Perfida Albio
La lecture de Perfida Albio confirme l'impression donnée par ses autres œuvres : un homme d'ordre, amer, qui se prend de passions soudaines, mais "décalées" : faire revivre le latin du VIIIè siècle, ou dénoncer, on verra avec quelle injuste virulence, les plagiats de Conan Doyle !
Ses idées nationalistes, sa passion anglophobe, ne lui appartiennent pas en propre : on les retrouve dans les années trente, chez les opposants à la vogue du roman policier, ce vecteur de criminalité juvénile, - une thèse qui, on va le voir, n'a pas encore entièrement disparu de notre horizon. Nous les avons retrouvées dans le Figaro de 1943 (!), sous la plume de Jean Joseph-Renaud, qui écrivait notamment : « Lorsque le créateur de Sherlock Holmes était à bout d'inspiration, il achetait, sans s'en cacher, en les payant bien, des sujets de romans et de nouvelles à de jeunes confrères ; certains de ces "nègres" lui vendaient parfois sans scrupules des synopsis d'œuvres françaises bien connues. Quoique signés de Conan Doyle, A Poison Belt est de J.-H. Rosny aîné, A Pot of Caviare est d'André de Lorde et A Lost World est de J.-Joseph Renaud.
Des gens qui voudraient expulser de la république des lettres les auteurs français de romans policiers, sont parfois d'une indulgence étonnante pour des écrivains étrangers. Pour Edgar Poe notamment, même lorsqu'il nous conte qu'un singe a caché dans une cheminée le cadavre d'une femme la tête en bas. On ne trouverait pareille extravagance en nul chapitre de Gaboriau ; et pourtant, avec quelle force, quelle sûreté, ce maître nous distrait de l'existence quotidienne ! »1
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La page de garde de Sherlock Holmes roi des tricheurs précise que le colonel docteur henri mutrux (sic) est Expert diplômé des Facultés de Médecine, Droit et Sciences de l'Université de Lausanne, Docteur de l'Université de Lyon, Diplômé d'Études supérieures de criminalistique du Gouvernement français. Et la quatrième de couverture annonce le prochain ouvrage du colonel Mutrux : Les Fabuleuses impostures des Yétis ! |
Plus près de nous, en 1977, un colonel docteur Henri Mutrux publiait, également à compte d'auteur, un violent pamphlet contre l'œuvre de Conan Doyle, et plus particulièrement contre les exploits du détective de Baker Street. Cet expert en criminalistique, colonel d'artillerie à la retraite et ex-chef de la police militaire suisse pendant la dernière guerre écrivait dans son livre Sherlock Holmes roi des tricheurs2 : « ... [Je] démontre, en citant une moisson de faits, que Sherlock Holmes a très habilement exploité des cas, méthodes et procédés publiés antérieurement [...] par le créateur incontesté du roman policier, le français Emile Gaboriau. Inconsciemment ou non, Sherlock Holmes a triché au jeu. [Je ferai] réfléchir ceux qui, jusqu'ici, crurent à l'infaillibilité d'un bonimenteur qui se proclama sans pudeur le plus grand détective de tous les temps. » On songe immédiatement à un canular, mais il suffit d'ouvrir au hasard une des trois cent quarante-neuf pages de l'ouvrage pour se rendre compte à quel point notre colonel n'entendait pas faire œuvre humoristique ! Sans prémices, avec le plus grand sérieux, l'auteur nous assène son horrible vérité par le plus évident des syllogismes : Sherlock Holmes est un tricheur, Conan Doyle est Sherlock Holmes, donc Conan Doyle est un tricheur !
Pour achever de s'en convaincre, le lecteur ébahi découvre les en-têtes de chapitres : "Avant-propos : Guillotine et spiritisme" (p. 9), "Conan Doyle, colosse aux pieds d'argile" (p. 67), "Conan Doyle et ses doubles" (p. 81), "Les contradictions de Monsieur Conan Doyle" (p. 95), "Le parfait cuisinier ou l'art d'accommoder les restes" (p. 175) ou "L'orgueil, aliment préféré de la comédie" (p. 311). Le titre est donc trompeur : sous couvert de critique littéraire, criminalistique (et pseudo-scientifique), l'auteur crache son venin dans le but unique de noircir la mémoire de Conan Doyle. Sherlock Holmes n'est que le prétexte pour s'en prendre à l'écrivain britannique, comme pour ternir définitivement l'image de probité et d'honnêteté intellectuelle de Sir Arthur.
La parenté entre les deux livres semble évidente, bien qu'il ne puisse s'agir d'un autre pseudonyme - Cahours/d'Hoursac est mort en 19373 et le colonel Mutrux en 1992. Pourtant ce dernier ne cite pas l'ouvrage de Cahours et peut-être n'en a-t-il jamais entendu parler4. Faut-il y voir là une simple concomitance d'opinion, une résurgence périodique d'un pitoyable esprit de clocher qui oppose deux grandes littératures européennes, la française et celle de la "perfide Albion"5 ? Nous laissons aux chercheurs futurs le soin de débroussailler cette petite énigme, en regrettant que nous ne disposions pas encore d'une véritable histoire de la réception du Polar en France, d'E. Poe à nos jours.
Nous livrons le document tel quel, en respectant autant que possible la mise en page originale, avec quelques modestes notes explicatives en bas de pages. Point n'est besoin de dire ici que nous ne partageons quasiment aucune des thèses de l'auteur, et que les rapprochements qu'il trouve évidents nous laissent souvent perplexes. Néanmoins, parfois, nous nous avouons troublés : soixante ans avant Michel Lebrun, D'Hoursac avait remarqué l'étrange ressemblance entre le Maximilien Heller d'Henry Cauvain, qui date de 1871, et l'Etude en rouge6.
Laissons maintenant la parole à notre auteur : nous sommes en 1927, l'année de la création du Masque, et deux ans avant la thèse de Régis Messac.
NOTES
1Sur J. Joseph-Renaud, voir l'index du Guide du Polar, de M. Lebrun et J.-P. Schweighaeuser, Paris, Syros, 1987.
2Henri Mutrux, Sherlock Holmes roi des tricheurs, La Pensée Universelle, N°2351, Paris, 1977
3ou 1934 suivant d'autres sources (cf. X. Schwalber, Butsu Uma, ou la Chair se fit Verbe). Nous nous en tenons dans cette étude à la chronologie établie par Paul Turbé (op. cit.).
4(N.d.E.) A notre avis, Mutrux connaissait le Perfida Albio. Voir page 67.
5Faut-il y voir plutôt des motifs personnels ? La rumeur lausannoise parle d'une querelle privée entre Mutrux et la famille Doyle comme origine de la rédaction de Sherlock Holmes roi des tricheurs.
6Voir le travail décisif de J.-P. Crauser, dans la revue Le Registre de l'Hôtel Dulong, 1998.