IV
Le Ruban moucheté
La Fontaine & Chateaubriand
« The cry, on their part,
of "il faut vivre," I most certainly meet, in this case,
with the appropriate answer, "Je n'en vois pas la nécessité."
»
James Abbott McNeill Whistler, The
Gentle Art of Making Enemies
A terrible punition que subit
l'invraisemblablement méchant Docteur Grimesby Roylott laisse
perplexe. Le lecteur cultivé se dit : "Mais l'on se moque
de moi ! C'est trop ! Cela provoque le rire. C'est une farce ! "
Et de fait, il s'agissait d'un antique fabliau, comme le prouve
cette oeuvre peu connue de notre génial fabuliste, empruntée
à une source introuvable, mais incontestablement médiévale.
Jean de la Fontaine
Le mauvais mire, Merlin et le serpent
Qui est bien trop méchant,
autrefois disait-on
Aux tout petits enfants,
Notre gentil Merlin toujours le
fait perdant..
L'histoire que voici, qu'on
raconte à foison
Montre bien que l'affaire est
encor de saison.
Un mire d'Angleterre aux Indes
prospérait.
A son valet, ce matassin, trop
soupe-au-lait,
De colère, un beau jour,
s'en va casser les reins.
Lors voyant le bourreau avec ses
noirs desseins
Il laissa là Vichnou et
chez lui s'en revint.
Il avait épousé dans
ces pays lointains
Une veuve ayant eu d'un premier
lit deux filles.
Elle lui fournissait, cette
étrange famille,
De quoi pouvoir, à petit
train, vivre serein.
Puis la veuve mourut et s'il en
fut chagrin
La fable n'en dit rien.
Mais avant que d'entrer aux
souterrains séjours,
Elle avait de ses biens ainsi
réglé le cours :
Au mari la fortune ; et vienne
l'hyménée
Qui ferait d'une fille une femme,
et aimée,
Avec elle sitôt il fallait
partager.
Or l'aînée se fiance
et maison d'applaudir ;
Elle ouit un sifflement, rend son
dernier soupir
et nul ne sut pourquoi
et tous glaça l'effroi.
Mais à une moitié de
lustre ou encor moins
Un mari à sa sœur fut
fourni par les soins
De la fortune.
Le parâtre à coup sûr
y laisserait sa tune.
Il se fit chat et convainquit sa
fille
Que leur trop vieux logis, à
sa belle famille
Ferait un grand chagrin. Tous les
corps de métier,
Venant y travailler,
En ferait un château, et
château de rentier.
Mais il fallait coucher, où
avait vu la mort
Sa si gentille sœur qu'elle
pleurait encor.
Elle refuse, elle réfute ;
Le mire prie et puis dispute
Tant, que la demoiselle à
la fin s'exécute.
Pour cela dormirait la pauvre
enfant sans mère
Dans la chambre jouxtant celle de
son beau-père.
Or, par un trou percé dans
la cloison
Le mire chaque soir envoie une
vipère
Dont le mortel poison
En diligence opère.
Notre porte-venin, la nuit, par un
cordon
Se faisait un chemin jusques à
l'édredon.
Il eût tué la belle
enfant, c'est évident
Si Merlin ne l'avait arrachée
à ses dents.
La fille en sûreté,
il attend l'animal.
Maître serpent, sifflant
d'un air méchant,
Descend le long du mur, perfide,
menaçant,
Mais Merlin le fouetta
Comme on fouette les chats.
Notre sire dragon, n'aimant pas le
bâton,
Remonte le cordon. Coléreux,
au menton
Il pique qui l'avait livré
à la badine
et dans les noirs cheveux de cette
âme assassine
Il va dissimuler sa tête
serpentine,
et prend figure ainsi d'une étoffe
nouée
Qu'on a dit se nommer la bande
mouchetée.
Morale
Qui veut de sa fille
récupérer la dot
et ainsi spolier l'enfant
belle et gracile,
Plutôt que de choisir
un cruel serpenteau
Serait mieux servi
avecqu'un crocodile.
François René de Chateaubriand
Chateaubriand a été ambassadeur à Londres en 1822. Le livre 27 des Mémoires d'Outre-tombe nous donne le récit de son séjour. Mais quelques pages, jugées sans doute peu conformes à l'image que le Vicomte voulait laisser de lui-même, ont été écartées (pour la plupart regroupées dans les Textes retranchés et Suppléments à mes Mémoires). Certaines, dont les pages qui suivent ont été récupérées par son secrétaire, Hyacinthe Pilorge, et illicitement vendues en Angleterre. Depuis ces événements, un siècle a passé. En 1890, les propriétaires de ces documents ont cru leur publication possible (dans le Quaterly Journal of French Literature, Cambridge Univ. Press, 12, 1890, 5-14). Il nous paraît évident que Chateaubriand, en panne d'inspiration, s'était amusé à insérer dans son pesant monument le contenu de la fable que nous venons de citer, et que Conan Doyle s'en est inspiré également pour son Ruban moucheté, sans même changer le nom des protagonistes !
Dîner chez les Roylott de
Stoke Moran. - Une demeure du Sussex. -
Je sauve Hélène
Stoner - Rencontre avec H***.
Londres, 21 mai 1822.
J'étais fatigué des promenades dans Hyde Park, des soirées à Covent Garden, et des interminables fêtes au bord de la Tamise. Devant ces renommées destinées à s'endormir dans le silence et la poussière, il me prenait, comme devant les ruines de Carthage ou de Memphis, le désir de renouer avec mes vieux amis les corbeaux et les ronces, les seuls fidèles à ma destinée, chercher quelque réconfort dans une de ces vieilles familles saxonnes, au sein de laquelle je pourrais. J'écrivis un billet aux Roylott de Stoke Moran, que j'avais bien connus lors de mon premier séjour anglais1, pour les avertir de mon arrivée. Je reçus du Docteur Grimesby l'étrange réponse suivante :
« Je serai charmé de vous recevoir dès ce soir. Je vous prierai cependant d'accorder aussi peu d'attention que possible aux propos incohérents de ma belle-fille.
Votre obligé, Grimesby Roylott. »
Je crus bon de passer outre cette mise en garde. Mon arrivée au manoir de Stoke Moran renforça immédiatement la mélancolie de ma situation. Le bâtiment en pierres grises tachetées de mousse, avec ses fenêtres brisées, était l'image même de la ruine et me ramenait inexorablement au souvenir du château familial.
La désolation, la solitude semblaient être désormais l'apanage de l'aristocratie de part et d'autre de la Manche.
Le Docteur Grimesby Roylott m'accueillit sans chaleur et, lorsque nous passâmes trois salles presque sans meubles, je crus errer dans le terrible monastère de l'Escurial. Mon hôte fut si taciturne lors du dîner que je trouvai la présence de la jeune Mlle Stoner, la belle-fille de Sir Roylott, plutôt rassérénante. Ses cheveux, comme ceux d'une Odalisque, se festonnaient en bandeaux de chaque côté de son front. Elle représentait, en ce coin désolé du Sussex, la beauté et l'honneur enchaînés à l'adversité. Elle se présenta, après que son beau-père nous eut laissés, comme une sorte d'Antigone résistant aux coups du sort et à la violence paternelle. La belle Hélène Stoner me raconta la tragédie de sa sœur évoquant une cordelette rayée à l'instant de sa mort. Elle me parla de l'aide que, sentant s'approcher d'elle les ombres élyséennes, elle avait demandée à un certain M. H***, gentilhomme londonien. Ma présence semblait cependant atténuer la terreur de cette petite, dont le sort, entre l'Inde et l'Angleterre, était jonché de cadavres. La violence de nos destinées nous rapprocha et elle finit par me supplier de la sauver.
Je veillai donc sur elle une partie de la nuit. Mes pensées suivaient la farandole des sylphides lorsque, le long du cordon de sonnette de sa chambre, apparut un serpent. Pour ne pas effrayer ma jeune protégée, je chassai discrètement l'animal vers le trou du plafond d'où il était sorti. Je pris soin de condamner l'orifice afin que ce rejeton de l'hydre n'importunât pas mon amie. Que signifiait cet immonde serpent, comme si les coups du sort ne nous affligeaient pas assez ?
Mais il y a des personnes qui, s'interposant entre vous et le passé, empêchent vos souvenirs d'arriver jusqu'à votre mémoire. Ainsi M. H*** et son irruption ce soir-là m'empêchent, au moment où j'écris ces lignes, de retrouver par delà les années la douceur d'Hélène Stoner, que j'avais sauvée de la mort sans qu'elle n'en sût rien. Ce quidam est sans aucun doute le représentant d'un autre monde, qui m'est tout à fait étranger. Ce monsieur vint fureter dans la chambre de mon amie puis se précipita vers la pièce d'où venait le serpent pour découvrir le Docteur Grimesby mort. S'il est vrai que M. H*** raisonna de façon assez brillante sur la cause de la mort de la malheureuse sœur d'Hélène Stoner, identifiant le serpent à la fameuse cordelette, il n'en est pas moins vrai qu'incapable d'écrire seul une phrase, il faisait travailler son secrétaire, dépositaire de ses anecdotes. Cet homme, réécrivant l'histoire de son maître en lui attribuant le sauvetage de Mlle Stoner, ne fait que desservir la réputation de ce sagace personnage. Arrière ces éloges menteurs, qui ne sont que le reflet du dépérissement moral de notre époque. Sans doute la fatuité du scribe se trouve-t-elle satisfaite : il fait rejaillir sur lui la gloire des découvertes - d'un cartésianisme tout français d'ailleurs - de son cher H***.
L'exorbitance de mes années m'oblige à me mettre en accord avec mon passé. Je me dois donc de rétablir la Vérité avant de me présenter devant Dieu.
M. H*** a sans doute démontré la vilénie du Docteur Grimesby et son intéressement abject à la mort des deux filles Stoner. Qu'importe cependant, du moment que j'ai sauvé du baiser de Satan cette blanche colombe. Seule la recherche de la Vérité me conduit à revenir sur cet épisode peu glorieux des dires de M. H*** et de son secrétaire. Le ciel nous garde, chère Hélène, de tout mal à venir ! Dormez en paix ! Assez longtemps nos vigiles ont été celles de la douleur.
NOTES
1Voir Mémoires d'Outre-Tombe, livre 6, chap. 1