ON seulement l'Effroyable S'est donné le plaisir de faire de nous les Rois des Ordures Célestes, mais, Se ravisant et trouvant que c'était trop encore, Elle nous a réduits à moins que vents coulis.

Elle nous a laissé croire que nous existions, si peu que ce fût ? Les plus avisés des déchets dont Elle nous a formés pour Son amusement et notre désolation, percent Son secret. C'est par moquerie qu'Elle nous fait penser que nous sommes stables, solides, ne fût-ce qu'un bref instant, par pure méchanceté qu'Elle nous convainc de la douleur d'une plaie, d'une égratignure qui érafle notre fourreau. Illusion, scandaleuse tromperie encore, de la Dépravée. Cette incarnation, où Elle nous emprisonne, cette “ maison d'os ”, de muscles, de graisse, d'organes plus ou moins délabrés où nous osons nous reconnaître – par la jouissance, ou le plus souvent, par la douleur – ne sont que flux d'énergie, grelottis de forces obscures, tremblements d'on ne sait trop quoi qu'Elle a mis en branle et qu'Elle affuble de notre masque. C'est en vain que nous pleurons nos aimés, déplorons la perte d'un bien, la privation de liberté ou que nous crions sous la torture. Tout cela n'est rien, que faibles mouvements de quelques courants d'air qu'Elle souffle, et qu'Elle baptise de notre nom, pour nous berner et secouer Ses côtes de rire devant le succès de Sa farce. Pleurer qui, une brise d'été ? Un blizzard polaire ? Le burlesque l'emporte dans l'un et l'autre cas. Il ne reste point trace à la surface de la terre, de la Voie Lactée ou des étoiles des souffrances qui nous ont ravagés, par Sa faute. Les bourrasques d'on ne sait trop quoi continuent à souffler, anonymes tantôt, tantôt portant nom d'homme, aussi oiseuses les unes que les autres et non moins passagères.

 

 

Filles de l'Affreuse, une particule ne dure qu'un millionième de seconde, une autre le centième de la première, une troisième pas même le centrillionième de la seconde.

Faits de particules, piètres humains :

Fugaces courants d'air.

 

Particules élémentaires “ formées à partir de rien et disparaissant de nouveau dans le vide ”,

ou bien : “ poussière tu fus, poussière tu seras ”,

la physique moderne n'ajoute ni ne retranche rien au désespoir.

Tragédie de courants d'air.

 

La physique moderne n 'ajoute ni ne retranche rien au désespoir.

La physique changera,

le désespoir demeurera.

Obstination de la tragédie.

 

“ Tout coule ”, dit Héraclite, à l'autre bout du monde Tcho­ang Tseu le confirme : “ (Tout n'est) que flux permanent de transformations et de changements ”, ce que la physique corrobore.

Univers : tourbillons que la Tueuse dirige :

Valse de la Macabre.

 

Pas de solides, tout n'est que flux. La table sur laquelle j'écris, le stylo que je tiens à la main : tempêtes de micromolécules.

Travesti de ce tourbillon en solides, le concret :

Carnaval de la Macabre.

 

Rien de saisissable, que des “ faisceaux d'énergie... (qui) se désintègr(e)nt (et) se transform(e)nt les uns les autres ”.

Les Vedas, le Tao, le Bouddhisme, Rabbi Nahman de Braslav, d'Alembert, physiciens, philosophes et tant d'autres d'en tomber d'accord.

La création – ce qui se manifeste – une tornade sous habit d'Arlequin.

Carnaval de la Macabre.

 

Le concret dynamique, danse que la danse de Shiva symbolise.

J'ai beau aimer danser, je me moque que l'univers continue à se trémousser si les “ faisceaux d'énergie ” qui constituent ceux que j'aime et moi-même doivent également finir écrasés par ce gigotis.

Danse de la Macabre.

Plus de matière, rien que des flux ?

Pourtant je reconnais mal dans mes contemporains des zéphyrs ailés.

Danse d'éléphants.

Flux je suis, flux la personne de qui je serre la main.

D'où vient, dès lors, cette illusion de réalité ?

Illusion, précisément, me serine l'Inde, ignorance : flux déguisé.

Arlequinade.

 

Arborant nos bracelets-montres, mais fidèle à lui-même,

l'Orient se moque de nous.

Nos savants étudient la réalité,

pour découvrir qu'elle n'est que vents et ouragans en faux-nez,

ce que depuis longtemps l'Orient nous serine.

Arlequinade.

 

Arlequinade de vents et d'ouragans en faux-nez que nous sommes, l'Inde en a tiré leçon pour se tenir quiète.

Bien que désormais informés par nos scientifiques, nous autres, fébriles Occidentaux, nous continuons à gaiement nous trémousser,

Danse de Saint Guy.

 

Réduite à vents et ouragans, j'ai l'illusion d'exister ?

Illusion que je réclame.

Si cette illusion est mienne, il faut qu'il y ait un moi pour qu'il la soutienne.

Postillon d'éternuement

 

On ne se baigne pas deux fois dans la même eau, dit encore Heraclite — outre qu'on n'est pas le même à s'y baigner.

N'empêche que moi, qui m'y baigne, je la divise en deux courants. Accident dans le flux,

nœud coulant,

Nœud des pendus.

L'univers fait de tempêtes,

par quelle sorcellerie, dans l'ouragan général, ces points de pause sous forme de piteux humains, paniqués à l'idée d'être emportés par le

Raz de marée ?

 

Raz de marée, peut-être,

ce n'est pas nous qui ravageons,

ravagés par l'ouragan que Son haleine empuantie souffle, qui nous forme et nous emporte.

Ce n'est même plus une arlequinade, c'est une

Danse Macabre.

Tempête suis et tempête ne veux être,

mais embellie à jamais perpétuée.

Impossible temps radieux.