon les contextes de pratique, est
identifiable aussi bien par un personnel spécialisé
que par un personnel peu formé. Sans être exhaustif,
citons : l’imminence d’une expulsion [risque de
déchirure périnéale, de chute et d’état
de mort apparente du nouveau-né], un saignement [risque de
décès], une phase aiguë d’éclampsie
[risque de coma]. Une fois enclenché, le processus évolue
toujours de la même façon, comme l’illustre la
description précédente. Sous l’effet de
surprise, la sage-femme s’immerge totalement dans
l’événement médical. L’acte
d’intervention est de courte durée et progresse vers
une phase de surveillance rapprochée de la patiente, une
fois le risque de décès jugé maîtrisé.
Un fait
ordinaire : illustration de la norme de l’urgence
Il
est 15 heures et, comme lors de nos précédentes
rencontres, SF et moi partons manger. Le grand plat est installé
entre les deux lits de la salle de repos, sur une tablette. Nous
sommes suffisamment près de la salle d’accouchement
pour entendre ce qui s’y passe. Pendant le repas, la
matrone reçoit une parturiente, sans en informer SF, ce
qui semble aller de soi. Le repas terminé, nous retournons
en salle. SF y découvre la parturiente seule, en train de
pousser. Après l’avoir examinée, elle
l’installe sur le bassin, la tête fœtale est
engagée à partie basse. Nous apercevons les cheveux
de l’enfant. Rien n’est prêt, ni pagne, ni gant
d’accouchement, ni matériel, ni sac à
placenta, ni savon liquide, ni bain chaud .
Sur les instances de SF, j’apporte la boîte
d’accouchement, mais, le temps de l’ouvrir, l’enfant
naît. SF dépose l’enfant sur l’extrémité
de la table d’accouchement, à côté du
bassin, coupe le cordon ombilical, et l’enveloppe dans le
foulard de tête de sa mère. L’urgence
d’imminence d’expulsion est écartée, le
périnée ne s’est pas déchiré et
l’enfant a crié. Maintenant, SF n’a plus qu’à
attendre le décollement placentaire. Bien entendu, elle
est intervenue auprès de cette parturiente sans
connaissance de son dossier. L’unique question, qui précède
l’expulsion, concernait sa parité.
Accoucher une
parturiente sans avoir préalablement sorti le matériel
et sans consulter le dossier sont des faits courants. Ce qui
souligne que, contrairement aux propos énoncés,
d’une manière générale, les
sages-femmes n’anticipent pas l’urgence. Elles en
attendent les « signes » d’une
urgence ; dans le cas cité, « l’envie de
pousser ».
Une
patiente est hospitalisée pour syndrome toxémique,
et antécédent d’éclampsie, elle est
déjà traitée par Valium® en perfusion,
reste dans un lit sans surveillance spécifique .
Après une journée d’hospitalisation, elle
fait une nouvelle crise d’éclampsie. SF se rend
compte que la patiente ne reçoit plus son traitement
anti-éclamptique. Celui-ci n’avait pas été
renouvelé lors du changement flacon de glucosé. Une
fois le constat effectué, la professionnelle injecte en
intraveineux direct le Valium, mais ne dispose pas de canule à
mettre dans la bouche de la patiente, pourtant vivement
conseillée, afin d’éviter la morsure de
langue. Dès son arrivée, le médecin-chef de
service la réclame. Celle-ci aurait due être au
chevet de la patiente dès son hospitalisation. L’équipe
reste un bon moment à son chevet, la tension artérielle
est prise, le Valium est réinjecté dans le flacon,
puis le médecin donne des consignes de surveillance. Cette
fois, la patiente sera revue par SF et les matrones à
plusieurs reprises.
Ici
la patiente est connue pour sa pathologie, elle est effectivement
hospitalisée pour un syndrome toxémique. Néanmoins,
on constate que les modalités de la prise en charge ne
correspondent pas à la pathologie. La surveillance
tensionnelle, la vérification de la prise du traitement
n’ont pas été effectuées et le
matériel de sécurité fait défaut
(canule). Il faut l’apparition d’une crise patente
pour que la patiente soit prise en charge, en urgence. À
ce moment, une fois présentés des signes francs, le
seuil de risque vital s’élève dramatiquement.
À l’issue de la « crise », la
surveillance rapprochée de la patiente reprend. Nous
voyons ici que ce n’est qu’après avoir
« rebasculé » dans l’urgence
patente que la prise en charge a été effective.
En
début de nuit, SF reçoit une patiente, madame
Traoré. Après l’examen clinique, SF estime
que la patiente est en début de travail. Elle a rompu la
poche des eaux, SF décide par conséquent de la
garder en salle d’accouchement. Elle présente
quelques signes cliniques faisant suspecter une disproportion
fœtopelvienne. La présentation céphalique est
haute, l’examen clinique du bassin montre son étroitesse.
Au cours de la nuit, la patiente se manifeste de temps à
autre, SF me demande de l’examiner, la dilatation reste
stationnaire. SF attend. Pendant ce temps, le travail autre
afflue. Plusieurs parturientes accouchent. Vers 23 heures, une
patiente ne répondant pas au traitement anti-hypertenseur
est césarisée, une autre, hospitalisée pour
fausse-couche, saigne, une aspiration manuelle intra-utérine
doit être effectuée. Arrive le petit matin, la
parturiente dont le travail obstétrical ne progressait
pas, est toujours là, mais les signes cliniques
s’aggravent. Après l’avoir moi-même
réexaminée, je constate la teinte du liquide
amniotique et l’apparition d’une bosse sérosanguine.
Il est maintenant huit heures du matin, et SF n’a pas
examiné Madame Traoré depuis quatre heures. Il
s’avère que, prise dans le flot de la garde, SF a
oublié la présence de la patiente. Lors de
l’arrivée de sa collègue de relève, SF
lui montre les dossiers des patientes, en omettant Madame Traoré.
Nous apprendrons, par un concours de circonstance, que celle-ci
subira finalement une césarienne le jour même, vers
quatorze heures.
Très
largement, passé le moment de l’urgence, il semble
que les sages-femmes perdent de vue les situations à
moindre risque. De cette façon, elles font implicitement
des choix, en donnant priorité aux situations où le
risque de décès domine de façon flagrante.
Or attendre l’installation d’un signe franc
sous-entend attendre de fait la mise en place de la pathologie,
et l’apparition d’un danger vital pour la patiente.
Mais une fois dans
l’urgence, la sage-femme doit « faire vite ».
C’est pourquoi nous observons un double processus
conjuguant l’attentisme et la prégnance de
l’urgence.
Ces scènes se
reproduisent quotidiennement, et l’urgence devient
familière, habituelle et ne se lit plus comme un « raté »
de l’action mais comme la norme : un fait ordinaire.
Dès lors, ces
praticiennes ne se mobilisent véritablement que face à
des cas d’urgence avérés et de manière
paradoxale, cette forme d’appréhension de l’urgence
conduit donc à des pratiques d’attentisme.
L’existence
de « pratiques sécuritaires »
Cependant, les
sages-femmes instaurent aussi diverses pratiques sécuritaires
leur permettant de canaliser, voire d’éviter, les
complications les plus fréquemment rencontrées.
Présentons deux situations illustratives de ces conduites.
Autour
de l’expulsion fœtale
L’expulsion est
l’étape finale de la naissance de l’enfant où,
suite à une série d’efforts volontaires de la
mère associés à la contraction spontanée
de l’utérus, l’enfant est extrait du corps
maternel.
Cette séquence
relève de la mécanique obstétricale. Une
fois le col utérin entièrement ouvert, le mobile
fœtal s’engage dans le bassin, passe les trois
niveaux suivant un processus hélicoïdal jusqu’à
un palier à partir duquel la professionnelle ordonne à
la patiente de pousser. L’étape de la poussée
est d’une durée variable (en moyenne d’une
vingtaine de minutes). Elle est interrompue sur décision
de la professionnelle, dès lors que la présentation
apparaît à un niveau précis de la vulve.
Vient alors l’étape du dégagement de la
présentation. Une fois l’enfant né, le corps
maternel prend un repos physiologique avant l’expulsion
placentaire.
Pour les sages-femmes
avec lesquelles nous nous sommes entretenues, l’étape
de l’expulsion fœtale représente à la
fois le « risque de décéder »
et le pronostic vital de l’enfant.
Une
parturiente en travail appelle SF. Elle l’examine et
vérifie l’évolution du mobile fœtal.
Sans un mot, elle glisse le bassin sous le siège de la
parturiente et lui dit de pousser. La mère pousse deux à
trois fois, sans résultat. La tête de l’enfant
ne descend quasiment pas. SF réitère son ordre. La
tête de l’enfant progresse lentement dans le bassin.
Sur un ton ferme, SF lui demande de continuer à pousser.
La patiente ne pousse pas et commence à se tortiller sur
la table d’accouchement. SF élève la voix et
lui dit qu’elle est capricieuse.
SF commence très
calmement la phase des efforts expulsifs. Dès que la femme
ne répond plus aux ordres, SF change de tactique pour
diriger la parturiente et la faire pousser. Cette attitude, à
la fois autoritaire et maternante, semble spécifique de
l’expulsion.
Nous insistons sur la
particularité du comportement à ce moment précis,
car l’urgence ressentie par les professionnelles conduit à
la fois à de l’attention mais peut aussi virer à
une certaine « violence ».
HB
me décrit un accouchement effectué en dehors de nos
rencontres. Elle me raconte avoir frappé une malade. Elle
la décrit comme étant indisciplinée, impolie
et agitée. Elle avait arraché la perfusion, avait
bousculé la table de réanimation. Elle me précise
s’être laissé aller à « donner
des coups de pieds ». La patiente avait « ameuté »
tout le quartier, et le gardien lui avait même dit qu’il
n’avait pas pu dormir. Elle m’explique qu’au
moment de l’expulsion, la femme a refermé les jambes
après le dégagement de la tête, HB ne pouvait
pas dégager les épaules alors elle l’a
frappée. Elle me dira : « je vous jure
Patricia, c’est la première fois que je frappais une
malade ». Le lendemain, la patiente se plaint auprès
d’une parente des mauvais traitements de la sage-femme. La
parente est technicienne supérieure, elle connaît
HB. Elle dit à l’accouchée qu’elle a dû
être très indisciplinée pour que HB la
frappe. (Six mois de pratique)
Dans cette
description, HB présente la violence comme un dernier
recours. La situation devenait urgente, il fallait agir
rapidement, l’enfant se mettait en hypoxie par compression
du cordon ombilical.
SF
dirige l’expulsion d’une jeune fille de seize ans.
L’expulsion se déroule comme nous l’avons
précédemment décrit. Cette fois, l’expulsion
est plus longue, la jeune fille est plus agitée que la
précédente. Elle crie à plusieurs reprises,
SF ordonne de pousser en criant également. Sur ces
entrefaites, la matrone arrive. Elle sectionne la cordelette de
protection qui entoure le ventre de la jeune parturiente, la
frappe, l’insulte, lui dit qu’il faut pousser, et
enfonce son avant-bras au niveau de l’estomac. Quelques
minutes plus tard, l’enfant naît. Un peu plus tard,
une tante de la jeune fille arrive, la matrone et elles se
connaissent, elles sont parentes. La parturiente dit qu’elle
a été giflée, alors la matrone répond
que si elle avait su qu’elles étaient parentes, elle
aurait frappé encore plus fort. Lorsque nous reparlons de
l’accouchement, SF me dit : « je n’ai
jamais eu d’accouchement comme cela ». Elle
estime avoir « dépensé beaucoup
d’énergie avec cette parturiente ». Selon
elle, l’expulsion a été longue et elle est
restée longtemps à son chevet. Elle me dit : «
je lui ai expliqué plusieurs fois, et elle n’écoutait
pas ».
Dans cette situation,
la matrone est intervenue, jugeant peut-être que la
parturiente s’agitait excessivement. Mais la violence
devient physique. La matrone insulte, frappe, et pratique une
expression abdominale. Selon la SF, la violence verbale et
physique de la matrone ne relève pas de la méchanceté.
Elle me la décrit comme « gentille ».
Elle
est gentille avec les patientes, elle est très gentille,
elle s’occupe très bien des patientes, elle lave
même leurs habits, oui elle les nettoie très
proprement, elle fait le nursing très proprement, elle est
très gentille avec les patientes... C'est peut-être,
la petite l’a un peu énervée, mais elle est
excellente.
Les
violences physiques et verbale - qui allaient bien au delà
de celle que nous avons rencontrée
- ont été répertoriées dans d’autres
travaux (Jaffré & Prual 1993,
Jaffré & Olivier de Sardan 2003, Jewkes 1988).
Lors
de la description de la violence physique observée au
cours de la prise en charge de l’expulsion, nous avons
indiqué que la matrone utilisait l’expression
abdominale ,
consistant à appuyer sur le fond utérin avec
l’avant-bras, puis à diriger la pression vers le
pubis, afin de « pousser » l’enfant
hors de la filière pelvienne. Ce geste s’effectue
conjointement aux efforts expulsifs de la parturiente. La
pratique de l’expression abdominale devient systématique
et s’accompagne d’une interaction verbale agressive
(débit de parole précipité, ton élevé),
et d’une interaction gestuelle brusque. Ayant été
pratiquée abusivement maintes fois, dans des conditions
défavorables, cette manœuvre a provoqué des
décès fœtaux, ainsi que des lésions
vaginales et périnéales sévères.
Cependant, elle reste largement usitée et les jeunes
sages-femmes sont témoins régulièrement de
cette pratique.
Ils
[les aînées et supérieurs] ont fait
« l’expression » que je redoute
d’ailleurs, on nous interdit dans les cours. En théorie
on nous dit il faut éviter les expressions mais… En
pratique je pense que quand il n’y a pas de forceps, je
pense qu’il faut « expressionner» pour
aider au dégagement… Parce qu’il faut le
faire parfois… Lorsque j’étais en stage, je
me suis rendu compte que ce qu’on te dit sur les feuilles,
ce qu’on te dicte et ce qui se fait sur le terrain c'est
différent, comme l’expression par exemple, ils te
disent que non, il faut pas « expressionner »,
même les médecins parfois ils font l’expression
parce qu’ils ne veulent pas, je sais pas je pense qu’ils
ne veulent pas utiliser les forceps parce que les cuillères
ça crée quelques problèmes parfois, mais je
pense pour eux il est plus facile d’ « expressionner »,
j’ai vu, ce n’est pas la première fois que je
vois l’expression, je l’ai vue plusieurs fois à
l’hôpital.
Selon ce principe, la
sage-femme est en fait face à deux éventualités.
Soit la parturiente accouche en deux ou trois efforts et elle
dirige peu, voire pas du tout l’expulsion; soit
l’étape nécessite plus d’efforts et la
sage-femme utilise systématiquement l’expression
abdominale. La pratique de l’expression abdominale devient
ainsi une autre norme pratique. Sur l’année
d’observation, toutes les sages-femmes rencontrées
pratiquaient l’expression. Dans cette perspective, il nous
semble légitime que celle qui ne l’utilise pas se
marginalise dans son groupe professionnel.
Autour
du post-partum
L’enfant né,
après une quinzaine de minutes de repos physiologique,
l’utérus se contracte à nouveau, provoquant
ainsi l’expulsion du placenta. À ce moment, pour
aider la patiente, la sage-femme doit empaumer l’utérus
avec une main, le pousser vers la filière vaginale et
conjointement, avec l’autre main, empoigner le cordon
ombilical afin de guider le placenta. Pour éviter les
rétentions placentaires, aucune traction violente ne doit
être exercée sur le cordon ombilical. De même,
afin d’éviter les prolapsus et inversions utérines,
la parturiente ne doit pas « pousser ». Il
revient à la sage-femme d’effectuer elle-même
l’expulsion du placenta.
Celui-ci est ensuite
examiné afin qu’au moindre doute sur son
intégralité, une révision utérine
soit effectuée. Le geste consiste à introduire la
main dans l’utérus et à en extraire les
résidus. Induisant des risques d’infection et de
perforation utérine, il doit être effectué
sans brutalité, à bon escient, et répété
le moins possible. Pendant les deux heures suivantes, la
parturiente présente des risques hémorragiques et
doit donc être surveillée régulièrement
plusieurs fois dans l’heure. De même, la tonicité
utérine, le saignement vulvaire, la tension artérielle
et le pouls doivent être contrôlés. Si la
parturiente n’a pas excessivement saigné pendant les
deux heures de suivi, elle peut quitter la salle d’accouchement
et bénéficier d’une surveillance moins
stricte.
Voici maintenant
comment tout ceci est effectué in vivo.
HB
accouche une parturiente. Après quelques efforts
expulsifs, la mère donne naissance à son troisième
enfant. HB pose l’enfant sur la table aux pieds de la mère,
elle clampe et coupe le cordon ombilical. L’enfant est
enveloppé dans un pagne et confié à la
matrone qui débute les soins. HB examine le périnée,
voit qu’il est intact. Elle rassemble une partie du
matériel d’accouchement dans l’évier en
attendant le décollement placentaire. Quelques minutes
plus tard, elle pose sa main sur l’utérus, le sent
contracté. Elle se place sur le côté de la
mère, prend le cordon dans une main, pose l’autre
main sur le fond utérin et pendant qu’elle dirige le
placenta, elle demande à la patiente de pousser doucement.
Le placenta est expulsé immédiatement, puis mis
dans un sac en plastique. Il sera par la suite récupéré
par la famille. Ensuite, HB injecte un utérotonique en
intramusculaire, sonde la vessie puis masse l’utérus.
Elle attend plusieurs minutes, vérifie la tonicité
utérine, puis allonge la parturiente et la recouvre d’un
pagne. Pendant la première heure, HB vérifie à
plusieurs reprises les paramètres de surveillance.
Lorsqu’elle quitte la salle pour remplir le dossier,
l’infirmière prend le relais. HB ira quand même
vérifier de temps à autre. Elle transfère
totalement la surveillance au reste de l’équipe dès
que la mère va dans un lit de « suites de
couches » (Un mois de pratique).
Cette scène
décrit la prise en charge d’une délivrance
placentaire. Nous voyons qu’HB ne vérifie pas
l’intégralité placentaire et que la
surveillance s’effectue en partenariat avec l’agent
subalterne. Comme le dit une sage-femme exerçant depuis
cinq ans, lors d’une discussion nocturne : « oui,
le placenta on a appris à le vérifier mais on ne le
fait jamais ».
Attribuer
l’absence de vérification placentaire uniquement à
de la « négligence » nous semble
limitatif. En effet, d’autres significations s’attachent
à ce geste comme lorsque le sang rappelle une impureté
dont le soignant devrait se protéger
ou lorsque l’examen clinique du placenta génère
« un sentiment de dégoût et de crainte ».
En effet, l’examen placentaire met en jeu « le
nez et l’œil », comme le souligne Jaffré
(2003) et l’absence de vérification placentaire peut
ainsi entrer dans un procédé d’évitement.
Une « anthropologie des sensibilités et des
« sensorialités » relève que
« les
conduites des acteurs correspondent autant à
d’involontaires mouvements du corps, comme la fuite et le
dégoût devant certains symptômes, qu’au
respect des normes sociales idéales... »
(Jaffré, ibid.
2003).
Un
relâchement des normes de sécurité
La
surveillance
HB
dirige un accouchement. Elle procède comme lors de sa
garde précédente jusqu’à l’expulsion
du placenta. Une fois le placenta mis dans le sac plastique, elle
vérifie la tonicité, elle sonde la vessie, injecte
l’utérotonique puis change de gants et se prépare
à recoudre le périnée. Une fois la réfection
terminée, HB vérifie la tonicité utérine,
prend la tension artérielle et confie la surveillance à
l’infirmière. Après une heure, elle vérifie
une nouvelle fois la tonicité et l’écoulement
sanguin (cinq semaines de pratique).
Après quelques
gardes, la professionnelle modifie la prise en charge de
l’accouchée. La tension artérielle n’est
pas régulièrement vérifiée et la
vessie n’est pas systématiquement vidée,
alors que la recherche de saignements persiste, mais avec
parcimonie. Conjointement, à ce processus, la sage-femme
délègue la surveillance du risque hémorragique
à un agent subalterne.
SF
effectue un accouchement. Elle palpe l’utérus, vide
la vessie, prend la tension artérielle. SF est affairée
autour de la patiente, rassemble et nettoie le matériel,
prépare l’injection d’ocytocine, allonge la
parturiente et la recouvre d’un pagne. Une trentaine de
minutes après l’accouchement, la parturiente fait un
malaise. Voyant ses mouvements convulsifs, SF pose sa main sur
l’utérus, constate l’atonie, effectue la
révision, puis contrôle la tension artérielle.
(Trois semaines de pratique)
La succession de ces
descriptions montre qu’au fil des semaines, la sage-femme
relâche la surveillance directe du post-partum et la
délègue à l’agent subalterne. Les
contrôles sont espacés, par manque de stimulation,
l’utérus devient atone et se gorge de sang, ce qui
entraîne la pratique des révisions utérines
pour « hémorragie ».
SF
accouche une parturiente. Elle fait les gestes devenus maintenant
habituels dont la révision utérine après
l’expulsion placentaire, puis s’affaire à la
suite de sa journée. La garde est chargée, les six
tables d’accouchements sont occupées. Près
d’une heure plus tard, alertée par le son métallique
de la table de l’accouchée, elle se précipite.
Elle découvre une mère consciente. Elle demande le
tensiomètre, des gants et le bassin à la matrone,
et entreprend une nouvelle révision utérine, puis
me demande de prendre la tension artérielle.
Après huit
mois de pratique, la sage-femme est dans un processus routinier.
Etant maintenant habituée à « réviser »,
il lui faut un temps de réflexion pour interrompre son
geste. L’expérience répétée de
situations « à risque », l’incite
à mettre en place des sortes de techniques préventives
« automatiques ».
Ce faisant, elle
transforme un geste thérapeutique, en acte préventif.
Nous la voyons anticiper l’hémorragie utérine
en systématisant la pratique de la révision
utérine. De la même façon, elle espère
prévenir la souffrance fœtale en effectuant
l’expression abdominale…
Cette inquiétante
dérive du « thérapeutique »
vers « l’automatique » se normalise
globalement sur une période de trois mois.
Ce processus n’est
pas sans conséquence puisque la mise en œuvre de ces
gestes inutiles peut entraîner une part non négligeable
des infections puerpérales. De même, l’expression
abdominale peut induire des risques de prolapsus et de lésions
périnéales.
Ces circonstances
font que les critères cliniques témoignant d’un
danger pour une patiente se déplacent. La démarche
de prévention initialement acquise est remplacée
par celle où des gestes thérapeutiques
éventuellement interdits (expression abdominale) sont
utilisés à des fins « préventives ».
Par là même, la sage-femme se « réapproprie »
la prévention en la conformant aux normes de sa pratique
et non aux « cas objectifs » se présentant.
Logique
de raisonnement médical algorithmique : une
histoire de gestes
Regardons maintenant
de plus près le déroulement du suivi prénatal.
La consultation est standardisée en plusieurs séquences :
interrogatoire, prise des « constantes »
(taille lors de la première consultation, poids, albumine
urinaire, tension artérielle, pouls et température
à chaque consultation, examen obstétrical se
déroulant toujours « de la tête aux
pieds »: aspect général, examen des
conjonctives, palpation de la thyroïde, des seins, de
l’abdomen, mesure de la hauteur utérine, contrôle
de la position puis de la vitalité fœtale, palpation
des mollets. L’examen se termine systématiquement
par l’examen cervical (toucher vaginal). Viennent ensuite
un éventuel complément d’interrogatoire, une
prescription thérapeutique et des conseils (hygiène
de la femme enceinte …).
En pratique, la
sage-femme gère différents types de consultations,
la consultation prénatale obligatoire, la consultation
occasionnelle au cours de la grossesse, la consultation de mise
en travail obstétrical et la consultation d’urgence.
Une nouvelle fois confrontons ces normes théoriques aux
pratiques quotidiennes.
L’omission
de certains gestes
CS
a pris ses fonctions depuis trois semaines. Elle reçoit
des patientes tous les matins. Elle fait entrer la première
et, après les salutations, son aide prend les constantes
(pesée, taille, recueil urinaire, tension artérielle).
Une fois la patiente assise, CS lui demande si elle va bien
pendant qu’elle cherche simultanément quelques
renseignements sur le carnet de maternité .
La patiente retire ses chaussures et s’installe sur la
table d’examen. CS examine les conjonctives, palpe la
thyroïde, puis les seins. Elle passe sa main le long des
mollets à la recherche d’œdèmes.
Ensuite, elle relève le grand pagne et accède à
l’abdomen. Elle glisse le mètre ruban sous les
ceintures de perles et mesure la hauteur utérine, puis
écoute les bruits du cœur fœtal avec le
« stéthoscope de pinard » Elle palpe
l’abdomen afin de repérer la présentation
fœtale. Ensuite, elle demande à la patiente de
remonter les petits pagnes au-dessus du pubis, sort de sa poche
un doigtier, et examine le col utérin. L’examen
terminé, la patiente se lève. Pendant qu’elle
replace ses pagnes et met ses chaussures, CS remplit le registre
des consultations, le carnet de maternité et établit
l’ordonnance. Une fois assise, elle explique la
prescription et insiste sur la prise des médicaments.
Quelques semaines
plus tard, je retrouve CS. Elle procède toujours de la
même façon, la recherche d’albumine urinaire
est le seul examen omis.
Nous insistons sur le
déroulement de la consultation car à un mois de la
remise des diplômes, toutes les sages-femmes procèdent
de cette façon. Après deux mois de pratiques,
chacune omet respectivement quelques gestes. Ils concernent plus
particulièrement le recueil urinaire et la palpation
thyroïdienne, plus rarement la coloration des conjonctives
ou la palpation abdominale. Nous insistons sur l’omission
de la palpation étant donné sa valeur pronostique
d’accouchement. Nous constatons ainsi que, rapidement,
certains gestes sont « laissés pour compte »,
notamment ceux présentant un faible intérêt
interprétatif, ou obligeant à des investigations
paracliniques plus poussées lorsque les résultats
sont positifs.
Des gestes parfois
vides de sens
Nous
sommes en fin de journée, SF a reçu une vingtaine
de patientes en consultation, il est quatorze heures. Depuis neuf
heures, elle pose les mêmes questions, effectue les mêmes
gestes, écrit des informations sur le registre et les
transcrit sur les carnets de maternité, puis établit
des prescriptions, presque toujours analogues les unes aux
autres. SF parle de moins en moins, le "bonjour" n’est
plus systématique. Une des dernières patientes
entre. La matrone qui l’assiste prend la tension artérielle
et annonce 9/8. SF lève la tête, surprise. Elle
commence à inscrire un résultat différent,
en arguant qu’« elle a une tension pincée,
elle doit avoir 9/6 », au même moment, la
tension était reprise, et est chiffrée en fait à
10/7. (Sept mois de pratique)
Cette situation
montre que SF cherche « à tout prix »
à rendre le résultat interprétable. En
commençant à inscrire un résultat différent
de celui s’affichant, elle s’attache à
produire du « normal ». Elle opte donc
systématiquement pour l’eutocie. Ainsi un acte se
vide de son sens.
Des gestes
sélectionnés
KD
reçoit une patiente de cinq mois de grossesse, traitée
par antispasmodique, chez qui une fausse couche tardive est
suspectée. Elle arrive vers 22 heures avec des douleurs
abdomino-pelviennes et des pertes vaginales. La sage-femme
l’examine, sur un ton agacé car la patiente refuse
le toucher vaginal, puis lui demande si elle a saigné. Le
col utérin est fermé, aucun saignement n’apparaît.
La sage-femme suspecte un syndrome infectieux et lui demande de
consulter le lendemain. La patiente repart chez elle avec sa
douleur (Quatre mois de pratique)
Un
soir, SF reçoit une patiente enceinte de huit mois. Elle
consulte pour contractions utérines douloureuses. SF
examine le col, constate qu’il est fermé. La
patiente rentre chez elle avec un traitement antispasmodique.
(Six mois de pratique)
Ces scènes se
déroulent après environ un trimestre d’exercice.
Les deux patientes viennent la nuit pour un même motif, des
douleurs utérines. Aucun des examens ne suit le
cheminement standardisé prévu. L’examen
clinique est unique, il se limite au toucher vaginal. Selon les
professionnelles, les deux cas ne présentent pas de signes
de gravité particulière et les femmes retournent à
leur domicile. En fin de compte la décision thérapeutique
est de renvoyer la patiente chez elle.
Nous voyons ici la
sage-femme sélectionner les gestes de la consultation.
Elle « va droit au but ». Devant une
douleur pelvienne, le geste le plus susceptible d’apporter
une information est le toucher vaginal. Sans être nul, les
autres présentent un intérêt secondaire. Par
conséquent, ils ne sont pas effectués.
D’une façon
plus générale, les observations montrent que les
deux gestes n’étant jamais omis sont le toucher
vaginal et la prise de tension artérielle.
SF
examine une patiente enceinte de jumeaux. Elle diagnostique à
la fois des saignements, des contractions utérines, et une
hypertension. Lorsqu’elle informe le médecin de
garde, elle présente la patiente comme une hypertendue
simple. Dans un deuxième temps, elle donnera des
précisions sur la gémellité, les
saignements, et la mise en travail obstétrical.
Le raisonnement
effectué pour les signes diagnostiques est le même
que pour les gestes cliniques : la sage-femme a procédé
par sélection. Cette scène est complexe, dans la
mesure où le diagnostic relève de trois symptômes
surajoutés. La sage-femme en isole un [le symptôme
hypertensif], autour duquel elle élabore un raisonnement
diagnostique et thérapeutique. Dans le cadre de l’examen
clinique, du diagnostic ou de la surveillance et du traitement,
il n’est jamais question des saignements, des contractions
utérines et de sa gémellité, éléments
pourtant non négligeables d’un point de vue
obstétrical.
Des
gestes stabilisés
SF
exerce six mois dans un hôpital de référence
où sont évacuées tous les cas pathologiques
de la région. Elle utilise sans cesse les protocoles du
service. Sur les six mois, elle a le temps de les mémoriser.
Une fois fonctionnaire, elle est affectée dans une autre
région. Une patiente se présente, SF diagnostique
une hypertension. D’entrée de jeu elle prend en
charge la patiente selon le protocole appris dans l’hôpital
de référence. Elle prescrit les mêmes drogues
et enclenche le même processus de surveillance. Le
lendemain, nous débutons la matinée par les
consultations prénatales. Après le relevé
des constantes d’usage, la matrone fait installer la
patiente sur la table d’examen. SF la rejoint, elle sort un
doigtier de sa poche et examine le col utérin. Pendant que
SF jette le doigtier dans la poubelle, la patiente se relève.
SF lui dit de s’allonger et elle continue l’examen
clinique. La scène se reproduit plusieurs fois. Après
un moment, elle oblige la patiente à s’allonger sur
un ton agacé. La matrone intervient du fait de la barrière
linguistique. Une fois l’examen terminé, la matrone
fait remarquer que les patientes sont habituées à
ce que l’examen clinique se termine par le toucher vaginal
et non l’inverse. SF répond qu’elle procède
de cette façon. Je retrouve SF quelques semaines plus tard
et constate qu’elle a terminé la consultation par le
toucher vaginal cette fois-ci.
En effet, au cours
des six mois de pratique dans un service où les cas
pathologiques constituaient le principal de l’activité,
SF avait pris l’habitude de faire des diagnostics rapides.
Dans cette perspective, le toucher vaginal permettait de porter
d’emblée un diagnostic et d’y adapter parfois
dans « la foulée », une
thérapeutique. En général, elle effectuait
le toucher vaginal puis complétait l’examen
ultérieurement, lorsqu’elle en avait l’occasion.
Ces indices font ressortir ce que nous appelons le processus de
stabilisation de la pratique.
Qu’en
est-il du travail obstétrical ?
Le
« travail obstétrical » est défini
par la période de la contractilité utérine à
l’issue de laquelle la naissance de l’enfant a lieu.
L’analyse des discours d’étudiantes montre
qu’à l’issue des trois années de
formation, elles décrivent le travail comme une phase de
durée variable, au cours de laquelle des dangers aussi
bien pour la mère que pour le fœtus peuvent se
présenter, et dont le dépistage passe par la
surveillance.
L’examen
[d’entrée en salle d’accouchement] comme
l’examen prénatal... On palpe aussi l’utérus
pour chercher s’il y a des contractions, on mesure la
hauteur utérine, pour ce qui est de la présentation
aussi, on touche, le toucher vaginal, on regarde la consistance
du col, le degré d’ouverture, la présentation,
l’état des membranes, et on établit un
dossier... On fait un partogramme, chaque heure, on examine et
réexamine encore, c’est seulement le toucher que tu
fais... (Étudiante)
Les diplômées
maintiennent l’accent mis sur la surveillance du travail
Il
y a des éléments très importants au cours du
travail, c'est d’abord surtout la tension de la femme, il
faut vérifier, parce que il y a des femmes qui te font une
poussée hypertensive au cours du travail ... Les bruits du
cœur fœtal, pour savoir s’il y a eu souffrance
ou pas, et l’évolution du travail ... C’est-à-dire,
les modifications du col, dilatation, la poche des eaux, si elle
se forme bien si la présentation descend correctement,
parce que si on ne faisait pas de partogramme correct, on ne
pourrait pas guetter correctement les complications …
(Diplômée de plus de cinq ans)
Selon ces deux
discours, les sages-femmes accordent de l’importance à
la surveillance du travail. Elles associent d’entrée
de jeu la surveillance à l’examen cervical et au
partogramme. Leur point de vue est consensuel, et se confirme par
l’ensemble des entretiens.
L’évolution
de la surveillance
HB
reçoit une patiente. Celle-ci lui dit avoir des
« douleurs ». HB l’examine suivant le
protocole de la consultation prénatale. La patiente est en
début de travail. Les constantes témoignent d’une
évolution eutocique. HB met en route la surveillance.
Toutes les heures, elle contrôle la vitalité fœtale,
la dynamique utérine, l’évolution cervicale,
et de temps à autre la tension artérielle. Arrivée
à une dilatation de 4cm, la patiente s’agite. Les
contractions s’intensifient et se rapprochent. HB reste
dans la salle et réconforte verbalement la patiente. À
partir de ce moment, elle recentre la surveillance sur le col
utérin, l’examine plus fréquemment, et
rapporte sur le partogramme les examens horaires. Arrivée
à dilatation complète, la parturiente s’installe
sur la table d’accouchement. (Deux mois de pratique)
Après
l’examen initial complet, analogue à celui d’une
consultation prénatale, la surveillance s’axe sur la
vitalité fœtale (les bruits du cœur), et la
dynamique utérine (les contractions). Dès que la
patiente manifeste franchement sa douleur, la surveillance se
modifie et se réduit au toucher vaginal.
Je
suis restée avec la malade sur son lieu de travail, je la
surveillais, bien que je ne devais pas la toucher, j’avais
mal au doigt [panaris], mais je surveillais les contractions,
elles étaient rapprochées, quelque temps après
j’appelle la sage-femme pour lui dire que la tête
commence à sortir (souvenir d’une sage-femme
praticienne depuis 21 ans qui avait accompagnée une
parturiente dans une maternité où elle-même
n’exerçait pas).
Ces deux scènes
illustrent la place prépondérante de la dynamique
utérine et de l’examen cervical dans la surveillance
du travail. Signalons que l’étudiante apprend à
dépister les anomalies d’ouverture de col. Au cours
de la formation, elle s’imprègne des nombreuses
terminologies qui y répondent : « œdème
du col », « dilatation stationnaire »,
« dystocie dynamique » et « dystocie
mécanique », pour ne citer que les principales.
SF
suit une patiente en travail, le col s’ouvre très
lentement. Tous les quarts d’heures, SF s’approche de
la patiente, l’examine, et repart sans un mot. Elle laisse
la situation évoluer. Quatre à cinq heures plus
tard, la parturiente accouche. Lorsque nous sortons de garde, je
lui demande pourquoi elle n’a pas posé de perfusion
d’ocytocine ou d’antispasmodique. Elle me répond :
« Je savais que ça allait passer parce
que c'était un peu mou. Lorsque je lui demande « tu
sentais comme ça au doigt ? », elle acquiesce.
Une
fois encore, la surveillance du travail se réduit à
celle du col utérin. La sage-femme travaille depuis deux
mois, elle est maintenant très familière avec les
sensations tactiles, et discerne un col qui nécessite une
intervention médicamenteuse ou pas.
L’analyse
de cette scène montre qu’une pratique gestuelle peut
se stabiliser en six mois. Ces conduites acquises restent
cependant modifiables. Elles ne sont pas figées, et
l’emprise de l’empirisme domine largement la pratique
professionnelle (Vasseur & Gounongbé 2004).
Réappropriation
d’un outil de travail : le partogramme
Le partogramme est
l’outil par excellence de la surveillance du travail
obstétrical. Il permet de déceler si le déroulement
de l’accouchement s’écarte de la norme. Il
signale si la parturiente entre dans une phase de risque ou de
danger imminent et, constitue donc une information majeure pour
la décision médicale (perfusion d’ocytocine)
ou instrumentale (césarienne ou forceps) à prendre.
Précisons que le partogramme est un outil de dépistage
et que son utilisation correcte permet d’intervenir sur des
accouchements « dystociques » sans mettre
les vies de la patiente et du fœtus en danger.
(...)
Les différents éléments du partogramme, on
va vérifier les bruits du cœur fœtal, on va
surveiller l’état maternel, les constantes
biologiques, la dilatation du col, les degrés de descente
de la présentation, la poche des eaux si elle est intacte
ou rompue, on surveille, mais ça dépend des
structures, dans certaines on le fait toutes les 30 mn et dans
d’autres toutes les heures pour pouvoir guetter la survenue
de toute anomalie pendant le travail, en général
s’il est bien suivi, toute anomalie est détectée
de façon très précoce, comme par exemple une
dilatation stationnaire, si on suit le partogramme quand il y a
une dilatation stationnaire [elle] se découvre en un laps
de temps, on avise le médecin de garde, il saura quoi
faire ». (Propos d’étudiante)
Cet
extrait illustre les différents éléments que
le partogramme permet de prendre en compte. Les discours des
étudiantes nous indiquaient que l’enseignement
fondamental formait la sage-femme à systématiser
l’utilisation du partogramme. Les différents
paramètres qu’il inclut renseignent sur la
contractilité utérine, la vitalité fœtale
(le battement cardiaque fœtal et la couleur du liquide
amniotique), l’évolution cervicale, la progression
du mobile fœtal (descente dans le bassin et orientation de
la présentation), l’évolution tensionnelle,
et l’état général de la parturiente.
Lors du cursus de formation, les sages-femmes apprennent à
l’utiliser. L’analyse de ces paramètres donne
lieu à la définition de tableaux cliniques
multiples (dystocie mécanique, la dystocie dynamique, et
la souffrance fœtale…). De ces tableaux cliniques
découlent des diagnostics (disproportion fœtopelvienne,
hématome rétroplacentaire, infection
materno-fœtale, hydramnios...), et des prises en charge.
Cet outil informe donc comment une situation initiale peut
évoluer dans un sens peu prévisible à tout
moment du déroulement du travail.
CS
exerce dans un dispensaire où les imprimés de
partogramme n’existent pas. Lorsque nous en parlons, elle
me dit : « Oui, je suis un peu gênée,
je retiens comme ça les chiffres quoi, je retiens comme ça
en tête. Je n’écris rien, je fais un toucher,
je sais que c'est dilaté à 4 cm, je maintiens ça
en tête, je chiffre, les bruits du cœur, j’ai
un chiffre que je capte, j’essaie de capter, et la
dilatation, au bout de 30 minutes, je reviens, je fais encore,
j’ausculte encore les bruits, si ça se modifie je le
sens quoi ».
CS
mémorise l’évolution du col et la vitalité
fœtale et transcrit « de temps à autre »
les chiffres sur un cahier. Elle évolue, en quelque sorte,
avec un partogramme virtuel. Rappelons qu’elle travaille
dans une structure où elle effectue une quinzaine
d’accouchements par mois. Dans ce contexte, la mémorisation
peut éventuellement se concevoir comme une tactique de
surveillance.
Après
l’examen clinique, SF ouvre un dossier au nom de la
patiente, elle rapporte les informations de l’examen
clinique initial sur la page de garde, puis remplit la première
colonne du graphique. Elle indique l’heure, la dilatation,
la position et la souplesse du col, l’état de la
poche des eaux, la fréquence et l’intensité
des contractions utérines, la tension artérielle,
le rythme du battement cardiaque, et termine par une prescription
médicamenteuse. Elle renouvelle cet exercice toutes les
heures jusqu’à la naissance de l’enfant.
Pendant nos premières rencontres, je vois SF procéder
ainsi. À la troisième rencontre, SF remplit la page
de garde puis la première colonne. Elle complétera
le partogramme une fois l’enfant né et la délivrance
effectuée. Elle rassemble en une phase les différents
actes qui relèvent de l’écriture.
Simultanément au partogramme, elle remplit le certificat
de naissance, l’ordonnance pour les soins de la mère
et de l’enfant lors du retour au domicile qu’elle
remet à l’accompagnant.
Ce que nous
constatons chez SF est courant, et nous voyons progressivement
les sages-femmes modifier l’utilisation du partogramme. Au
cours des premières gardes, le partogramme est rempli
simultanément aux examens cliniques. Après quelques
gardes, plusieurs inscrivent l’examen clinique initial de
la patiente et mémorisent l’évolution du
travail cervical. Une fois l’enfant né, le
partogramme est complété. L’unique situation
où le partogramme continue à être rempli au
fur et à mesure du déroulement du travail concerne
HB qui exerce dans un service « strict ».
En observant des
dossiers remplis par les sages-femmes plus anciennes, je constate
que seule la page de garde est complétée et, en
face de l’item « conduite à tenir »
ou « protocole » est écrit
« partogramme » ou « surveillance
par partogramme ». Tout se passe comme si, en quelque
sorte, le partogramme, normalement systématique, devenait
subordonné à une décision, l’apparentant
en quelque sorte à une thérapeutique.
Il
y a toujours un signe imminent qui te dirige à faire un
partogramme ou à ne pas le faire, parfois tu peux passer à
côté, c'est sûr, mais la plupart du temps tu
peux réussir à dire que vraiment ça, il faut
un partogramme…
Dans
la même perspective, cet extrait issu d’un entretien
avec une sage-femme diplômée depuis dix ans indique
que le partogramme est associé à une anomalie
suspectée. Suivant ce raisonnement, le partogramme perd sa
fonction de dépistage.
C'est
pas tellement utile [pour un travail qui paraît normal],
donc il y a des femmes qui viennent, tu regardes, tu sais que ça
peut passer... Donc il y a pas de problème, mais il y en a
d’autres qui viennent dans un contexte, il y a même
des dames qui viennent calmes... Mais tu regardes, quand tu les
examines, tu vois qu’il y a quelque chose qui cloche, peut
être la taille, peut être la « HU »
[hauteur utérine], peut être une macrosomie... Donc,
mais sinon tu fais la surveillance normale : de temps à
autre tu passes écouter les bruits, chronométrer un
peu [essayer], voir si c'est normal, si il n’y a pas une
hypocinésie ou une hypercinésie, tu passes voir,
après tu passes [après tu reviens] »
(Trois ans de pratique).
Non,
pas toujours, dans certains cas chez les primi [primipare], je
l’utilise, chez les multipares en général
elles viennent à DC [dilatation complète], elles
viennent, elles accouchent, mais si elle est primi à un
doigt tu peux l’utiliser, ou bien à deux doigts tu
peux commencer à faire le partogramme, mais chez les
grandes multipares je ne le fais pas ». (Trois ans de
pratique)
Il
est indéniable que les sages-femmes s’éloignent
très vite d’une utilisation du partogramme selon les
normes officielles, bien qu’elles en soulignent l’intérêt
préventif de façon consensuelle. Pour reprendre de
Certeau (1994), l’utilisation du partogramme « repose
sur un montage complexe de circonstances, de données
objectives, où s’enchevêtrent nécessité
et libertés, un mélange confus et toujours
changeant à travers lequel s’inventent des
tactiques, se découpent des trajectoires,
s’individualisent des manières de faire ».
L’apprentissage
empirique des prescriptions
L’utilisation
de l’ocytocine
L’ocytocine est
un utérotonique. Très prônée en
gynécologie obstétrique, sa molécule est
très puissante et produit des effets secondaires. Elle
agit sur l’utérus en raccourcissant l’espace
entre chaque contraction. Chacune d’entre elles se termine
par un relâchement du muscle. L’utilisation abusive
empêche le relâchement, provoque une contracture, et
peut aboutir à une rupture utérine et à la
mort fœtale, voire maternelle. Lorsque l’ocytocine
est utilisée à bon escient, elle régularise
la dynamique utérine qui permet au col utérin de se
dilater harmonieusement. Elle est également largement
indiquée afin de déclencher les accouchements.
Depuis
quatre mois HB et SF travaillent régulièrement dans
des services où les protocoles sont appliqués.
D’entrée de jeu, elles ont toutes les deux été
obligées de n’administrer l’ocytocine qu’après
accord de leurs supérieurs. Nous les voyons utiliser
l’utérotonique avec parcimonie. Lorsque je retrouve
deux mois plus tard SF en zone rurale, elle reçoit une
patiente qui a des contractions anarchiques après 12
heures de rupture des membranes. À la question posée
par moi : « Veux-tu mettre du synto ? »,
elle me répond « non, surtout pas ».
SF suspecte une disproportion fœtopelvienne Elle décide
de l’évacuer en vue d’une césarienne.
Etant imprégnée
d’un protocole de service, elle utilise l’ocytocine
selon une démarche thérapeutique. Tout au long de
l’observation, elle conserve une démarche de
pratique identique.
CS
travaille seule dans le dispensaire, elle est l’unique
sage-femme avec quelques matrones sous ses ordres. Elle utilise
l’ocytocine lors d’une stagnation cervicale.
Comme ses collègues,
CS raisonne conformément aux connaissances fondamentales.
« Moi,
je trouve qu’il y a certaines sage femmes pour un
accouchement, elles ne laissent pas l’accouchement se
diriger naturellement, moi j’aime un accouchement naturel,
je ne dirige pas, mettre les perfusions de synto là, je ne
le fais pas ou bien je le fais rarement ; mais [il y a] des
sage femmes anciennes qui mettent des perfusions de synto à
cause de la rapidité… [Situations où mettre
du synto] : les primipares, elles ne poussent pas ;
maintenant, si tu mets une perfusion de synto, ça va les
aider à accélérer les contractions, et comme
ça ils vont pousser et aider leurs enfants, ou bien aussi
en cas de souffrance fœtale, tu le fais pour accélérer
le travail… J’écoute les bruits du cœur,
et aussi la qualité du liquide amniotique, la couleur si
c'est teinté, je me dis que cet enfant-là doit
souffrir, [alors] je mets une perf de synto, ou bien si j’écoute
les bruits du cœur, [soit] ça va être accéléré
[soit] ralenti, je me dis qu’il y a une souffrance, et là
je mets une perf de synto, je le mets si c'est nécessaire »
(cinq ans de pratique).
Dans ces trois
premiers extraits, les sages-femmes utilisent l’ocytocine
conformément à l’enseignement fondamental,
dans le respect des indications et contre-indications de
l’administration du produit. Il semble qu’une
sage-femme sortant de l’école, isolée ou
contrôlée dans sa pratique, ne se démarque
que peu de ces normes officielles.
En revanche, le
discours suivant, rapporté par la sage-femme exerçant
depuis cinq ans, est beaucoup moins conforme aux normes
médicales.
KS
travaille depuis trois mois en salle d’accouchement, dans
une maternité où les sages-femmes assurent les
gardes, deux par deux. Une parturiente se présente avec
une dilatation de 3 cm, la sage-femme fait un test de Kreiss ,
quelques heures plus tard, la parturiente est à 5 cm de
dilatation. La sage-femme pose une perfusion de Syntocinon
associé à un antispasmodique. Elle argumente sa
prescription ainsi : « sans Syntocinon
l’expulsion est plus longue, les contractions ne sont pas
suffisamment intenses, et la femme est fatiguée ».
Poursuivant son raisonnement, elle double la dose d’ocytocine
dès que la parturiente atteint une dilatation de huit
centimètres. Elle me précise que ce procédé
permet « d’activer la dilatation jusqu’à
complète ».
Dans ce cas de
figure, si l’indication initiale d’ocytocine était
tolérable bien que pas tout à fait régulière,
elle ne présentait pas de danger. Cependant, l’ajout
d’ocytocine en fin de travail était inutile, voire
dangereux.
Une sage-femme
exerçant depuis trois ans en zone rurale, nous dit :
Oui,
nous le synto, on l’utilise beaucoup quand même….
Nous, les femmes en travail d'habitude à partir de 5cm la
plupart du temps, on utilise du synto, mais à des doses
limitées à 5 unités, donc quand la femme
vient, elle est à 5cm avec une poche bombée, tu
romps. Si la femme a rompu, tu utilises également le
synto, parce que ça accélère le travail,
donc un spasmodique ça passe, mais c’est [le synto]
très utilisé quand même en milieu rural parce
que là bas on peut pas attendre que tout le monde fasse
son travail naturellement, parce que les places sont limitées
alors que les dames attendent. Il y a beaucoup d’accouchements.
J’ai
dirigé un travail pour une femme qui n’a aucun
problème, bon, l’accouchement on sait [comment] ça
commence, on sait pas comment ça va se solder, mais tu as
tous les éléments pour que ce soit un accouchement
eutocique, bon là, je peux commencer à faire ma
perfusion de Syntocinon, la surveillance, et aller prier… ».
(Quinze ans de pratique)
Dans l’extrait
ci-dessus, la sage-femme explique clairement que, pour elle,
« l’eutocie est une indication de l’ocytocine ».
Nous sommes ici aux antipodes des indications officielles des
utérotoniques.
D’une façon
générale, dès lors que la sage-femme entre
dans un champ de pratique où l’utilisation large de
l’ocytocine est habituelle, elle délaisse ses
connaissances fondamentales au bénéfice de
l’acquisition d’un apprentissage empirique de la
manipulation de l’ocytocine, en quelques semaines, et se
conforme au mode d’utilisation in situ. Cette
stratégie de conformisme entre dans le processus de
socialisation indispensable pour entrer dans l’équipe
et être reconnu par ses pairs.
Au
cours d’une garde nocturne chargée, une patiente
primipare arrive en cours de travail. La patiente présente
une dilatation stagnante. Elle reste plusieurs heures à 5
cm, avant que la professionnelle prescrive, après accord
du médecin de garde, une perfusion d’ocytocine. Ce
jour-là SF a les poches vides, elle doit faire acheter à
la famille la molécule, le perfuseur, le cathéter
et le flacon. Elle a choisi d’attendre que la stagnation se
confirme avant d’obliger la famille à des dépenses.
Elle me confirme par la suite qu’il lui arrive fréquemment
de prescrire « le plus tard possible »
lorsque les familles sont démunies.
Cette démarche
d’économie, elle n’est pas seule à la
suivre. Plusieurs de ses collègues ne prescrivent pas de
perfusions alors que la sécurité l’oblige, et
tiennent le même discours.
Ce faisant, la
sage-femme répond à un besoin social impliquant
qu’elle se départisse des principes de prévention.
Lorsque la sage-femme laisse la patiente pendant cinq heures en
dilatation stationnaire, la pathologie s’installe. Le col
s’œdématie, la bosse sero-sanguine de la tête
fœtale s’accentue, et le muscle utérin
s’affaiblit. Pendant que la situation clinique s’enclave,
la mère et l’enfant puisent dans leur « potentiel
de bonne santé ». Mais une fois encore, comme
lors des consultations, la sage-femme adapte ses connaissances
théoriques à une « nécessité »,
de façon empirique.
Quelques
traitements médicamenteux
CS
traite les infections urinaires par Azantac® et Nibiol®.
Devant une patiente qui n’a pas les moyens de financer les
deux ampoules d’Azantac (posologie conforme), elle en
prescrit une seule. L’infection urinaire guérit .
Depuis ce jour, elle traite toutes les infections urinaires
qu’elle rencontre par la posologie réduite,
« réappropriée ».
Nous
voyons CS associer, à sa connaissance théorique, un
« savoir » empirique, savoir qu’elle
a ici découvert par manque de moyens financiers de la
patiente. Suite à des expériences de terrain,
plusieurs sages-femmes raisonnent comme CS. Selon cette
perspective, une patiente en fin de grossesse reçoit
systématiquement du magnésium, une patiente traitée
pour infection génitale transmise par voie sexuelle ne
s’accompagne plus du traitement du mari, une patiente
présentant une toxémie est mise sous « calcium,
acide salicylique, Aldomet®
et chloroquine.
SF
a pris un nouveau poste et me dit « toutes les femmes
ont des pertes ». Devant la répétition
des tableaux cliniques, elle décide de traiter toutes ces
patientes par nystatine, et d’y associer de l’érythromycine
lorsque les pertes sont abondantes. Les commandes auprès
de la pharmacie ne suivent pas, SF adapte ses traitements.
Lorsque les patientes ont les moyens, elle fait acheter le
traitement en officine et a
contrario, elle prescrit
un traitement de substitution adapté au stock de la
pharmacie du centre.
Dès
ses premières semaines de pratique, CS est face aux
faibles moyens financiers des patientes. D’entrée de
jeu, elle adapte les prescriptions. Selon la même démarche,
elle s’habitue à ne plus examiner les cols sous
spéculum. Elle me précise que malgré ses
insistances auprès du président du comité de
santé, elle ne dispose pas de lumière permettant de
visualiser correctement le col. Comme elle me dit fréquemment
lors de nos discussions informelles : « Moi, je
fais avec les moyens du bord ».
Par ailleurs, de
manière récurrente, nous constatons que les
sages-femmes évaluent les moyens financiers des patientes
pour effectuer leurs choix thérapeutiques et ce au
détriment souvent de la qualité du traitement. Tel
est le cas de SF qui change la standardisation des prescriptions
médicamenteuses lorsqu’elle passe d’un hôpital
de référence à un dispensaire rural.
De façon
uniforme, nous voyons que la sage-femme adapte ses connaissances
fondamentales aux circonstances et contraintes locales. Ses choix
de prescriptions sont guidés par le faible coût mais
aussi par la rapidité escomptée de résultats
thérapeutiques et cela au détriment de la qualité
du produit ou de ses effets secondaires.
La construction du
discours dans l’interaction de soins
Dans
le cadre de la consultation
L’échange
entre la patiente et la sage-femme pendant la consultation se
construit en plusieurs temps : l’interrogatoire,
l’explication de l’ordonnance et les conseils
d’hygiène de vie liée à la grossesse.
SF
est d’emblée peu loquace, elle passe rapidement à
l’examen clinique et insiste sur l’explication de
l’ordonnance. Après trois mois de pratique dans le
service hospitalier, l’interrogatoire s’effectue
simultanément à l’examen clinique. La
patiente est accueillie par la matrone qui prend les constantes
et, une fois la patiente allongée sur la table, SF arrive
et salue tout en commençant l’examen. Afin de
compléter l’examen clinique, elle pose les questions
nécessaires. Elle remplit l’ordonnance et dans la
plupart des cas, la fait remettre à l’accompagnant
par la matrone. SF en donne des explications dès lors que
les familles la sollicite. Lorsque je retrouve SF affectée
en zone rurale, elle travaille dans une atmosphère moins
précipitée, elle n’est pas plus loquace et
conserve l’habitude de superposer l’interrogatoire à
l’examen clinique.
CS
quant à elle, travaille dans un service peu productif et
« prend son temps ». Nous resterons parfois
plus d’une demi heure avec une patiente. Lors des premières
consultations, elle reste aussi longuement sur le temps
interrogatoire que sur celui, explicatif, de l’ordonnance.
CS s’assure toujours que les patientes comprennent. Après
un an de pratique, CS est fidèle à elle-même,
elle écoute les plaintes, prend son temps pour expliquer
un traitement, elle en dit moins sur l’explication des
pathologies, « il ne faut pas trop en dire pour ne pas
inquiéter » sera sa parole. Elle travaille plus
vite, connaît la plupart des patientes. Elle a substitué
une partie du temps d’interaction verbale médicale
par de la convivialité, par conséquent les
consultations se déroulent sur le même laps de
temps. CS, de même que les patientes, se « taquinent »
et discutent, notamment à propos de sexualité. CS
dira à une accouchée qui lui rend visite « il
faut un périnée bien recousu, car s’il est
trop large, le mari ne le reconnaîtra pas ».
Parallèlement, CS a une attitude moins protocolaire, elle
se déplace dans la salle, interroge en faisant face à
la patiente, n’est plus assise derrière son bureau.
À l’évidence,
chaque sage-femme fait la consultation en fonction de sa
personnalité. Chez les sages-femmes affables,
l’interaction verbale reste un moment important de la
consultation, alors que celles peu prolixes ne le seront pas plus
dans le cadre professionnel. Toutefois, ayons toujours à
l’esprit les effets de contexte : un service peu
actif, a des contraintes sans commune mesure avec un service de
référence.
Nous observons
cependant une nette constante quant à l’absence
d’explication donnée aux patientes concernant les
gestes effectués ou les pathologies diagnostiquées.
Certes, l’explication d’une prescription est donnée,
mais sans en préciser les raisons. De surcroît,
selon certaines professionnelles, informer serait une source
d’inquiétude pour les patientes. En tout état
de cause, le silence à l’égard de l’acte
médical est de mise. L’échange verbal dans la
consultation, fonde plutôt une démarche de
convivialité que de soin.
La
parole dans le cadre du travail obstétrical
HB
est de garde, une patiente est en début d’accouchement.
HB lui explique qu’elle va injecter, en intramusculaire, un
antispasmodique, ainsi que l’évolution du travail.
Elle lui explique que les contractions deviendraient plus fortes
et qu’avant la naissance, elle aura la sensation d’avoir
envie d’aller à la selle. Peu de temps après,
la parturiente commence à s’agiter. Alors HB dit
« je n’aurais pas dû lui dire tout ça ».
À partir de ce moment, HB ne quitte plus la salle
d’accouchement, elle me demande de surveiller la
parturiente lorsqu’elle ira répondre au téléphone.
Elle essaie de la maintenir allongée car, ayant rompu la
poche des eaux, elle ne souhaite pas voir la patiente debout.
HB informe. Elle
anticipe les évènements et est dans une démarche
de prévision. Mais cette posture peut déboucher sur
le mécanisme, décrit par Jaffré, de
« demande infinie » du patient à
laquelle la soignante ne peut répondre (2003). HB en vient
donc à tirer de cette expérience qu’il est
préférable de ne pas trop en dire: « je
n’aurais pas dû lui dire tout ça ».
À partir de cet événement, elle devient plus
silencieuse pendant la surveillance du travail obstétrical,
Le comportement silencieux d’HB est observé chez
toutes les sages-femmes.
Histoire de
raisonnements
Le constat d’une
dislocation des techniques
KD
travaille à l’hôpital régional de sa
ville natale, depuis moins d’un mois, elle reçoit
une patiente pour sa consultation prénatale obligatoire.
Après les salutations d’usage, l’interrogatoire
prend un ton convivial. Au fil des questions-réponses et
de la lecture du carnet de maternité, KD constate que la
patiente est hypertendue. À la prise du jour, la tension
artérielle est à 20/13. Elle poursuit
l’investigation clinique et découvre des œdèmes,
une prise de poids importante surajoutée à une
obésité préexistante, et une dyspnée.
À haute voix, KD se remémore ses cours théoriques
sur la toxémie gravidique et la lourdeur des protocoles de
traitements, puis classe la patiente dans les « grossesses
à haut risque ». Elle soumet le dossier de la
patiente à l’obstétricien qui l’introduit
dans le circuit des surveillances spécialisées.
C’est
au fur et à mesure de l’examen précis voire
scrupuleux, et au travers d’un retour aux sources (cours
théorique sur la toxémie gravidique), que la
sage-femme parvient à catégoriser la grossesse.
Mais, six mois plus tard, je retrouve KD qui a accepté un
poste rural. Dès mon arrivée, elle résume la
situation en me disant :
Ce
que je fais ici n’a rien à voir avec la théorie
apprise, on traite en fonction des signes cliniques et avec les
moyens du bord.
Evolution d’un
raisonnement d’« école »
CS
a pris ses fonctions depuis un mois, elle me raconte une
expérience d’évacuation. Elle avait pris
cette décision car elle suspectait une disproportion
fœtopelvienne et craignait une souffrance fœtale.
«J’ai évacué pour que le nouveau-né
naisse en bonne santé dans les conditions qu’il
faut, mais malheureusement c’est pas toujours le cas. Même
quand il y a les médecins, parfois ils laissent accoucher
les femmes par voie basse, ce qui ne devrait peut-être pas
se faire… Une fois, j’en ai même discuté
avec le médecin : « pourquoi faut-il
référer ? », parce que c'est ce
qu’on m’a appris moi,...Je pense que toute pathologie
ou grossesse à risque, je dois référer c'est
ce qu’on m’a appris en tout cas à l’école.
À chaque fois que… j’ai des doutes, ou bien
si je pense qu’il y a une pathologie en dessous, il faut
référer, c'est ce qu’on m’a appris à
l’école. C'est ce que je fais jusqu’à
présent, peut-être que le médecin n’est
pas de mon avis, mais je pense que c'est mieux pour les femmes…
surtout pour une débutante comme moi, on ne peut pas
risquer... CS m’explique ensuite que leur désaccord
aura donné lieu à un débat houleux, à
l’issue duquel chacun sera resté sur ses positions.
Quelques semaines plus tard, elle apprend que la patiente a
accouché par les voies naturelles et aura eu une
importante déchirure périnéale, qu’elle-même
devra traiter par la suite. Plus tard, le médecin réitère
son conseil. En reprenant les paroles de celui-ci:"
Vraiment, il ne faut plus référer, parce que tu as
vu, tu as référé des « primi »,
elles ont non seulement accouché par voie basse mais la
réparation des périnées n’était
pas parfaite, donc il vaut mieux les prendre en charge ici".
Dans ces deux :
il n’y a qu’une situation décrite ?
situations, les sages-femmes orientent les patientes dans un
souci de prévention lié au diagnostic effectué.
En effet, aucune n’était en réelle situation
d’urgence.
Dans ce contexte de
pratique quotidienne, le raisonnement préventif est
considéré comme excessif. Devant la réplication
de ces situations, CS redéfinit les motifs d’évacuation,
et évacue avec plus de parcimonie. On assiste ici à
un processus de « déliquescence » du
risque tel qu’enseigné. Il n’est plus question
de prévention au sens où les sages-femmes l’ont
appris, selon des normes officielles, mais d’une prévention
qui permet à la patiente de se sortir des situations
pathologiques « le mieux possible ».
C’est pourquoi,
en pratique, la sage-femme apprend à évacuer
lorsque la pathologie est en place et uniquement pour éviter
de l’aggraver. Autrement dit, elle organise l’évacuation
dans un but curatif et cherche alors la solution qui lui semble
« la moins mauvaise ».
Certaines situations
sociales sont de plus préjudiciables à un suivi des
préceptes théoriques. Ainsi :
SF
est affectée dans une zone dont elle ne parle pas la
langue ; lorsqu’elle reçoit une patiente pour
des douleurs pelviennes, celle-ci est incapable de la renseigner.
Dans cette situation, SF ne peut que traiter la douleur et le
saignement sans se préoccuper de la cause, ou de
l’ancienneté de l’événement
médical.
De
la même façon, évaluer une date de début
de grossesse est difficile au quotidien. Les patientes ne se
remémorent pas la date de leurs dernières règles,
le repère se faisant plutôt par rapport à un
événement marquant de la vie quotidienne (voyage,
décès, fête religieuse, baptême…)
Ces descriptions
montrent qu’un interrogatoire devient complexe dès
qu’une barrière linguistique ou sociale apparaît.
Et c’est pourquoi, au fur et à mesure de la journée,
la sage-femme ne cherche plus à approfondir, voire à
identifier, les causes des pathologies. Il ne fait aucun doute
que la réplication de ces situations contribue à
l’appauvrissement des investigations diagnostiques.
L’évolution
des pronostics
Je
retrouve SF quelques semaines après son affectation en
zone rurale. À plusieurs reprises, elle me dit :
« Pour cette femme il faudrait faire … »
mais en reste là.
Trois
mois plus tôt, SF reçoit une patiente en
consultation « obligatoire ». Elle s’étonne
de l’importance de la hauteur utérine. Elle m’en
fait part. Le raisonnement de SF reste au stade du constat. Elle
n’en recherche pas la cause. Ne palpe pas l’utérus,
ne recherche pas de vitalité fœtale… Je
suggère l’éventualité d’une
grossesse gémellaire. SF, qui a été formée
à l’échographie dans le précédent
service, effectue l’examen et confirme le diagnostic. SF
l’annonce à la patiente et termine la consultation.
La consultation prend fin sur cette nouvelle. (Un an de pratique)
Signalons que la
patiente est en cours de troisième trimestre de la
grossesse et que le bilan pronostic d’accouchement prévu
à cette date, n’a pas été effectué.
L’absence d’investigation devant l’étonnement
de l’élévation de la hauteur utérine
dénote de la perte de raisonnement pronostique.
KD
examine une patiente en fin de grossesse qui attend son premier
enfant. À l’examen clinique, elle constate que la
hauteur utérine est élevée pour le terme, et
que la présentation céphalique du fœtus est
haute. Nous parlons du cas. KD pense que la tête devrait
être plus descendue dans le bassin. Elle suspecte une
disproportion fœtopelvienne, sans pour autant prendre de
décision anticipative. Elle décide d’attendre
que la patiente se mette spontanément en travail, et ne
lui donne aucun conseil de prévention (Sept mois de
pratique)
Bien entendu, la
démarche de prévention conditionne le pronostic
obstétrical des patientes. Mais, après six mois, la
démarche pronostique semble avoir totalement disparu.
L’évolution de KD met en évidence la rapidité
avec laquelle les raisonnements anticipatifs et pronostiques
perdent de leur importance.
Petit à petit
le raisonnement médical n’existe plus « qu’en
surface ». La sage-femme travaille avec un
nombre restreint de gestes. Elle met en place des raccourcis,
faisant, par exemple, qu’à l’arrivée
d’une patiente, la sage-femme recherche d’emblée
le symptôme « type », à partir
duquel s’enclenche le processus
« diagnostic/thérapeutique »
univoque correspondant. Tout se passe comme si elle accordait au
symptôme une valeur pathognomonique induisant un
raisonnement suivant un mode algorithmique simple.
Au fil des mois, le
raisonnement évolue de manière à utiliser un
nombre de plus en plus restreint de paramètres et tend
vers l’unicité. Elle développe ainsi l’idée
et l’attitude faisant « qu’à un
symptôme corresponde une intervention ».
La sage-femme
identifie quelques tableaux cliniques, sur lesquels elle base sa
pratique, et dont dépendent les prises en charge. À
chaque tiroir correspond à un symptôme, rattaché
à son diagnostic et sa thérapeutique.
On y trouverait : « la patiente qui saigne »,
« la patiente hypertendue », « la
parturiente en travail avec un col stagnant », « la
parturiente en travail avec un col dilatant », « la
patiente infectée », « la patiente
anémiée »…
En fin de compte, une
fois diplômée, la sage-femme dispose d’une
culture médicale, et bien sûr gynéco-obstétricale,
étendue. Elle a en sa possession tous les outils
sémiologiques pour développer un sens aigu de
l’obstétrique. Cependant en quelques mois, la
sage-femme se démarque de son apprentissage fondamental et
n’utilise qu’une faible part de son capital de
connaissances.
Cette attitude est
accentuée par un contexte de pauvreté, où on
ne peut que prescrire les examens complémentaires avec
parcimonie, réduire le coût des ordonnances…
Dans un contexte de pratique « pauvre »,
certains raisonnements scientifiques ont peu de poids.
Conclusion
Aborder la santé
maternelle par des normes pratiques des professionnelles éclaire
l’écart entre les apprentissages fondamentaux et
leurs applications. Il va de soi que les différentes
logiques développées interagissent, leurs processus
s’entrecroisent et produisent des effets multiples.
Cependant, il nous semble que la logique de primat d’urgence
y tienne un rôle prépondérant, et, à
maintes reprises, nous avons été témoins de
situation où la survenue de l’urgence interrompait
le cours des choses et conditionnait aussi bien la poursuite des
processus de prise en charge que les raisonnements médicaux
et d’une manière plus globale, la modalité
des techniques.
De manière
plus globale, notre travail pose la question des liens entre les
enseignements initiaux et leur possibles applications concrètes.
Toutes les normes sont-elles adaptées aux réalités ?
Comment s’y conformer ? Que mettre en œuvre pour
atteindre leur objectif ? A contrario que modifier
pour les rendre exécutables par les professionnels tout en
préservant la santé des patientes ?
Pour toutes ces
raisons, notre travail de recherche ne fait que confirmer l’idée
que la discipline anthropologique doit conjointement investir le
champ de la formation de base et développer
l’accompagnement des professionnels de santé dans
leur pratique quotidienne en matière de santé
maternelle.
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LEXIQUE
Albumine
urinaire (ou albuminurie, protéinurie) :
recherche de l’albumine dans les urines maternelles.
L’examen reflète l’activité rénale.
La présence d’albumine dans les urines indique une
défaillance du système tensionnel ou bien une
infection urinaire.
Atonie
utérine : absence de contractilité
utérine après la naissance de l’enfant,
terme spécifique de la pathologie du post-partum. Au
palpé, l’utérus est mou.
Aspiration
manuelle intra-utérine ou « amui » :
la technique d’aspiration nécessite l’utilisation
d’un matériel spécifique pour lequel les
professionnels sont formés. L’indication médicale
est posée en cas de fausses couches. Introduction d’un
tuyau en plastique dans l’utérus après
anesthésie locale. Le tuyau est adapté à un
système de création de vide, ce qui permet
d’aspirer les débris placentaires hors de la cavité
utérine. La technique présente l’avantage de
s’effectuer en dehors d’une salle opératoire
et sans anesthésie générale. De plus en
plus de sages-femmes sont formées à la technique.
Bosse
sérosanguine : terme utilisé en cours
de travail obstétrical. Il correspond à l’amas
de sang au niveau de l’occiput, formant alors une bosse.
Sa forme se calque sur la circonférence de l’aire
de dilatation cervicale. Sa formation témoigne d’une
anomalie d’accommodation entre la tête fœtale
et le bassin maternel. On la retrouve dans les tableaux de
disproportion fœtopelvienne.
Bruits du
cœur : battement cardiaque
fœtal que l’on perçoit à travers la
paroi abdominale maternelle.
Conjonctives :
l’examen clinique des conjonctives maternelles permet de
diagnostiquer des pathologies liées à
l’hémoglobine. Des conjonctives peu colorées
témoignent de la présence d’une anémie.
La plus courante est la carence en fer, elle peut aussi
concerner d’autres hémoglobinopathies comme la
drépanocytose.
Curetage :
retrait manuel ou instrumental des débris résiduels
de fausses couches dans l’utérus.
Délivrance
artificielle : Extraction manuelle du placenta hors
de l’utérus. L’indication est posée
lorsque le placenta ne se décolle pas physiologiquement
ou lors d’hémorragie maternelle importante (avant
le décollement spontané).
Déchirure :
rupture spontanée des tissus périnéaux lors
du dégagement de la tête fœtale (en phase
expulsive). Les déchirures sont de types différents.
D’anodine lorsqu’elle touche les tissus muqueux et
musculaires, elle peut être gravissime lorsqu’elle
atteint la muqueuse anale et le sphincter anal.
Disproportion
fœtopelvienne : Incompatibilité entre
le volume fœtal et l’espace libre du bassin
maternel. Cette dystocie (anomalie) donne lieu à la
césarienne.
Dyspnée :
trouble de la respiration qui apparaît dans les troubles
hémorragies aigus, et des troubles cardiaques ou à
des stades avancés des troubles vasculo-rénaux
(hypertension de la grossesse).
Éclampsie :
tremblement de l’ensemble du corps à type de
convulsions. Tableau gravissime qui provoque la mort du fœtus
et peut avoir des séquelles neurologiques chez la mère
voire provoquer la mort. La prise en charge en service de
réanimation est souvent nécessaire. Lorsque
l’éclampsie apparaît chez la femme enceinte,
la césarienne est le traitement de choix ajoutée
au traitement médicamenteux.
Episiotomie :
section aux ciseaux des tissus périnéaux.
Geste qui se fait à la phase expulsive de l’accouchement.
Eutocie :
tout accouchement qui se déroule sans anomalie.
Expression
utérine : pression effectuée sur
l’abdomen de la femme enceinte au moment des efforts
expulsifs lorsque ceux-ci sont insuffisants. Attention ! ce
geste est unanimement proscrit par les formateurs de
l’obstétrique. Cependant il est pratiqué
partout. Son interdiction tient aux effets mortels et morbides
qu’il a provoqué chez des patientes et des fœtus.
Friedmann :
médecin qui a donné son nom à la
courbe tracée sur le partogramme afin de suivre
l’évolution de la dilatation.
Hypocinésie :
contractilité utérine insuffisante, terme
spécifique de la fréquence des contractions
utérines (moins d’une toutes les cinq minutes).
Hypercinésie :
contractions utérines anormalement fréquentes
(plus d’une toutes les trois minutes).
Jacquemier :
manœuvre qui permet d’engager les épaules
fœtales dans le bassin maternel, puis de les dégager
(dystocie des épaules). Cette anomalie se diagnostique
une fois que l’enfant a dégagé sa tête
de la filière vaginale. Celle-ci reste collée à
la vulve en dépit des efforts expulsifs de la mère.
Liquide
amniotique : liquide qui enveloppe le fœtus
pendant toute la grossesse. Lorsque le fœtus émet
le méconium (premières selles) pendant la
grossesse le liquide est dit « teinté ».
Lorsque le méconium est émis à proximité
de la naissance, on l’appelle « méconial »,
lorsqu’il est émis en cours de travail, on
l’appelle "purée de pois" L’émission
méconiale dénote d’une souffrance fœtale.
selon le contexte clinique, le signe prend une valeur
pronostic.
Macrosomie :
gros fœtus, on pose le diagnostic dans la plupart du temps
par la mesure de la hauteur utérine.
Membranes :
partie des membranes utérines que l’on perçoit
à l’examen clinique du col lorsque celui-ci est
ouvert. Terme souvent employé abusivement pour dire « la
poche des eaux ».
Norplan :
méthode contraceptive par implants sous-cutanés.
Les implants se changent au plus tous les trois ans.
œdèmes :
rétention aqueuse dans les tissus cutanés. Ils
s’installent progressivement et méritent d’être
surveillés. Ils témoignent d’un
dysfonctionnement rénal. L’œdème est
un des symptômes recherchés dans la toxémie
gravidique.
Pelvimétrie :
Examen clinique qui permet de calculer la taille du bassin par
le palpé des saillies osseuses dorsales (externe) et
l’examen gynécologique (interne).
Poche des
eaux : surface de l’enveloppe amniotique que
l’on perçoit au toucher vaginal lorsque le col est
dilaté. Sa consistante, plate ou bombée, renseigne
sur la qualité de l’accommodation du mobile fœtal
au bassin maternel. Il donne une valeur pronostic du déroulement
de l’accouchement.
Salpingectomie :
ablation de la trompe
Siège :
la phase de l’expulsion de la naissance d’un enfant
par le siège présente plus de risque pour l’enfant
que par la tête. Il peut souffrir d’hypoxie et
présenter par la suite des troubles neurologiques.
Lorsque les bras se relèvent ou que la tête se
défléchit avant le dégagement final,
l’utilisation de manœuvres est nécessaire. Le
bon déroulement de la naissance est alors entre les mains
de la sage-femme.
Spéculum :
outil métallique conique qui permet de visualiser le col
utérin. L’examen est utile lorsque l’on
suspecte des anomalies du cervicales ou pour visualiser
l’origine des saignements.
Stagnation :
situation où le col utérin ne s’ouvre
plus pendant le travail obstétrical.
Stéthoscope
de pinard : outil de forme conique métallique
ou en bois qui permet d’entendre les battements du cœur
fœtal à travers la paroi utérine. On
l’appelle plus simplement « trompette ».
Syndrome
toxémique ou toxémie gravidique :
pathologie vasculo-rénale fréquente de la femme
enceinte lors de la première grossesse. Elle se manifeste
par une hypertension, des œdèmes et une
protéinurie. Les variations tensionnelles se répercutent
sur le fœtus en arrêtant sa croissance et sur la
mère en risquant l’éclampsie ou l’hématome
rétroplacentaire. Le traitement est médical et
nécessite parfois une hospitalisation.
Tonicité
utérine : au cours des deux heures de
surveillance des risques hémorragiques maternels en
post-partum immédiat, le tonus de l’utérus
doit être contrôlé. À la palpation
l’utérus doit être « dur ».
Lorsque l’on vérifie la tonicité utérine,
on parle du globe de sécurité.
|
LA MORTALITÉ
MATERNELLE AU CARREFOUR DE MULTIPLES LOGIQUES
D’un
état des lieux à l’élaboration de
pistes de recherche
Chrystelle
Grenier-Torres
L’étude
de la mortalité maternelle se prête à
plusieurs types d’approches - politique, économique,
anthropologique, historique, santé publique, psychologie
sociale- et à plusieurs niveaux d’analyse :
l’état, la ville, la structure de santé, la
relation du groupe à l’individu, les interactions
entre acteurs…
Dans
ce texte, nous faisons le choix d’interroger la rencontre
de l’anthropologie et de la santé publique à
propos de ce problème de santé majeur en Afrique de
l’ouest. Que peuvent s’apporter ces deux approches en
matière d’analyse et de compréhension des
différentes logiques qui participent à produire un
si haut niveau de mortalité maternelle. Pourquoi tant de
femmes sont touchées par ce problème ? Que
pouvons-nous apporter en tant que sciences sociales ?
De
manière évidente, l’absence d’une
formation adéquate des personnels soignants, le manque de
matériels nécessaires à la réalisation
des soins pourraient expliquer ces taux.
Mais,
comme on a pu le lire dans les textes précédents,
l’anthropologue va poser des questions de nature
différente. En particulier celle de la violence verbale
mais aussi physique que subissent les femmes qui viennent pour
accoucher.
Violence
qui peut s’exprimer à travers des formes de rackets,
des insultes, des coups et parfois à travers l’absence
d’intervention dans une situation qui nécessiterait
qu’un soignant se mobilise dans un acte de soin auprès
d’une femme. Ces questions sont centrales, et pourtant, peu
d’études parlent de la prise en charge de la
souffrance physique des femmes autour de ces questions de
grossesse et que dire de la souffrance morale ? Pourquoi une
telle violence de la part de certains personnels soignants ?
Des rapports de missions, réalisés dans certains
hôpitaux de grandes villes africaines et en
particulier ceux présentés dans ce livre, nous
présente ces pratiques de violence.
L’impression
est celle d’une série de dysfonctionnements. Mais,
qu’est-ce qui « dysfonctionne » au
juste ? Peut-on incriminer le sens qu’un agent de
santé donne à l’exercice de son métier.
Prenons l’exemple d’un agent de santé qui va
jouer sur la souffrance physique d’une femme pour la
« racketter » en échange d’un
calmant pour soulager sa douleur. D’un point de vue
éthique, quel sens donne-t-il à sa conduite en cet
instant précis, et plus largement à son métier
?
On
serait ici confronté à une « rationalité »
plus que pragmatique. Prosaïquement, le soignant a besoin
d’argent pour nourrir sa famille, il peut avoir de l’argent
du fait de sa position de soignant, il se sert de ce pouvoir.
Yveline Diallo souligne que beaucoup de soignants souhaitent que
leurs enfants soient placés dans des écoles privées
pour leur assurer la meilleure éducation possible et cela
a un coût bien sûr.
Les
conduites des soignants peuvent aussi découler de logiques
extérieures à l’hôpital et concerner
les réseaux auxquels certaines femmes appartiennent. Selon
leurs possibilités financières, elles vont
bénéficier d’une prise en charge plus
attentive, plus rapide et parfois bénéficier sans
trop de difficultés de produits rares comme le sang. Mais
cela n’est pas le cas pour les plus pauvres…
En
fait, on ne peut donc considérer et comprendre les
conduites des personnels soignants sans les resituer dans un
environnement plus large (social, culturel, économique,
politique) que celui de l’hôpital.
Leur
appartenance professionnelle fait partie d’un ensemble
complexe qui constitue leur identité. Ils sont soignants
mais aussi père ou mère, membre d’une
famille, d’une culture, d’un réseau. Toutes
ces appartenances peuvent obéir à des logiques
différentes et parfois contradictoires entre elles.
Comme
le montrent les auteurs, des tensions sont presque
« structurales ». Par exemple, d’un
soignant, on attend qu’il prenne soin d’une personne
pour la guérir ou soulager sa douleur. De l’aîné
d’une famille en Afrique de l’Ouest, on peut attendre
qu’il pourvoie aux besoins des membres de sa famille qui
sont dans le besoin. Là se trouve peut-être un des
points d’intersections entre ces différentes
logiques qui permettent de comprendre certaines conduites
« inadaptées » des soignants auprès
des malades. Yannick Jaffré et Alain Prual (1993)
soulignaient déjà l’intérêt de
cette rencontre entre anthropologie et santé publique pour
décrire la situation sanitaire, et analyser
qualitativement ces dysfonctionnements et tenter de la corriger.
Les constats de
la santé publique
Mais,
au plus vaste, arrêtons-nous une nouvelle fois sur les
données de l’épidémiologie de la santé
maternelle pour évaluer l’ampleur du problème.
Il semble que ces taux n’ont pas significativement diminué
dans la plupart de ces pays depuis la première conférence
internationale pour une maternité sans risque, à
Nairobi, en 1987. Ils oscillent entre 200 et 1200 décès
maternels pour 100 000 naissances vivantes dans les PVD.
L’Afrique subsaharienne est la plus touchée avec
environ 300 000 décès maternels pas an (Prual,
2004).
D’après
l’enquête MOMA ,
69,1 % des décès seraient partiellement ou tout à
fait évitables. Simplement, si l’on peut dire, les
patientes n’ont pas bénéficié des
soins obstétricaux minimum ou n’ont reçu
aucun soin. Ainsi, 97 % des décès dus à des
hémorragies et 100% de ceux dus à des ruptures
utérines étaient évitables.
Les
raisons les plus fréquemment invoquées pour
expliquer ces décès sont l’absence ou
l’insuffisance des traitements ou produit d’urgence,
et notamment le manque de sang pour effectuer une transfusion (10
cas sur 12 décès) (Ouédrago &
Bouvier-Colle, 2002 : 84).
Une
étude menée en Gambie, en Zone rurale, montre
également que l’anémie, l’hémorragie
et l’éclampsie furent les principales causes de
décès maternels. Mais cette étude déborde
de son strict univers médical et démontre également
que les conditions des femmes au travail peuvent aussi être
incriminées. Par exemple, un haut taux d’incidence
des cas de ruptures utérines est corrélé
avec les périodes des pluies où les femmes
travaillent dans les champs et dans les fermes en plus de leurs
corvées domestiques.
Globalement,
la combinaison de plusieurs facteurs explique ces taux élevés
de mortalité et morbidité. Les premiers sont liés
au rapport entre le statut social de la femme et son obligation
de procréation : multiparité, un espace
intergénésique de moins de 2 ans, un antécédent
d’au moins deux avortements et un âge de la mère
à l’accouchement de moins de 16 ans ou de plus de 35
ans sont tous des facteurs de risque et 55% des grossesses en
présentent au moins un. Les seconds sont liés à
la définition et à la conception des programmes
sanitaires s’adressant à la mère et à
l’enfant. Le troisième groupe de facteurs est lié
au fonctionnement des services de santé. Une étude
de l’OMS a montré que 63 à 80 % des décès
directement imputables à la grossesse et à
l’accouchement auraient pu être évités
par des soins appropriés (Jaffré et Prual, 1993 :
65).
Des
actions de santé publique
Face
à ces dramatiques données, la réduction de
la mortalité maternelle est un des trois objectifs de
santé du millénaire définis à l’ONU
en septembre 2000, et l’objectif est de la réduire
de 75 % d’ici l’an 2015 (Prual, 2004).
Pour
cela, les stratégies « pour une maternité
à moindre risque » se sont interrogées
sur l’efficacité de la consultation prénatale.
L’enquête MOMA a montré que la valeur
prédictive des facteurs de risque classiquement recherchée
lors de CPN était très faible.
Soulignons
également que par rapport aux politiques mises en place
autour des CPN, peuvent se heurter des croyances qui entourent la
grossesse. En effet, une femme enceinte peut taire son état
pour éviter d’exposer son enfant et elle-même
au mauvais œil, censé pouvoir faire tomber sa
grossesse. Ainsi elles peuvent faire le choix de se rendre
tardivement à la maternité pour ne pas s’exposer
à ce qu’elle considère comme un risque
maternel et de se rendre chez un marabout « alfaga »
pour se mettre sous la protection divine « ir koy
ware » (Jaffré et Prual, 1993 : 73).
« Les propositions préventives médicales
trouvent place dans un système causal articulant souvent
sur un mode statistique, des risques et des étiologies.
Les femmes mettent en œuvre des pratiques à la fois
conformes au monde « signatures »
(Foucault, 1963), dans lequel elles vivent et respectent les
règles de pudeur de leur société »
(Jaffré et Prual, 1993 : 73).
For
de ces constatations, les contenus et les objectifs de la CPN ont
été repensés et la priorité a été
donnée aux Soins obstétricaux et Néonatals
d’Urgence (SONU) afin que toute femme puisse avoir accès
à du personnel qualifié et à un
environnement favorable afin de prévenir les décès.
Logiquement, les objectifs sont donc d’augmenter l’offre
de SONU, de les réguler et d’en améliorer
l’accessibilité (Prual, 2004 : 573).
Ces
quelques remarques soulignent la nécessité
d’associer l’anthropologie dans ses diverses
thématiques (anthropologie du corps jusqu’à
une réflexion sur l’État) pour comprendre les
processus sociaux qui participent à construire les
réalités médicales et la réalité
du fonctionnement du système hospitalier (Prual, 2004 :
574). Elles renforcent aussi l’idée qu’une
analyse à différents niveaux et sous différents
angles d’approche – politique, économique,
sociale, culturelle- est nécessaire. La mortalité
maternelle est in fine le résultat d’une
combinaison de plusieurs logiques appartenant à différents
champs et qui interviennent à différents niveaux.
Un éclairage
anthropologique
On
peut s’interroger sur le fondement des comportements qui
paraissent en décalage avec l’efficacité
thérapeutique recherchée mais aussi sur la fonction
de rassurer ou d’accompagner avec empathie une personne
malade ou /et qui souffre.
Or
nombre d’exemples recueillis dans le cadre d’observation
dans des services de maternité révèlent que
finalement des femmes font l’objet de maltraitance et
parfois dans des phases critiques de l’accouchement.
Yannick Jaffré souligne que les parturientes vivent de
manière douloureuse les accouchements et les soins. Le mot
« soin » -quelle signification peut-il
revêtir dans certaines situations ?- confronté
à cette réalité n’est pas adapté
aux vécus de certaines de ces femmes.
La
prise en charge de la douleur, de la peur est parfois
complètement absente. Rappelons un extrait de récit
dont nous fait part Yannick Jaffré à propos de
Maman D et qui explique que la douleur qu’elle ressentait
était très forte, qu’elle s’évanouissait,
que les sages femmes riaient autour d’elle, que lorsqu’elle
a demandé du sérum à la sage femme de garde,
celle-ci l’a insulté car elle était en train
de ranger son bureau. On voit ainsi qu’a contrario
de la tâche dévolue aux soignants, des violences
s’exercent et correspondent à des abus de ce pouvoir
de soigner (Jaffré et Olivier De Sardan, 2003 : 340).
Les soignants peuvent reprocher aux femmes de ne pas venir assez
tôt à l’hôpital pour accoucher, mais
après tout les femmes n’ont peut-être pas
envie de venir dans une structure où elles savent par
avance qu’elles risquent d’être l’objet
d’hostilités. Pouvons-nous alors parler d’une
prise de risque calculée ?
Didier
Fassin et Anne Claire Defossez, à propos d’une
enquête menée en Equateur (Fassin et Defossez,
1992), soulignaient le risque de se focaliser sur les croyances
et les conduites « traditionnelles » des
femmes pour expliquer le très faible taux de consultations
prénatales et d’accouchements lors des enquêtes.
Plus que céder à un simpliste culturalisme, ce sont
aussi les dimensions politiques, économiques, sociales
qu’il faut interroger. Et dès lors d’autres
pans de la réalité apparaissent. Les auteurs
montrent ainsi que, dans ce pays, 40 % des accouchements en
milieu hospitalier sont réalisés par césarienne
et que les femmes qui ont accouché de cette manière
risquent ensuite d’être stigmatisées et
dévalorisées. Et sans doute est-ce pourquoi ce
n’est qu’en dernière instance qu’elles
acceptent d’aller à l’hôpital.
« L’insistance des acteurs de la santé
publique à présenter les mauvaises performances des
services en terme de couverture médicale comme la
conséquence d’un attachement à la tradition
et un rejet de la modernité permet d’éluder
par avance toute critique sur les qualités techniques et
humaines de la médecine officielle » (Op.
cit. : 30).
Les
diverses formes de discrimination dont les femmes indiennes et
pauvres font l’objet ne les incitent pas à se rendre
à l’hôpital. Pour les auteurs, la question
n’est donc pas uniquement « médicale »
et quelques mesures simples seraient pertinentes pour donner
l’envie aux femmes d’accoucher dans les maternités.
Eduquer les professionnels de santé – auxiliaires,
infirmiers, médecins, décideurs - en leur donnant
des formations adaptées aux problèmes qu’ils
peuvent rencontrer dans le domaine de la gestion sanitaire mais
aussi de relations humaines au sein des services de soins peut en
être un. Ils soulignent également qu’« informer
les gens des recours possibles dans le système de soins ou
pour les aider à faire respecter leurs droits d’usagers
de services de santé et plus simplement d’êtres
humains » serait essentiel (Op. cit. :
34).
Face
à cette série de descriptions, demandons-nous
comment les femmes, selon les situations de vulnérabilité
dans lesquelles elles se trouvent (sociales, économiques,
physiques), réussissent à s’adapter aux
conditions parfois très dures du système
hospitalier dans ses rouages finalement les plus informels ?
Prenons
un exemple cité par Souley (Souley, 2003) qui montre la
différence de traitement de la demande de deux femmes
venues à une Consultation de Nourrisson Sains (CNS), à
Niamey, pour leurs enfants respectifs. À travers leurs
expériences, le système de la bureaucratisation et
celui des faveurs sont mis en exergue. La lourdeur du système
oblige les femmes à attendre plusieurs heures avant de
voir leurs enfants pris en charge, et le système des
faveurs créé une grande discrimination. Celles qui
sont nanties peuvent échapper aux heures d’attentes
et passer en priorité. Amina, jeune femme pauvre et ne
connaissant personne dans le milieu hospitalier, se voit menacée
de ne pas voir ses enfants pris en charge la prochaine fois
qu’elle arrive en retard et ne peut faire vacciner ses
enfants car apparemment ce n’est pas le bon jour. En
revanche, Zeïnabou, plus aisée et qui connaît
des gens au sein de la structure hospitalière, malgré
son retard, est prise en charge en priorité et peut faire
vacciner son enfant.
On
peut faire l’hypothèse que plus la femme est dans
une situation de vulnérabilité forte, plus les
modalités de sa prise en charge médicale et celle
de ses enfants seront mauvaises : qualité de
l’accueil par le personnel soignant, degré d’attente
avant d’être prise en charge, qualité de
l’acte médical préventif ou curatif, moyens
mis en œuvre pour trouver les médicaments ou le
sang, l’oxygène nécessaires à la
survie de la femme ou de l’enfant. Ses chances de survie
seront donc moindres.
De
même, ce système des faveurs peut aussi avoir un
effet pervers et créer une situation à risque pour
la parturiente. Prenons l’exemple donné, dans cet
ouvrage, par Yannick Jaffré. Si la personne qui est censée
s’en occuper -d’une « femme protégée »-
n’est pas là, celle-ci court le risque de ne pas
être prise en charge par un personnel soignant qui ne veut
pas en prendre la responsabilité.
Outre
ces impacts techniques, il s’agit aussi d’une
certaine sociabilité et les formes de relations, souvent
violentes, qui existent entre les sages-femmes et les
parturientes illustrent différentes formes de rapport de
domination du personnel soignant sur les parturientes. Des
interviewées font ainsi souvent mention de problèmes
de relations interpersonnelles avec les soignants ; elles
dénoncent la violence verbale, l’apathie, la
discrimination en faveur de certaines catégories de
patientes, la rudesse (Saizonou & al. 2006 :
678).
Plusieurs
explications, mais qui ne légitiment pas la conduite
fréquente d’hostilité vis-à-vis des
femmes, peuvent être évoquées. Par exemple,
la rencontre entre soignantes et soignées met parfois en
présence des femmes qui viennent de milieux sociaux et
géographiques très différents : les
sages-femmes viennent de milieux urbains et de familles de
fonctionnaires nantis et ont parfois des difficultés pour
comprendre d’autres femmes venant de milieux populaires et
ruraux (Jaffré et Prual, 1993 : 69).
D’autre
part les parturientes, qui ne disposent pas de données
pour juger de l’efficacité des soins médicaux,
des erreurs médicales ne formulent généralement
pas de plaintes concernant ces domaines (Ibid. : 70). Pour
la grande majorité d’entre elles, l’ignorance
d’un minimum de données sur le déroulement
des soins qu’elles reçoivent les place en situation
de subir l’autorité médicale et ce, quelle
que soit la qualité des soins donnés. Elles n’ont
pas non plus l’espace pour exprimer leur douleur sous peine
de se voir agresser verbalement. « Là où
les femmes échangeaient le savoir de leur corps,
l’obstétrique, à juste raison scientifique,
parle d’anatomie et propose une typologie des
accouchements. Peut-être pour cela, dans nos réponses
est évoquée une « souffrance »
sans femme pour en être le sujet » (Ibid. :
70).
Peut-être
le malaise ressenti et commun aux sages-femmes et aux
parturientes est celui de l’adaptation et de la mise en
œuvre d’une technique hors d’un système
de représentation permettant aux acteurs qui l’effectuent
de s’y reconnaître en lui donnant un sens (Ibid. :
72). L’exemple de l’exigence faite aux femmes
d’accoucher dans un type de position gynécologique
obéit à des règles obstétricales et
vient se heurter à des habitus liés à un
ensemble de significations sociales et un « savoir
corporel » (Ibid. : 75).
On
peut faire l’hypothèse que les femmes sont dans des
rapports de domination différents tout au long du vécu
de leur grossesse et de ce qui se passe autour de l’accouchement
selon leurs conditions de vie et leur capacité à
mobiliser des ressources et à infléchir les
contraintes. De plus on peut penser que la qualité et la
prise en charge médicale de la femme enceinte et du
nouveau né sont relatives à leur situation de vie.
Dans
quelle mesure l’expérience des femmes de leur
grossesse et de l’accouchement varie en fonction du cadre
plus large de leur situation de vie ? Dans quelle mesure la
femme peut construire son expérience autour de la
grossesse et de l’accouchement comme elle le souhaite ?
De quelles ressources dispose t-elle (économiques,
relationnelles, physiologiques, géographique) pour vivre
son expérience au plus près de ses aspirations et
dans un cadre techniquement et socialement acceptable ?
Etudier
la mortalité maternelle permet de mettre à jour les
logiques sociales, culturelles, économiques, politiques à
partir desquelles se construisent les expériences des
femmes autour de la grossesse et de l’accouchement et qui
parfois du fait de la synergie de facteurs défavorables
mènent à la mort.
Les
conditions dures du système hospitalier ont été
soulignés dans les articles précédents :
l’accueil, la manière dont sont donnés les
soins, le fait que les informations sur leur état ne leur
sont pas données sous prétexte qu’elles ne
comprendraient pas, la violence, le racket dont elles peuvent
faire l’objet si la femme ne disposent pas de l’argent.
Ceci est bien sûr une tendance et ne doit pas faire oublier
que certains des personnels soignants s’engagent pour des
patients qu’ils savent non solvables. Concrètement
cela peut, par exemple, donner lieu à l’achat de
médicaments parce que la femme ne peut pas payer. Mais
pour combien d’entre eux cela est-il possible ?
Le
manque du réseau relationnel qui permettrait d’avoir
des attitudes d’empathie dans la prise en charge médicale
d’une femme peut prendre des allures de cauchemar pour
celle-ci. Prenons l’exemple relaté par Yannick
Jaffré d’une jeune femme qui accouche d’un
mort-né dans un état de souffrance important, alors
que les sages-femmes minimisent sa douleur, voire s’en
moquent et dansent autour d’elle. Qu’est ce que cette
situation illustre ? Des raisons multiples sans doute.
Domination –violence- rapport de pouvoir –du soignant
sur le soigné- d’une classe sociale moyenne sur une
autre défavorisée- ?
Quelles
sont les raisons qui sous-tendent les conduites des soignants et
des malades ? Il est important de cerner les systèmes
symboliques qui gouvernent en partie les conduites des individus
et auxquelles ils donnent leur propre rationalité.
Mais
il ne faut pas négliger les autres mécanismes qui
sont à l’œuvre. Ce sont des logiques
extérieures au système hospitalier qui interfèrent
et dont sont porteurs les différents acteurs –
soignants ou malades - œuvrant au sein de cette structure.
Cette dernière, en même temps qu’elle en
génère, est perméable aux multiples
identités – « genrée »,
sociale, culturelle, économique, ethnique,
professionnelle, politique- et ce qui se passe lors de la prise
en charge des patientes s’apparente à une mise en
scène des modes de rapports pluriels présents au
sein de la société.
Cela
peut prendre des aspects dramatiques puisqu’il s’agit
de vie et de mort. Toutes les tensions sont exacerbées car
l’enjeu est fort –sauver des vies- et parfois les
rapports de domination s’exercent cruellement à
travers la négociation du prix d’un produit - comme
une poche de sang - nécessaire à la survie d’un
enfant ou d’une femme. On assiste à une
concentration de plusieurs types de rapport de domination qui
s’exercent et s’exacerbent autour d’un acte
biologique qui consiste à donner la vie et cette
concentration rend plus saillant le caractère social,
économique, culturel, politique de cet évènement.
Mais
une question reste en suspens : comment les femmes vivent,
ressentent ces expériences autour de la grossesse, de
l’accouchement. Question individuelle, mais au niveau
collectif on peut être marqué en lisant les faits
qui sont relatés dans les différents textes
précédents par l’absence d’une
mobilisation collective féminine, mais pas seulement, pour
témoigner des nombreux cas de mortalité maternelle
et éventuellement critiquer la qualité de la prise
en charge.
S’il
n’y a pas revendication d’une meilleure prise en
charge au vu des taux de mortalité de la part de la
population, cela peut être en lien avec le système
de croyance des femmes. Par exemple, en milieu zarma « (…)
tout accouchement est conçu comme un dialogue
impliquant le « vouloir » de l’enfant,
de la mère et de son milieu social. Pour cela, si la mère
ou le nourrisson meurt, la raison en sera la plus souvent imputé
à la notion de « bon futu », mauvais
destin ou malchance » (Jaffré et Prual,
1993 : 75).
Mais
c’est également le ressenti de l’absence du
droit à revendiquer, à protester auprès
d’une institution médicale qui bénéficie
d’une certaine aura et donc d’une légitimité
que les populations ne sont peut-être pas encore prêtes
à remettre en cause. On peut considérer ici une
double domination : une domination par le système de
croyance mais aussi par les effets du pouvoir. De ce fait les
populations ne questionneront pas l’efficacité des
soins, ne remettront pas en cause un diagnostic, un traitement,
sa mise en place…etc. bien que selon l’OMS 63 à
80 % des décès sont directement imputables par
l’absence de soins appropriés.
Globalement,
le personnel soignant au nom d’un savoir qu’il
détient et d’une fonction qu’il occupe n’est
pas remis en cause. Il est celui qui sait… malgré
tout.
Mais
ces questions posées dans les services sont liées à
la structure sociale externe. En effet, les logiques extérieures
influencent fortement ce qui se passe dans les services. Prenons
comme exemple les conséquences sociales et économiques
sur les ménages du paiement de la prise en charge
obstétricale dans les cas d’urgence (Tagmtarchi et
alii, 2008). Une étude menée au Burkina Faso
souligne que la charge économique affecte aussi le ménage
l’année suivante de l’accouchement. (Ibid.
551). Les dettes contractées pour faire face à ces
dépenses lancent un cycle de dettes et favorisent
l’appauvrissement des ménages. De plus ce sont
souvent les femmes qui appartiennent aux couches sociales les
plus défavorisées qui ont des complications lors
des accouchements. Et pour certaines elles ont été
amenées à l’hôpital alors qu’elles
présentaient déjà ces complications. Leur
arrivée tardive, entre autres éléments, peut
expliquer la nécessité d’une intervention
obstétricale d’urgence. Outre l’impact de
cette précarité sur l’accès aux soins,
ces auteurs soulignent que payer la prise en charge des soins
obstétricaux d’urgence peut aussi exacerber la
pauvreté et l’endettement à long terme.
Trouver des modes de financement pour la prise en charge de la
santé maternelle est donc une priorité dans les
stratégies de réduction de la pauvreté
(Ibid. 555). Des interviews réalisées auprès
« d’échappées belles »
au Bénin – étude menée auprès
de 556 femmes dans 7 maternités de référence
dont 6 du secteur public et une privée confessionnelle-
soulignent également la difficulté de prendre en
charge les coûts hospitaliers –coûts
hospitaliers jugés excessifs par 15 % des cas- et
demandent une politique de prise en charge des pauvres et
indigents (Ibid : 678). Déjouer les
conséquences, qui peuvent être fatales, de la
pauvreté des ménages sur la santé
reproductive et sexuelle devrait être une priorité
dans le domaine de la mortalité maternelle.
Enfin
les efforts qui peuvent être faits en matière de
planification et d’offre des SONU peuvent être
ralentis par le départ du personnel qualifié vers
le secteur privé – plus attractif au niveau des
salaires et des conditions de travail – ou vers des
organismes internationaux. Du coup la proportion d’accouchements
réalisés par du personnel qualifié peut être
faussée et donner une image biaisée pour construire
des programmes de réduction de la mortalité
maternelle adéquats (Prual, 2004).
Il
s’agit enfin de contre-pouvoirs, mais il s'agit aussi de
donner la parole et un droit de regard aux personnes de la
communauté sur la qualité des soins. Finalement que
les citoyens s’emparent de cet espace public que sont, ou
devraient être, les structures hospitalières en
s’accordant le droit de demander des comptes à leurs
soignant et responsables administratifs.
On
le voit, les pistes de recherche et d’action sont diverses
et toutes devraient concourir à la réduction de la
mort maternelle. Un tel cheminement ne peut se faire qu’au
confluent de plusieurs disciplines…
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POSTFACE
Témoignage
lucide et souvent poignant associé à une analyse
d’une grande richesse, le livre de Yannick Jaffré et
de son équipe est, à bien des égards,
exemplaire.
Face
au drame sanitaire que représente la mortalité
maternelle liée à la grossesse ou à
l’accouchement, et aux risques trois cents fois supérieurs
en Afrique qu’en Europe de l’Ouest, l’auteur
évite le réquisitoire et la condamnation. au profit
du changement de regard et de la transformation des pratiques.
Construit
autour d’enquêtes qui donnent au livre son cœur
et sa raison, il apporte, grâce à la pertinence et à
la qualité des observations, une vision holistique à
la fois des multiples dimensions qui concourent à la
mortalité maternelle, et qui en même temps
conditionnent à terme sa réduction.
Ayant
eu le privilège de présider et d’animer le
groupe de réflexion et d’action inter-académique
AQUASOU-GRAMM, j’ai pu bénéficier de la
richesse des contributions socio-anthropologiques et de
l’approche inter-disciplinaire qu’elles éclairent.
Parce
qu’il ouvre les yeux et que, sans emphase, il renvoie à
des changements d’organisation et de comportement, ce beau
livre porte l’espérance, et peut être une aide
et un guide des indispensables changements.
Professeur
André Capron Membre de l’Académie des
sciences et de l’Académie nationale de
médecine Président du Groupe Inter-académique
pour le Développement
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