III

     

    Le Chien des Baskerville

    Racine, Goethe & Nerval

     

                          « Plagiarize, v.: To take the thought or style of another writer whom one has never, never read.  »
                          Ambrose Bierce, Devil's Dictionary

     

    PRÈS avoir démontré de façon - nous semble-t-il - irréfutable, l'originalité de notre "grand" écrivain britannique, comment il a su habiller à l'anglaise nos grands auteurs et combien il doit tout à la France, nous allons poursuivre notre mission de salubrité en comparant quelques unes de "ses" histoires avec des textes classiques, certes peu connus du grand public - car notre plagiaire est matois1 - mais suffisamment accessibles aux spécialistes pour qu'il ne reste aucun doute quant à l'origine des intrigues "inventées" par Monsieur Doyle (qui cherche trouve !). Il n'est certes pas répréhensible de s'inspirer des chefs-d'œuvre du passé et, comme le disait si bien Didacus Stella  : «  Pigmei Gigantum humeris impositi plusquam ipsi Gigantes vident.  »2, mais il est en revanche douteux de présenter pour les siennes les idées des autres.

    Monsieur Doyle, avec ses airs patelins, s'est forgé la réputation d'un homme qui ne saurait tromper les autres ni se tromper soit même. C'est ce que Marcel Proust appelait l'infaillibilité orgueilleuse, assez comparable, à tout prendre, à celle du Pape dans l'Eglise  : les décisions du pontife sont irréformables. Mais il y a un large fossé entre Sa Sainteté et Sir Arthur. Le second a quitté l'autel en claquant la porte pour consacrer ses loisirs aux manifestations spirites ! L'Eglise s'appuie sur les textes sacrés, l'Anglais sur ceux des autres. Le lecteur me pardonnera mes outrances lorsqu'il découvrira, comme nous le fîmes, la supercherie.3

    Nous avons donc entrepris dans les chapitres qui suivent de retrouver à quelles sources Sherlock Holmes était allé s'abreuver pour nous livrer ses aventures aussi peu inédites qu'originales. Nous commencerons, en tout bien tout honneur, par le roman le plus tristement populaire du cycle Holmes/Watson  : Le Chien des Baskerville. Nous n'entrerons pas dans la polémique dont se sont fait récemment écho les journaux d'outre-Manche (cf. Le Figaro du 11 avril 1926) quant à la paternité du livre. Il nous importe peu de savoir qui, de Monsieur Doyle ou des héritiers de Monsieur Robinson a raison4, puisque l'histoire n'est ni de l'un, ni de l'autre !

    Envisagée selon les critères de la bonne "enquête policière", l'intrigue du Chien des Baskerville n'est certes pas la mieux venue du lot, ni la plus vraisemblable ! Ce méchant cousin oublié, qui apparaît à point nommé, avec son pauvre dogue phosphorescent, pour résoudre une aventure hasardeuse, laisse perplexe. Pour une fois, nous suivrons l'opinion des vrais "amateurs" : Sherlock n'est vraiment lui-même qu'en ville... Et pourtant, c'est l'Aventure la plus célèbre ! Sans doute parce qu'on y a trouvé quelques restes des ingrédients les plus frelatés dont le romantisme a nourri ses lecteurs : une lande solitaire et venteuse - version dégradée de celle qui abrite les "orages désirés" de René -, et un fantôme aboyant. "Stupide XIXè siècle" ! comme le dit mon ami Léon Daudet.

    Mais nous avons retrouvé les sources de Conan Doyle : un brouillon du plus romantique de nos classiques, et une traduction du plus classique de nos romantiques. Nous y joignons le texte allemand original, à l'intention de nos lecteurs polyglottes.

    Le plus curieux de cette étonnante affaire est la chaîne que nous avons reconstituée, reliant RACINE - GOETHE - NERVAL - DOYLE. Point n'est besoin de recourir aux nouvelles et brumeuses théories de la "littérature comparée" pour se rendre compte que des quatre auteurs en question, seuls les deux Français citent leur source, l'Allemand et l'Anglais oubliant, quant à eux, cette marque si simple du respect d'autrui.

     


     

    Jean Racine

     

    Ce récit, dont le manuscrit est sans doute autographe, se trouve au dos d'un brouillon de traduction du De Historia Conscribenda de Lucien de Samosate. La date ne peut être déterminée ; elle se situe très probablement aux alentours de la fin de 1677, date à laquelle Racine est devenu historiographe du Roi. Le manuscrit, déposé à la bibliothèque de Chantilly, a malheureusement brûlé au cours de la guerre de 1870, mais nous avons la chance d'en posséder une copie à la Bibliothèque de Laval. Ce document, outre sa perfection littéraire - on a pu parler d'un "chef d'oeuvre en sourdine", "dont la sobre puissance rivalise sur le mode mineur avec le récit de Théramène" (Sainte-Beuve) - permet de battre en brêche deux légendes complaisamment entretenues par des exégètes paresseux. D'abord, il apporte la preuve que Racine n'a pas entièrement abandonné la composition de tragédies entre Phèdre (1677) et Esther (1688). Ensuite, il démontre par son existence même que Racine pouvait rédiger directement en vers, alors que l'on va répétant à l'envi qu'il avait besoin de composer un canevas préalable en prose. Quoi qu'il en soit, nous avons ici la source évidente de l'interminable récit par lequel le Dr Mortimer, dans Le Chien des Baskerville, crée un "thrill" platement brumeux et vulgairement fantastique, digne tout au plus d'un hâtif roman-feuilleton...

     

    Le texte commence par ces quelques lignes :

    « Je lis dans Jamblicus que le roi Asterphile, tyran de Phtiotide, se retira, lassé de l'exercice du pouvoir suprême, dans son palais de Tranxénie, isolé au milieu des landes de la Thrace déserte. Il y mourut subitement. Son neveu Philadelphe, averti de ce décès soudain, se rendit en toute hâte au palais, où le fidèle Lexomyle, médecin du défunt, lui raconta les circonstances terribles de la mort du prince.  »

     

    ACTE I

    Scène 3
    (Philadelphe, Lexomyle)


    Lexomyle

    A la tombée du jour, quand s'élève la brume,
    Aux abors du Palais, le Prince avoit coutume
    Sans ses gardes du corps de sortir chaque soir.
    Il allait, loin des yeux, oublier le pouvoir
    Dont son père en mourant le fit dépositaire,
    Méditant les secrets qu'à tous il devoit taire,
    Goûtant de ses jardins, le long d'une allée d'ifs
    Les agrémens déserts, solitaire et pensif.
    Les soldats de sa garde, en cette nuit cruelle
    Qui fut pour mon seigneur une nuit éternelle
    Attendirent longtemps, le flambeau à la main,
    Veillant sur le perron, que leur maître revînt.
    Quand de minuit enfin les douze coups sonnèrent
    Inquiets et troublés, ses hommes décidèrent
    Malgré son ordre exprès, de l'aller rechercher.

    A la lueur des torches, dans la sente déserte,
    Sous l'avare clarté d'une lune couverte,
    Ils appeloient le Prince, réveillant de leurs cris
    Les échos de la lande où s'étendoit la nuit.
    Ils suivoient en courant les traces dernières
    Que le pied de leur Prince imprima dans la terre.
    Quand au bout de l'allée leurs pas furent rendus
    Ils découvrent au sol, sur la face étendu
    Asterphile sans vie...

    Philadelphe

    Hélas !

    Lexomyle

    Dans la nuit sombre
    Seul, sans secours, leur maître avoit rejoint les ombres...
    Ils retournent son corps, & recherchent en vain
    Le sang que fit jaillir le poignard assassin...
    Mais ses yeux grands ouverts - o spectacle terrible ! -
    Gardoient la trace encor d'une horreur indicible
    Que la flamme éclairoit de tremblantes lueurs,
    Et le parc désolé résonnoit de leurs pleurs.
    J'entendis leurs appels, je courus les rejoindre...
    Mais ma langue se glace & ne peut vous dépeindre
    Ce que je découvris à côté de son corps,
    Lorsque je me rendis auprès du Prince mort.
    Examinant les lieux, je vis sans aucun doute
    Des empreintes, ... O ciel !

    Philadelphe

    - Parlez : je vous écoute.

    Lexomyle

    Des empreintes d'un pas qui n'étoit point humain.
    C'étaient celles, seigneur, d'un gigantesque chien !

     


     

    Johann Wolfgang von Goethe

     

    Erbkönig

     

    Le jeune Goethe arrive le 2 avril 1770 à Strasbourg pour y achever ses études de droit (il obtient son diplôme en août). Pendant les dix-sept mois de son séjour alsacien, il fréquente assidûment - outre les filles de pasteur5 - les bibliothèques pour parachever son éducation littéraire. Par sa correspondance, nous savons qu'il s'enthousiasme pour les écrits de Rousseau. Sa rencontre avec Johann Gottfried Herder le pousse à lire les grands classiques français et c'est, à n'en pas douter, à cette occasion qu'il lit la pièce de Racine dont nous avons cité un passage significatif. Il compose alors son poème Erbkönig (le roi héritier) qu'il remaniera en 1782 pour en faire Erlkönig, son fameux Roi des Aulnes. La parenté est si évidente avec l'œuvre de Racine qu'elle se passe de commentaire. Nous en donnons le texte original, puis, à sa suite la traduction qu'en fit Gérard Labrunie, autrement dit Gérard de Nerval.

    Erbkönig

    Wer flüchtet so spät durch Wind und Nacht?
    Es ist der Graf, der die Magd umbracht
    Er hat das Messer wohl in der Hand
    Er rennt unsicher, ohne Verstand.

    "Hugo, was birgst du so bang dein' Absicht?"
    "Willst, rauher Graf, deine Ruh' nicht?
    Du Erbkönig mit Land und Ruhm?
    Warum opferst all dein' Reichtum?"

    "Du liebes Kind, komm, geh mit mir!
    Gar schöne Spiele spiel ich mit dir"
    "Das versprachst du dem lieben Mädel
    Bevor du sie stachst, armes Gesindel!"

    "Hör Graf, hör, warum hörest du nicht
    Was die Strafe dir allzubald verspricht?"
    "Sei ruhig, bleibe ruhig, mein Graf
    dann kommt sie jetzt und schnell deine Straf' "

    "Willst, grausamer Ritter davon gehn?
    Deine Leuten sollen dich warten schön ;
    Dein Name soll vergessen werden
    Und der Höllenhund dich ermorden."

    "Ja kommt er, da kommt er, siehst du ihn nicht dort
    Erbkönigs Hunde am düstern Ort?"
    "Ach Graf, Hugo, du siehst genau
    Die Bestie glüht in der Weide so grau."

    "Er will dich, ihn reizt deine harte Gestalt;
    Und bist du nicht willig, so braucht er Gewalt."
    "O Teufel, O Teufel, jetzt faßt er mich an !
    Die Bestie hat mir ein Leids getan !"

    Die Diener grausen, sie reiten geschwind,
    Und finden den Graf, ächzend und blind
    Bring'n ihn zum Hof mit Mühe und Not
    Zu spät ang'kommen der Graf war tot.

     


     

    Gérard de Nerval


    Le Roi des Olmes 6

     

    Qui donc si tard s'enfuit dans le vent et la nuit  ?
    C'est le comte félon qui tua la servante.
    Agrippant un couteau qui sa main ensanglante,
    Il court, sans but, hésite et sa course poursuit.

    « Hugo, pourquoi cacher, si craintif, ton dessein  ?
    Envies-tu, dur seigneur, la fin inéluctable ?
    Toi, maître des Olmes, si riche et redoutable,
    Tu sacrifies soudain ta gloire à ton butin ?  »

    « Enfant, ma chère enfant, je t'emporte avec moi  !
    Nous jouerons à foison tous les jeux délectables  »
    « Tu promis à la fille un plaisir ineffable
    Avant que d'immoler hideusement ta proie !    »

    « Ecoute, écoute bien, au loin n'entends-tu point
    Cette mort qui t'appelle et t'est bientôt promise   ?  »
    « Calme-toi, calme-toi, la peur n'est plus de mise
    Elle vient, ta compagne, et de toi prendra soin.  »

    « Où vas-tu, cavalier, y crois-tu échapper  ?
    Tes amis attendront, en vain, c'est chose sûre ;
    Ton nom disparaîtra comme un mauvais augure
    Et le Chien de l'enfer est là pour t'emporter.  »

    « Il arrive, il est là, ne le vois-tu donc pas,
    L'animal terrifiant, vengeur impitoyable  ?  »
    « Comte, enfin tu le vois, ton regard effroyable
    fixe le chien qui luit et bondit vers l'appât.  »

    « Tu demandes pourquoi il a la rage au cœur,
    Ton front est rouge encor du baiser de la peine7  »
    « Tu t'esquives, tu cries, tu refuses la scène,
    Mais le chien est bientôt, en toi, sur toi vainqueur  !  »

    Les serviteurs sont là, galopant à tout-va
    Ils le trouvent enfin, râlant, mourant, exsangue
    Le mènent au château, suant, tirant la langue,
    Mais il était trop tard et le comte creva.

     


    NOTES 

    1Notre propos, pour vindicatif qu'il soit, repose sur tant de preuves tangibles que nous sommes prêts à en assumer la responsabilité devant toute cour où les avocats de Monsieur Doyle voudraient éventuellement nous traîner. Si la fameuse probité de Mister Doyle, tant galvaudée par les gazettes, venait à s'offusquer de mes écrits, je me ferai un devoir de recevoir ses arguments. L'efficacité est peut-être une vertu britannique, l'élégance, quant à elle reste bien française.

    2in Lucain 10, tome 2.

    3(N.d.E.) Ce passage est repris presque mot pour mot dans le livre d'Henri Mutrux (op. cit.) qui n'en cite pourtant pas la source.

    4(N.d.E.) Allusion au fait que Le Chien des Baskerville ne serait pas entièrement de la main d'Arthur Conan Doyle. Consulter à ce sujet F. Segond, La Lettre v(i)olée dans le Chien des Baskerville, in Le Registre d'Ecrou N°2,1999, p. 19-29,

    5(N.d.E.) Allusion à son idylle avec Frédérique Brion, fille du pasteur de Sesenheim.

    6Le texte est soutitré : un poème de J.-W. v. Goethe, traduit de l'allemand par Gérard Labrunie. Le pays des Olmès est une zone montagneuse de l'Ariège, célèbre pour ses ruines de châteaux cathares, dont Montségur est le plus connu. Nerval s'est sans doute permis cette licence poétique qui ajoute une aura de mystère dont le texte allemand manque singulièrement

    7Comparer avec "Tu demandes pourquoi j'ai tant de rage au cœur" (Antéros) et "Mon front est rouge encor du baiser de la reine" (El Desdichado)