« Ce dernier, tout
occupé d'affaires, portant des lunettes à branches d'or
et favoris rouges sur cravate blanche, n'entendait rien aux
délicatesses de l'esprit, quoiqu'il affectât un genre
raide et anglais qui avait ébloui le clerc dans les premiers
temps. »
Gustave Flaubert, Madame Bovary
OICI donc, en guise de
propédeutique, deux textes que, dans une perspective
chronologique, on pourrait qualifier de "préhistoriques",
et qui contiennent déjà tous les ingrédients du
genre policier - sauf le crime -, mais avec la grâce
et l'esprit français en supplément. Puis nous verrons,
dans les chapitres qui suivent combien cet esprit et cette grâce
français ont été pillés, avilis, ternis
pour faire la profitable soupe du littérateur picte ;
piteux eût davantage convenu !
Montesquieu disait des Anglais que « Selon eux, il n'y a qu'un lien qui puisse attacher les hommes, qui est celui de la gratitude »1. Monsieur Doyle ne serait-il donc point anglais qui fait moisson, et d'idées, et de style dans notre cher patrimoine ? Car vous l'allez voir dans les pages qui suivent, combien Sir Arthur doit aux Lettres françaises !
Beaumarchais
Gaite faite a Londres
Adressee a l'Editeur de la
Chronique du Matin
6 mai 1776.
Monsieur l'Editeur,
Je suis un étranger, Français, plein d'honneur. Si ce n'est pas vous apprendre absolument qui je suis, c'est au moins vous dire en plus d'un sens qui je ne suis pas ; et, par le temps qui court, cela n'est pas tout à fait inutile à Londres.
Avant-hier au Panthéon, après le concert et pendant qu'on dansait, j'ai trouvé sous mes pieds un manteau de femme, de taffetas noir, doublé de même et bordé de dentelle. J'ignore à qui ce manteau appartient ; je n'ai jamais vu, pas même au Panthéon, la personne qui le portait, et toutes mes recherches depuis n'ont pu rien m'apprendre qui fût relatif à elle.
Je vous prie donc, monsieur l'Editeur, d'annoncer dans votre feuille ce manteau trouvé, pour qu'il soit rendu fidèlement à celle qui le réclamera.
Mais afin qu'il n'y ait point d'erreur à cet égard, j'ai l'honneur de vous prévenir que la personne qui l'a perdu, était ce jour-là, coiffée en plumes couleur de rose ; je crois même qu'elle avait des pendeloques de brillants aux oreilles ; mais je n'en suis pas aussi certain que du reste. Elle est grande, bien faite ; sa chevelure est d'un blond argenté ; son teint éclatant de blancheur ; elle a le cou fin et dégagé ; la taille élancée, et le plus joli pied du monde. J'ai même remarqué qu'elle est fort jeune, assez vive et distraite ; qu'elle marche légèrement, et qu'elle a surtout un goût décidé pour la danse.
Si vous me demandez, monsieur l'Editeur, pourquoi, l'ayant si bien remarquée, je ne lui ai pas remis sur-le-champ son manteau, j'aurai l'honneur de vous répéter ce que j'ai dit plus haut : que je n'ai jamais vu cette personne ; que je ne connais ni ses yeux, ni ses traits, ni son maintien, et ne sais ni qui elle est, ni quelle figure elle porte.
Mais si vous vous obstinez à vouloir apprendre comment, ne l'ayant point vue, je puis vous la désigner aussi bien, à mon tour, je m'étonnerai qu'un observateur aussi exact ne sache pas que l'examen seul d'un manteau de femme suffit pour donner d'elle toutes les notions qui la font reconnaître.
Mais, sans me targuer ici d'un mérite, qui n'en est plus un depuis que feu Zadig, de gentille mémoire, en a donné le procédé, supposez donc, monsieur l'Editeur, qu'en examinant ce manteau, j'ai trouvé dans le coqueluchon quelques cheveux d'un très-beau blond, attachés à l'étoffe, ainsi que de légers brins de plumes roses échappés de la coiffure ; vous sentez qu'il n'a pas fallu un grand effort de génie pour en conclure que le panache et la chevelure de cette blonde doivent être en tout semblables aux échantillons qui s'en étaient détachés. Vous sentez cela parfaitement.
Et comme une pareille chevelure ne germa jamais sur un front rembruni, sur une peau équivoque en blancheur, l'analogie vous eût appris, comme à moi, que cette belle aux cheveux argentés doit avoir le teint éblouissant, ce qu'aucun observateur ne peut nous disputer sans déshonorer son jugement.
C'est ainsi qu'une légère éraflure au taffetas, dans les deux parties latérales du coqueluchon intérieur (ce qui ne peut venir que du frottement répété de deux petits corps durs en mouvement), m'a démontré, non qu'elle avait ce jour-là des pendeloques aux oreilles, aussi ne l'ai-je pas assuré, mais qu'elle en porte ordinairement, quoiqu'il soit peu probable, entre vous et moi, qu'elle eût négligé cette parure un jour de conquête ou de grande assemblée, c'est tout un ; si je raisonne mal, monsieur l'Editeur, ne m'épargnez pas, je vous prie : rigueur n'est pas injustice.
Le reste va sans dire. On voit bien qu'il m'a suffi d'examiner le ruban qui attache au cou ce manteau, et de nouer ce ruban juste à l'endroit déjà fripé par l'usage ordinaire, pour reconnaître que l'espace embrassé par ce nœud étant peu considérable, le cou enfermé journellement dans cet espace est très fin et dégagé. Point de difficulté là-dessus.
Mesurant ensuite avec attention l'éloignement qui se trouve entre le haut de ce manteau, par derrière, et les plis ou froissement horizontal formé vers le bas de la taille par l'effort du manteau, quand la personne le serre à la française pour animer sa stature, et qu'elle fait froncer toute la partie supérieure aux hanches, pendant que l'inférieure, garnie de dentelle, tombe et flotte avec mollesse sur une croupe arrondie et fortement prononcée, il n'y a pas un seul amateur qui n'eût décidé, comme je l'ai fait, que le buste étant très élancé, la personne est grande et bien faite. Cela parle tout seul, on voit le nu sous la draperie.
Supposez encore, monsieur l'Editeur, qu'en examinant le corps du manteau, vous eussiez trouvé sur le taffetas noir l'impression d'un très joli petit soulier, marqué en gris de poussière, n'auriez-vous pas réfléchi que si quelque autre femme eût marché sur le manteau depuis sa chute, elle m'eût certainement privé du plaisir de le ramasser ? alors il ne vous eût plus été possible de douter que cette impression ne vînt du joli soulier de la personne même qui avait perdu le manteau. Donc, auriez-vous dit, si son soulier est très petit, son joli pied l'est bien davantage. Il n'y a nul mérite à moi de l'avoir reconnu ; le moindre observateur, un enfant trouverait ces choses-là.
Mais cette impression, faite en passant, et sans même avoir été sentie, annonce, outre une extrême vivacité de marche, une forte préocccupation d'esprit, dont les personnes graves, froides ou âgées sont peu susceptibles ; d'où j'ai conclu très simplement que ma charmante blonde est dans la fleur de l'âge, bien vive et distraite en proportion. N'eussiez-vous pas pensé de même, monsieur l'Editeur ? je vous le demande, et ne veux point abonder dans mon sens.
Enfin, réfléchissant que la place où j'ai trouvé son manteau, conduisait à l'endroit où la danse commençait à s'échauffer, j'ai jugé que cette personne aimait beaucoup cet amusement, puisque cet attrait seul avait pu lui faire oublier son manteau qu'elle foulait aux pieds. Il n'y avait pas moyen, je crois, de conclure autrement ; et quoique Français, je m'en rapporte à tous les honnêtes gens d'Angleterre.
Et quand je me suis rappelé le lendemain que, dans une place où il passait autant de monde, j'avais ramasé librement ce manteau (ce qui prouve assez qu'il tombait à l'instant même), sans que j'eusse pu découvrir celle qui venait de le perdre (ce qui dénote aussi qu'elle était déjà bien loin), je me suis dit : Assurément cette jeune personne est la plus alerte beauté d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande ; et si je n'y joins pas l'Amérique, c'est que depuis quelque temps on est devenu diablement alerte dans ce pays-là.
En poussant plus loin mes recherches, peut-être aurais-je appris dans son manteau quelle est sa noblesse et sa qualité ; mais quand on a reconnu d'une femme qu'elle est jeune et belle, ne sait-on pas d'elle à peu près tout ce qu'on veut en savoir ? Du moins en usait-on ainsi de mon temps dans quelques bonnes villes de France, et même dans quelques villages, comme Marly, Versailles, etc.
Ne soyez donc plus surpris, monsieur l'Editeur, qu'un Français, qui toute sa vie a fait une étude philosophique et particulière du beau sexe, ait découvert, au seul aspect du manteau d'une dame, et sans l'avoir jamais vue, que la belle blonde aux plumes roses qui l'a perdu, joint à tout l'éclat de Vénus le cou dégagé des Nymphes, la taille des Grâces et la jeunesse d'Hébé ; qu'elle est vive, distraite, et qu'elle aime à danser au point d'oublier tout pour y courir, sur le petit pied de Cendrillon, avec toute la légèreté d'Atalante.
Et soyez encore moins étonné, si, rempli toute la nuit des sentimens que tant de grâces n'ont pu manquer de m'inspirer, je lui ai fait à mon réveil ces petits vers innocens auxquels son manteau, votre feuille et vos bontés, monsieur l'Editeur, serviront de passeport.
O vous que je n'ai jamais vue,
Que je ne connais point du tout,
Mais que je crois, par avant-goût
D'attraits abondamment pourvue !
Hier, quand vous vous échappiez
Parmi tant de belles en armes,
Je sentis tomber à mes
pieds
Le manteau qui couvrait vos
charmes.
A l'instant cet espoir secret
Qui nous saisit et nous chatouille
Quand nous tenons un bel objet,
Me fit mieux sentir le regret
De n'en tenir que la dépouille.
Je voudrais vous la reporter ;
Mais examinons s'il est sage
A moi de m'en laisser tenter.
Si l'amour me guette au passage,
Le sort ne m'aura donc jeté
Dans un pays de liberté
Que pour y trouver l'esclavage ?
Peut-être aussi, pour mon
malheur,
Un époux, un amant, que
sais-je ?
A-t-il déjà le
privilège
De sentir battre votre cœur ;
Et pour prix de ma fantaisie,
Loin que le charme de vous voir
Fît naître en moi le
moindre espoir,
J'expirerais de jalousie.
Il vaut donc mieux, belle
inconnue,
Ne pas chercher dans votre vue
Le hasard d'un tourment nouveau.
A votre amant soyez fidèle
;
Mais plus son sort me paraît
beau
Plus je vous crois sensible et
belle,
Moins je veux garder le manteau.
En rendant ce manteau-là, permettez, monsieur l'Editeur, que je m'enveloppe dans le mien, et ne signe ici que
L'Amateur Français.
in Beaumarchais, œuvres,
Paris,
Ménard et Desenne, 1828, tome I,
p. 87 à 96.
Anonyme ("Eugène P.")
Parapluie trouvé
Le Nain couleur de rose
5 décembre 1815
Dans Le Petit bleu du 5 janvier 1912, Guillaume Apollinaire, qui n'était encore connu que comme fantaisiste érudit et critique d'art moderniste, émettait une juste appréciation de Sherlock Holmes : « le plus froid des détectives romanesques ». Il signalait ensuite que l'on « trouve déjà, en 1815, les secrets et procédés de Sherlock Holmes dans un aimable badinage écrit sous forme de lettre par un Français qui n'a point fait connaître son nom tout entier. »
Et il cite le texte que nous reproduisons ci-dessous. Nous y voyons quasiment un pastiche de Beaumarchais, qui lui-même appliquait les procédés qui avaient fait rire les lecteurs de Zadig quelques décennies plus tôt... C'est dire qu'il n'y avait pas à chercher loin pour découvrir les secrets et procédés de Sherlock Holmes !
Monsieur le Nain,
Quoique l'objet de ma lettre soit du ressort des Petites Affiches, j'ai pensé que vous ne refuseriez pas de lui donner place dans votre journal. Je vous prie donc d'annoncer que j'ai trouvé avant-hier au soir le parapluie-canne couleur de rose que je fais déposer entre vos mains.
J'ignore parfaitement à qui appartient l'objet perdu, mais je crois pouvoir assurer que son propriétaire est un homme d'environ quarante ans, fort amoureux de sa personne, et grand amateur de modes et de musique. Sans avoir jamais vu ce monsieur, dont je ne sais même pas le nom, je vous dirai qu'il porte une perruque blonde, que son teint est frais ; qu'il lui manque, du côté gauche, la dent qui précède celle qu'on nomme canine, et que sa taille est d'un peu plus de cinq pieds quatre pouces. Cet inconnu est vêtu assez ordinairement d'un habit bleu barbeau ; il portait, le jour où j'ai trouvé son parapluie, une culotte et des bas de soie noirs.
Si vous doutez un moment que je puisse ainsi dépeindre un individu dont on ne m'a jamais parlé, et que je n'ai vu de ma vie, l'inspection de l'objet perdu vous convaincra de l'exactitude de tout ce que j'avance : quelques cheveux blonds que j'ai trouvés sur le parapluie au moment où l'on venait de le perdre (car il était dans un lieu très évident) m'ont appris que la personne porte une perruque blonde ; la qualité des cheveux atteste qu'ils tenaient à une perruque ; j'en ai conclu que cette personne est d'un certain âge : la dent qui lui manque vient à l'appui de ce jugement. Tout le monde sait que l'impression de l'air et le contact de l'eau produisent sur les étoffes de soie un effet différent à celui qui résulte d'une vive chaleur ; l'étoffe du parapluie étant évidemment roussie par les rayons du soleil, il est clair que ce monsieur craint le hâle, et qu'il veut ménager la fraîcheur de son teint. Pour déterminer quelle est à peu près sa taille, j'ai ouvert le parapluie ; j'ai vu en le portant à ma hauteur, que la trace laissée sur le bois, par l'humidité et la chaleur de la main, était au-dessous de l'endroit où j'avais porté naturellement la mienne ; me servant ensuite du parapluie fermé comme d'une canne, et trouvant qu'il dépassait un peu ma hauteur d'appui, j'ai facilement calculé que l'inconnu avait environ trois pouces de plus que moi : ma taille est de cinq pieds un pouce. Quant à son costume, une légère couche bleuâtre traversant la partie inférieure du parapluie où la pression se fait sentir dès qu'on le prend sous le bras, indique, ce me semble, la couleur de l'habit qu'il porte le plus fréquemment. Pour le reste du costume, de petits brins de soie noire nouvellement appliqués par le frottement sur l'étoffe rose, tandis que la personne assise tenait le parapluie entre ses jambes, ne laissaient pas douter que ce jour-là elle avait des bas de soie noirs ; il y a donc à parier que la culotte était de soie, et surtout de la même couleur. Cette mise soignée, la perruque blonde, et jusqu'à la couleur de l'objet perdu prouvent assez que l'inconnu est un élégant suranné, par conséquent un ami zélé des modes.
Si vous désirez savoir enfin comment j'ai deviné qu'il aime la musique et qu'il lui manque une dent, examinez soigneusement le bec crochu qui sert de pomme à la canne du parapluie : vous reconnaîtrez sur l'ébène l'impression bien marquée de sept dents ; les trous formés par les deux canines sont un peu plus profonds que les autres, et vous remarquerez qu'auprès de l'incision faite par la canine gauche, il reste l'espace d'une dent sans nulle empreinte jusqu'à la dent voisine. Cette pression des dents sur la pomme d'un parapluie dénote bien l'attitude d'un homme qui, étant assis et s'appuyant sur sa canne, écoute avec attention, même avec intérêt, et vous déciderez comme moi que l'inconnu est grand amateur de musique, quand vous saurez que j'ai trouvé son parapluie dans l'un des corridors du théâtre de Mme Catalani.
J'ai l'honneur, etc.
Eugène P.
I
La Rencontre
Diderot & Rabelais
« Je suis saturé
de vie anglaise. »
J.-K. Huysmans, A rebours
près avoir produit ces
pièces préliminaires, déjà accablantes,
passons à la véritable instruction de notre procès.
La scène de la première rencontre entre le narrateur et
son héros est célèbre : Sherlock Holmes a été
décrit évasivement à Watson, par un tiers, comme
un personnage étrange. Le lecteur attend impatiemment de voir
en face ce curieux individu : le procédé est classique,
voire banal (que l'on songe à Tartuffe !), et il n'est pas
déçu... La phrase « Vous avez été
en Afghanistan, à ce que je vois ? » est
devenue tellement célèbre qu'elle est en passe de
détrôner, chez les beaux esprits anglophiles, les
ridicules "all right", "That is the question" et
autres "Time is money" qui émaillent leurs insipides
conversations !
Et pourtant, voici un texte classique peu connu, mais qui n'a pas échappé à Conan Doyle. Il s'agit d'une "satyre" de Diderot2, où le sagace lecteur ne pourra manquer de trouver quelques similitudes... pour le moins !
Denis Diderot
Satyre
troisième 3
ou
Le
cousin de Vernet 4
Moi. Eh bien ! N'en parlons plus.
Lui. N'en parlons plus... puisque vous prenez si vite la mouche. Adieu donc, monsieur le philosophe vexé...
Moi. Je vous souhaite le bonjour, et je passe mon chemin, monsieur. Je m'en vais voir Philidor jouer aux échecs au Café de la Régence, et vous irez où vous voudrez, au diable ou aux catins5.
Lui. Quoi ? Vous ne me donnerez aucune raison ?
Moi. Eh non, Pardieu. Il me semble d'ailleurs que ce n'est point à moi qu'il appartient de rendre des raisons.
Lui. Des raisons ? Voyez-moi ce Diogène s'indigner vertueusement pour des vétilles ! Vous faites une tête longue d'une aune, sur quelques propos badins que je vous tins, qui eurent le malheur de vous indisposer à mon corps défendant, et vous entendez vous échapper sans vous expliquer.
Moi. Bon. Mon ami, allons nous asseoir sur ce banc de l'Allée d'Argenson, la saison est encore douce, l'heure du souper est loin, et otiosi sumus...
Lui. Reprenons notre conversation. Nous en étions restés au moment où je vous disais que vous reveniez...
Moi. ... Que je revenais de Langres. Et de fait, j'en suis rentré hier au soir, moulu et rompu par cette diable de route mal empierrée. Je me mis au lit sans tarder, pour n'en sortir que ce midi, comme vous me voyez, un peu reposé, mais encore bien courbaturé, à peine rasé, et habillé de la veille pour le lendemain. Je me suis souvenu soudain que j'avais promis à Lebreton6 que je passerais...
Lui. Mais pourquoi diable vous sentez-vous obligé de me raconter tout cela ? Vous me parlez comme si j'étais un exempt du Châtelet. Occupez vos journées comme vous l'entendez, Monsieur le Philosophe, et peu m'importe qui vous allez voir ou ne pas voir. Pour ma part, je vous ne vous ai dit qu'une chose : vous revenez...
Moi. De Langres, oui. Laissez-moi donc penser.
Lui. Penser ! Vous bavardez, l'ami. Mais appelez cela penser si vous voulez.
Moi. Epargnez-moi vos sarcasmes. Je sors donc à midi. Je me rends chez Lebreton. Il n'y est pas. Je rentre en passant par le Palais-Royal. L'agrément de cette belle journée d'automne m'invite à flâner. Tout à mon observation des curieuses allées et venues de mes contemporains, je ne parle à personne...
Lui. Ce qui ne vous arrive pas souvent...
Moi. Ne m'interrompez pas. Puisqu'on me dit bavard, je vous infligerai le flot de paroles que j'ai gardées en mon for intérieur pendant toute l'après-dînée... Et de fait, je ne parlai à personne de mon voyage. Non qu'il fût en quelque manière secret : je suis allé voir le notaire de Langres. Le partage de l'héritage de feu mon père fait quelques difficultés.
Lui. Pour le coup, vous me voyez désolé et croyez bien que je compatis à votre deuil. J'ignorais que votre père fût décédé, mais je savais que vous aviez été à Langres.
Moi. Mais je n'ai parlé précédemment de ce voyage qu'à de rares amis auxquels je ne saurais reprocher cette petite indiscrétion. Mais avouez donc que Dalembert ou Grimm...
Lui. Ni l'un ni l'autre.
Moi. Vous recommencez. Adieu, Vernet, mes amitiés à votre cousin. A-t-il achevé sa Vue du port de Nantes ?
Lui. Je l'ai déduit.
Moi. Déduit ?
Lui. J'ai déduit votre voyage et sa destination en faisant ce que vous, philosophes, devriez faire plus souvent : en vous observant, et en tirant les simples conclusions qui s'imposent de ce que je remarquai. Vous vous appuyez pesamment sur votre canne, vous marchez plié en avant. Vous avez donc mal aux reins. A votre âge, ce ne sont plus les ébats dans le lit de quelque Laïs qui peuvent vous avoir ainsi rompu le dos.
Moi. Eh ! Qu'en savez-vous ? Je ne vous permets pas...
Lui. Passons. Il revient donc de voyage, me suis-je dit. Un voyage qui ne saurait avoir été que long et ennuyeux, ce qui exclut un séjour de plaisir dans quelque Folie de la Vallée de Chevreuse où vous auriez pu être invité...
Moi. Viendrez-vous bientôt au fait, plat discoureur ?
Lui. M'y voici. Vous avez de la boue sur vos chausses.
Moi. Et il n'a pas plu.
Lui. Et la boue est sèche, et même craquelée. Vous avez marché dans la boue, il y a quelques jours de cela, et elle a eu le temps de sécher.
Moi. Et alors ? J'aurais pu me crotter ici-même.
Lui. Vous vous seriez changé. Vous étiez en province, me dis-je, et pour un voyage qui n'était pas d'agrément.
Moi. Et si j'étais allé en Touraine, ou en Normandie, rendre visite au bon Croismare7 ?
Lui. La boue est blanche...
Les conjectures de Vernet sont lentes, mais il les joue supérieurement. Il allait et venait devant le banc où j'étais assis, prit le temps de tirer sa tabatière, y plongea ses doigts, pendant qu'autour de nous les passants se regroupaient. Ils riaient de le voir se rengorger, prenant le ton d'un médecin discourant devant un cercle d'étudiants. Et, ma foi, je fis chorus à mes dépens.
Lui. C'est de la craie. Vous êtes allé en Champagne... Quelles villes champenoises auraient pu vous attirer pour affaires ? Troyes ? Langres ? Ce ne pouvait être que Langres.
Moi. Facile déduction ! J'en suis originaire !
Lui. Je l'ignorais. Mais votre tempérament, excusez-moi, Monsieur le Philosophe, est celui du Langrois : une vraie girouette soumise à tous les vents de la pensée. Et voilà pourquoi je vous dis tout à l'heure, en vous rencontrant :
« Vous avez été à Langres, à ce que je vois. »
Et c'est alors que vous vous vexâtes.
Moi. Je me rends. Je vous avouerai même avoir un jour défini de cette manière le caractère des Langrois8.
Je le pris par le bras, pour l'éloigner du cercle de rieurs que nous avions rassemblé autour de nous, et nous fîmes quelques pas ensemble.
Moi. Savez-vous que vous m'intéressez ? Considérez un instant, d'un œil philosophique, la suite des conjectures auxquelles vous vous êtes livré. Je pense depuis longtemps que la vie est une longue chaîne dont chaque anneau donne le sens. Un esprit exercé, comme le vôtre, à remonter des effets aux causes, pourrait, d'une goutte d'eau, inférer la possibilité d'un océan Atlantique, sans même en connaître l'existence... Par l'observation de petits riens, celui qui connaîtrait vos méthodes pourrait les appliquer à l'histoire naturelle, à la connaissance de l'homme, que sais-je ? A l'identification des malfaiteurs. Prenez par exemple...
Lui. Adieu, adieu, monsieur le philosophe. Je suis pressé. Riez plutôt de bon cœur de cette petite leçon d'observation. Je vous laisse, je m'en vais à une réunion de famille. Mon frère vient présenter sa fiancée à mon père, une jeune anglaise fraîche comme une rose, dit-on.
La belle affaire ! dira le lecteur. Un procédé littéraire, par son universalité même, a pu s'imposer à deux auteurs sans qu'il faille nécessairement parler de plagiat. Et pourtant, on ne peut que s'étonner que Mister Doyle ait précisément choisi Vernet pour ancêtre de son Sherlock. L'accumulation de coïncidences est pour le moins troublante.
Plus troublante encore est la comparaison de la fameuse rencontre de Holmes et de son accolyte Watson avec le passage suivant, tiré du Pantagruel de Rabelais, source évidente de la satyre de Diderot.
Mais s'il faut rendre justice à Conan Doyle, tirons notre chapeau sur la connaissance qu'il a de notre littérature.
François Rabelais
Pantagruel 9
Comment Pantagruel trouva Panurge, lequel il aima toute sa vie
Pantagruel étudiait fort bien comme assez entendez et profitait de même, car il avait l'entendement à double rebraz et capacité de mémoire à la mesure de douze oyres et botes d'olif. Un jour se pourmenant en la Cité avec ses gens et aucuns écoliers, décida entrer en l'Hotel-Dieu, mû par désir et volonté ordinaires aux âmes bien nées, de faire quelque évangélicque dévotion et acte de charité envers les pauvres en ce lieu soignés. Lors se rendit en la Grand-Salle, et fut ému de pitié voyant les pauvres gens étendus et souffrants dans leurs lits ; retroussant ses manches, se mit aussitôt à les laver, curer, cureter et récurer, purger, bassiner, torcher, rincer, nettoyer, émonder, amender, panser, moucher, opérer, rogner, amputer, cautériser, appliquant belles maximes et sains préceptes hygiénicques tels qu'il appèrent in Galen., Dioscorides, Cels. et al., tant et si bien qu'en une heure de temps qu'il opéra, accumula tel tas de bras, cheveux, ongles, mains, doigts, jambes, oreilles, nez, couilles, qu'il en débordoit des ruelles entre les licts et dévaloit escaliers jusqu'en la place, au grand étonnement des passants qui crioient « Plus n'en jetez ! La cour est pleine ». Lors cessa d'œuvrer, et se rendit en la salle de Chymie, voir s'il n'y avoit point celée ès armoires de remèdes quelque bonne fiole de claret, car il avoit grand soif. Vit alors venir à lui un homme beau de stature, avec nez en bec de corbin et fier regard aquilin, mais plus pitoyablement maigre que les gaules dont usent cueilleurs de pommes du Perche. Il tenoit en ses mains un mortier dans lequel il écrasoit de ses doigts marquetés de taches d'acides et de médications mercuriales, une mixture alchymique.
« Thou havest beene hunting in Grandville, as I percieve, Mi Lard (lui dit-il). »
- Par Saint Hiérôme, (patron des truchemans), quel langaige est-ce là (dit Eusthenes) ?
- C'est pure langue Cimérienne. Ainsi parlerions-nous du cul, s'il avoit plu à Dieu. »
Mais Pantagruel entendoit l'Anglois aussi bien que le Latin, le Grec, le Lanternois, le Chaldaïcque, l'Hébreu et le Limousin.
« Ha ha ! Tu es gentil compaignon (dist-il). Voire mais, comment as-tu su que j'avois été chasser à Grandville, qui est port de Normandie, en lequel femmes jouent volontiers du serre-croupière ?
- By looking at your braguette, mi Lard, for it is as byg as coucourde of Cavaillon...
- J'entends bien, se me semble, car je suis fort couillu, mais pourquoy pas Avignon ou Montpellier ?
- Car à grand vit le chat ça court (respondit-il).
- C'est admirablement combyné, (dist Pantagruel) et par ma foy, je t'ay ja prins en amour si grand que tu ne bougeraz jamais de ma compaignie, et toy et moy ferons pair d'amitié, telle que feut entre Encolpe et Giton. Mais prends garde, mon ami, que ta vivacité d'esprit ne te soit un élément que d'aucuns te reprochent.
- Cet élément taire, mon cher Seigneur, (dist le compaignon) sera à ce jour ma devise. »
NOTES
1Montesquieu, Lettres Persannes, lettre CIV.
2Elle n'est pas mentionnée dans la grande édition Assézat-Tourneux de Diderot, mais elle est loin d'être complète. Elle figure cependant dans l'édition Feuchttraum, Leipzig, 1892-98, t. XIV.
3On sait que Diderot, après avoir écrit un brouillon intitulé Satyre Première (le Y est conforme à l'orthographe contemporaine), donna le titre de "Satyre Seconde" au texte qui deviendra Le Neveu de Rameau. Il s'ensuit que le titre du manuscrit que nous éditons peut lui être attribué sans risque d'erreur.
4Sans doute le peintre Carle Vernet (1758-1835), fils du célèbre Claude-Joseph Vernet (1714-1789), paysagiste (ses Ports sont bien connus) que Diderot appréciait vivement (voir ses Salon). On ignorait qu'il eût un cousin. Le personnage est peut-être une invention littéraire, forgée en hommage au "neveu" ?
5Parmi les attraits qui faisaient la renommée du Palais-Royal, il n'y avait pas que les Cafés des Nouvellistes et des amateurs d'échecs.
6Editeur de l'Encyclopédie.
7Le marquis de Croismare, ami de Diderot, se retira sur ses terres de Normandie en 1759. C'est pour le faire revenir à Paris que Diderot et ses amis imaginèrent la mystification qui devint le roman La Religieuse.
8Lettre à Sophie Volland du 11 août 1759.
9Ce passage figure dans la réimpression de la seconde édition originale du Pantagruel, donnée par Juste en 1534 (édition G2), et qui nous est conservée par l'unique exemplaire de Florence. Rappelons qu'elle diffère essentiellement de l'édition G (Dresde) par quelques hapax, ainsi que par deux paragraphes que Rabelais maintiendra dans les éditions suivantes.