CONCLUSION

 

Que sont devenus les héros ?

 

Les héros ont la vie dure. Parce qu’ils sont fatigués de jouer un rôle auquel ils ne croient plus dans un univers qui, de toute façon, ne saura bientôt plus les comprendre quand il ne les désavouera pas entièrement.

 

Sherlock Holmes a disparu avec le XIXe siècle et il a bien fait. Celui qui se proposa de radiographier le cœur humain découvrit ses faiblesses irrémédiables et choisit d’en mourir : il est certaines révélations dont on ne réchappe pas. Traquant inlassablement le mal, il a fini par le débusquer en lui-même.

Reste cependant cette fleur de ruines qu’est la légende :

« Ce que vous faites n’a pas d’importance aux yeux du public […]. Ce qui compte, c’est ce que vous lui faites croire !… 1».

Ainsi l’honneur, du moins, est-il sauf, par le truchement de l’illusion, de la parodie et du théâtre.

Le personnage doylien, pour « mieux admirer le spectacle2 », l’étendue de son espoir dément, a marché sur la ligne terminatrice, le « sentier3 » qui s’achève au bord du gouffre ultime. Être métaphysique que celui qui, immobile face à un néant qu’il avait eu l’audace de croire immortel et habité, plonge un « regard perdu dans […] l’eau tourbillonnante4 ». Cette image de l’héroïque déréliction sera la dernière que Watson emportera de celui qui fut et restera à jamais « le meilleur et le plus sage de tous les hommes5 ». Car Holmes, à défaut d’être divin, est celui qui prit conscience, en lui, des failles tragiques de l’âme, et qui s’efforça, au moins, de les combler. Sa décadence n’est que le fruit ironique de sa conscience, comme son pessimisme est le résultat de sa lucidité. Sa prétendue inhumanité est l’ultime défi qu’il lance, précisément, à l’humanité déchue. Être inhumain, c’est, à coup sûr, se rapprocher de la perfection. Sa misanthropie, ses masques et ses extravagances, sa prodigieuse vanité ne furent que des feintes désespérées, d’illusoires tentatives pour échapper à son personnage, autrement dit à son humanité, qu’il récuse. En dépit des apparences, l’hôte illustre de Baker Street ne s’est jamais aimé.

Son innocence fait de lui une rose6 dans le bourbier humain qui s’est fait une profession de foi et un devoir de porter la laideur, la médiocrité, l’ignorance et la barbarie à leur apogée. Son enveloppe lui est exiguë, incommode. Elle lui paraît ne pas avoir été faite pour lui ; elle le démange et lui, vainement, cherche à s’en débarrasser. Il voudrait l’abandonner là, et fuir, comme le poète, ailleurs, « n’importe où hors du monde7 ». Holmes n’a jamais été dupe de l’espèce à laquelle, malgré lui, il appartient. De là sa vocation, ses apothéoses, ses esquives perpétuelles : seuls les héros méritent de vivre.

S’il est un surhomme, ce n’est pas dans le sens nietzschéen du terme - quoiqu’à première vue tout le laisse penser. C’est oublier en effet son indéfectible candeur8, au cœur de la conscience. Le personnage doylien a compris très tôt ce qu’il était, et toute sa vie s’emploiera à tenter de lui opposer un démenti formidable. Holmes veut dépasser son humanité parce que l’humanité n’est pas ce que les humanistes en disent. Elle est douée non de raison, mais d’une violence innée, d’une pente « naturelle » à commettre le mal pour l’amour du mal. Les individus qu’il croise au fil de ses enquêtes sont la plupart du temps jaloux, haineux, cruels, insatisfaits, bornés et fortement enclins à se prendre pour les maîtres du monde. Si les femmes échappent la plupart du temps à cette règle implacable, c’est seulement en vertu d’une époque qui prône un idéal de chevalerie qu’elle est du reste incapable de respecter dans la réalité. L’innocence n’est pas dans la nature.

Holmes meurt d’avoir découvert en lui ce qui caractérise l’espèce : la dualité. C’est en cela qu’il appartient à la modernité. Il n’est pas un surhomme, il n’est qu’un homme, fils de Dieu mais aussi fils de Satan. De cette révélation pressentie, il choisira de disparaître. Ce qui le rend héroïque, ce n’est pas d’avoir été un héros, mais de s’être efforcé d’en être un. C’est d’avoir constamment tenté de dépasser sa condition. Condamné à l’imperfection, il préfère opter pour la mort. A travers sa prétention au surhumain, c’est en fait une extrême humilité qu’il n’a cessé d’exprimer. Son orgueil ne fut qu’une rage immense contre l’ordre (ou le désordre) du monde. Son mérite fut sa conscience, et aussi d’avoir voulu prouver qu’on se devait d’être autre chose, à condition de le vouloir et de s’en donner les moyens. Holmes ne s’est jamais contenté de ce qu’il était, il s’est toujours efforcé de devenir ce que l’homme n’était pas. Et c’est dans la certitude de cette indignité première qu’il atteint au sublime.

La « morale des esclaves » définie par Nietzsche devient dans l’univers holmésien la morale du surhomme, au sens où c’est en renonçant à son intime barbarie, fruit inéluctable de la volonté de puissance, qu’il cesse justement d’être un esclave et qu’il parvient à la transcendance. Parce que l’éthique, toujours, sera supérieure à l’esthétique9, parce qu’un monde sans morale, qui se veut au-delà du bien et du mal, est un monde impossible.

Le héros doylien est un prophète, au sens où il porte la parole divine, qui est vérité. De cette vérité, qu’il n’eut de cesse de traquer dans le cœur des autres jusque dans le sien, et dont il fut le détenteur volontaire10, il périra. Holmes, dans ses efforts pour devenir surhumain, n’aura cherché qu’à supporter ce fardeau qui ne lui fut jamais destiné. Car il n’est qu’un homme, qui fit le deuil de lui-même et qui fera l’économie du châtiment divin en choisissant de s’anéantir. La vérité, parce qu’elle n’est réservée qu’à Dieu est, littéralement, insupportable.

C’est de ce savoir intolérable que procède l’ombre de Sherlock Holmes - son absolue et inaltérable mélancolie.

 


NOTES :

1 Une étude en rouge, p. 99.

2 « Le dernier problème », p. 684.

3 Ibid.

4 Ibid.

5 Ibid., p. 687.

6 Et c’est peut-être là le sens ultime qu’il faut donner à l’intermède de la rose, dans « Le Traité naval ». Voir supra, p. 25.

7 Voir supra, note 42.

8 « Ma petite réputation sombrera si je me laisse aller à ma candeur naturelle… ». « La Ligue des rouquins », p. 237.

9 Voir supra, note 49. Le gidisme et la théorie de l’art pour l’art sont donc invalidés d’emblée.

10 Le masochisme du héros naît précisément de cet acharnement à percer l’énigme des autres pour mieux déchiffrer son âme. Dans ce désir désespéré de prouver la culpabilité d’autrui, c’est la sienne que Holmes toujours chercha à établir. Cette quête du moi total est encore une manifestation du « démon de la perversité », qui fait agir l’homme contre les autres mais aussi contre lui-même, en une geste suicidaire qu’il ne maîtrise pas entièrement. Toute ambition de forcer le mystère de son cœur est mouvement masochiste, toute tentative pour dire ce qu’est ce cœur mouvement mélancolique.